Lundi 17 juin 2019 | Dernière mise à jour 06:55

Ai Weiwei «Le monde est devenu aveugle»

L'artiste présentera son film «Human Flow» au FIFDH dimanche. Rencontre avec l’artiste, qui a traversé 23 pays pour donner un visage et une voix à la migration.

Dès mercredi 21 mars dans les salles

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À60 ans, l’artiste dissident chinois a déjà fui son pays, été privé de son passeport et de sa liberté, et exposé ses œuvres aux quatre coins du monde. Aujourd’hui, avec «Human Flow» – présenté en avant-première au Festival du film et forum international sur les droits humains (FIF­D­H­) de Genève ce dimanche, et qui sortira en salle mercredi prochain –, Ai Weiwei a fixé sur deux heures vingt de pellicule le désastre humanitaire que vivent près de 65 millions de personnes.

À leurs côtés, il a marché dans 23 pays et une quarantaine de camps et de frontières pour y capturer des scènes inimaginables de détresse sanitaire, humaine et climatique. Birmanie, Israël, Kenya, Mexique, Turquie, Jordanie, Italie et même la France, où, à Calais, il échangea symboliquement son passeport avec celui de Mahmoud, un jeune Syrien, parce que «lui, qui a aussi un passeport, devrait pouvoir aller là où bon lui semble». Autant de portraits les yeux dans les yeux que de témoignages dans la globalité de cette quête désespérée de justice et de sécurité, sur laquelle nous avions discuté, à Lausanne, avec Ai Weiwei en septembre dernier.

«Human Flow» frappe par le fait qu’il diffère des films sur le sujet, car on y voit comme des polaroïds montrant l’individualité.

Je le pense aussi. Nous avons essayé de donner suffisamment d’images, d’informations, d’idées. «Human Flow» montre la nature même de ceux qui n’ont d’autre choix que de partir à cause du danger, mais aussi de ceux qui les accueillent. Aujourd’hui, 65 millions de gens sont contraints à l’exil. C’est une crise humanitaire qui se passe maintenant, au XXIe siècle! C’est pour cette raison que j’ai ressenti le besoin de faire ce film. De documenter et d’utiliser ces images pour montrer au monde ce qui se passe. Pour que plus personne ne puisse dire qu’on ne savait pas. Pour que plus personne ne détourne le regard pour ne pas voir.

Pendant le tournage, comment les gens ont-ils vécu le fait que vous les filmiez?

Certains d’entre eux venaient de fuir les bombardements, les armes à feu. La plupart avaient perdu de nombreux membres de leur famille et venaient de vivre d’immenses difficultés pour être là. Ils ont traversé des montagnes, des océans, des dangers pour arriver à toucher l’Europe du doigt. Ils pensent qu’ici, c’est la démocratie, la patrie des droits humains… Ce qui n’est malheureusement pas tout à fait le cas. Alors ils étaient plutôt indifférents aux caméras. Je crois parce qu’elles ne pouvaient pas les blesser ni les aider. Mais, d’un autre côté, ils ont besoin d’attention, ils comprennent ceux qui veulent dénoncer leur situation.

Et ça saute aux yeux dans la partie où l’on voit la frontière du Danemark, avec des militaires partout…

Aujourd’hui, on peut compter plus de 70 frontières en Europe, alors qu’avant il n’y en avait que onze. Et ce qui est tragique, c’est qu’on ne les voit pas uniquement sur les cartes mais aussi dans le cœur des gens. Tout le monde est devenu aveugle, incapable d’avoir de la compassion, d’arrêter de juger en se rappelant simplement que nous sommes tous des êtres humains. Se dire que cet enfant, sur la route, pourrait être le nôtre, que cette femme pourrait être notre sœur.

Quand vous êtes à Gaza, vous filmez ces jeunes filles «prisonnières» et également l’évacuation d’un tigre…

Et si vous saviez combien cela a coûté, d’évacuer ce tigre… On a essayé d’inviter des amis de Gaza à la première du film, mais eux n’ont pas obtenu de visa pour sortir. C’est comme cela qu’on traite les humains: souvent moins bien que les animaux.

D’une certaine manière, vous êtes vous-même un réfugié. Être loin de votre pays vous a aidé à décider ce que vous alliez montrer dans le documentaire?

J’ai grandi avec un père poète, qui a été oppressé. Alors j’ai une compassion et une compréhension naturelles pour les gens qui vivent cela. Ceux qui sont maltraités, ceux qui sont insultés. Alors je crois que, quand j’ai fait le film, j’ai voulu contribuer à laisser un témoignage de ce qui se passe actuellement; des preuves en images de la manière la plus honnête. J’ai confiance dans le cœur de ceux qui verront ces images, pour qu’elles leur fassent comprendre que je ne voulais pas faire une critique du monde, mais simplement mettre une évidence de cette époque critique en lumière.

Le réchauffement climatique est à un stade critique qui, en causant la famine, augmente la migration.

Le problème du climat atteint une situation catastrophique. Le souci, c’est que l’on croit qu’on gère ça d’une manière intelligente, mais, en fait, on est suicidaires. On est égoïstes, et l’on traite mal notre planète et notre écosystème. Comme si on maltraitait notre propre mère. Quelle honte de ne pas se rendre compte que l’on est sur le chemin de la perte de toute forme de vie!

Selon vous, pourquoi les gouvernements des pays riches n’empoignent pas ce problème à bras-le-corps?

Je crois que c’est la nature humaine. Le monde est tellement égocentrique qu’il ne réagit qu’une fois que la crise est à un stade critique. Peut-être que ces gouvernements attendent que cela s’aggrave encore. Peut-être que, quand de nouvelles catastrophes climatiques arriveront aux États-Unis, que les gens n’auront plus de toit, d’électricité, qu’ils ne pourront plus recharger leurs téléphones, ils réaliseront peut-être ce que vivent leurs voisins, ignorés jusqu’ici. Heureusement, il y a des gens qui ont déjà conscience de cette catastrophe et qui font entendre leur voix pour un avenir meilleur. Maintenant, il faut que les pays stoppent le nucléaire, stoppent tous ces instruments qui tuent, stoppent la construction de murs. Pourquoi ne peut-on pas arrêter la guerre, la famine, arrêter de dérégler le climat? Si on ne s’investit pas, quel sera notre avenir?

Dans le film, il y a cette scène où l’on vous rase la tête. C’était une manière de montrer votre investissement?

Exactement. Couper ses cheveux, c’est enlever une partie de son corps. Pour moi, ça a été comme une cérémonie pour leur montrer qu’en faisant cela, en enlevant une partie de moi, j’étais avec eux de tout mon être.

(Le Matin)

Créé: 16.03.2018, 11h53

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