Vendredi 14 décembre 2018 | Dernière mise à jour 07:48

Tactique Rêvant d’Oscars, Netflix sort maintenant ses films au cinéma

Le géant du streaming se met à distribuer ses films en salles pour truster les plus grandes récompenses. Aujourd’hui, «Roma» sort à Genève, en exclusivité francophone.

Visions poétiques déchirantes

Tourné dans un noir et blanc magnifique, en 65mm, avec un travail exceptionnel sur le son, le long métrage est parcouru de visions poétiques déchirantes et de prouesses de mise en scène folles.

Un vrai film de cinéma, d’ailleurs récompensé du Lion d’Or au dernier Festival de Venise, mais aussi, il y a quelques jours, des prix du meilleur film, meilleur réalisateur et meilleure photo attribué par le New York Film Critics Circle. Il sera accessible aux abonnés de Netflix le 14 décembre.

Netflix et le cinéma d’auteur

C’est à coup de dizaines et de dizaines de millions de dollars que Netflix débauche les plus grands cinéastes dans le but de valoriser sa plate-forme.

Dernièrement, on a vu Paul Greengrass («Jason Bourne» 2 et 3) signer «Un 22 juillet», retraçant l’attaque terroriste du quartier gouvernemental d’Oslo puis du camp d’été de jeunes ados sur l’île d’Utoya.

On a aussi vu «Outlaw King», sorte de nouveau «Braveheart» réalisé par David MacKenzie, l’auteur du magnifique «Comancheria», il y a deux ans.

En décembre, la talentueuse Susanne Bier livrera «Bird Box» un thriller horrifique avec Sandra Bullock dans la veine de «Sans un bruit» mais où les protagonistes doivent cette fois garder les yeux fermés.

Et puis sont attendus l’année prochaine «The Irishman», projet que Martin Scorsese cherche à financer depuis une dizaine d’année au cinéma, l’histoire d’un tueur à gages que l’on suivra sur des dizaines d’années, avec d’importants rajeunissements numériques des principaux protagonistes, Robert de Niro, Al Pacino et Joe Pesci.

Et l’on attend aussi de pied ferme le nouveau film d’action de Michael Bay («Transformers»), «Six Underground», une superproduction à 150 millions de dollars (la plus chère de la plateforme) avec Ryan Reynolds.

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Ça ne fait plus aucun doute: trop à l’étroit dans le simple domaine du streaming, Netflix cherche maintenant à desserrer ses carcans. Objectif? Conquérir, à l’aide de puissants films d’auteurs, le monde du cinéma. Le grand, celui des festivals, des récompenses prestigieuses et des Oscars.

Les preuves? D’abord la sortie dans les salles américaines, il y a 3 semaines, du dernier film des frères Coen, «La balade de Buster Scruggs», une production maison depuis disponible sur la plate-forme. Mais surtout celle, aujourd’hui, de «Roma» dans une cinquantaine de salles du monde entier, dont Genève, Zurich, Lucerne et Bale.

Chronique déjà couronnée

Signé Alfonso Cuarón, petit génie déjà responsable de «Gravity» et des «Fils de l’homme», le film est une chronique semi-autobiographique somptueuse où l’on suit le parcours de la jeune femme de ménage d’une famille aisée de Mexico en 1970, celle du réalisateur devine-t-on très vite.

Depuis le festival de Cannes 2017, on savait pourtant le mariage difficile entre Netflix et le 7e art. A l’époque, Ted Sarandos, directeur des contenus de la plate-forme, avait annoncé que les deux films retenus en compétition, «Okja» et «The Meyerowitz Stories», ne sortiraient pas en salles, déclenchant l’ire des organisateurs du festival et du président du jury, Pedro Almodovar. En mai dernier, le bras de fer s’était encore intensifié. D’abord avec la mise en place d’une nouvelle règle du festival, décrétant que dorénavant, pour être retenu en compétition, un film devait être assuré d’une sortie en salles. Puis avec Thierry Frémaux, directeur délégué du festival, qui tentait de convaincre Netflix de placer «Roma» en compétition officielle. L’affrontement portait sur la fameuse chronologie des médias en vigueur en France, spécifiant que si la firme de Palo Alto acceptait de donner son film en compétition, et donc de le sortir en salles, il lui faudrait patienter 3 ans avant de mettre celui-ci à disposition du public français sur sa plateforme. Autant dire que Netflix n’avait pas cédé.

La Suisse dans la course

Mais aujourd’hui, le géant du streaming change son fusil d’épaule. S’il n’a pas bougé d’un iota sur son refus de soumettre à la chronologie des médias ses éventuelles exploitations en salles, il tente néanmoins de modifier sa stratégie de distribution en offrant à certains de ses films une sortie avant leur mise en ligne sur la plate-forme. Une première, celui-ci ayant toujours refusé de distribuer ses œuvres sur le grand écran, réservant jusqu’ici l’exclusivité de son contenu à ses 137 millions d’abonnés. En ligne de mire de la manœuvre? Espérer pouvoir concourir aux Oscars. Car pour qu’un long métrage puisse y participer, il lui suffit d’avoir été exploité en salles aux Etats-Unis avant le 31 décembre. Et à quelques semaines de l’annonce des nominations, «Roma» fait déjà figure de favori dans bon nombre de catégories, non seulement pour celle du meilleur film étranger, mais même celles du meilleur réalisateur et du meilleur film tout court, la catégorie reine.

Pour tous les pays où s’applique une stricte chronologie des médias (France, Italie, Espagne…), cette nouvelle politique de distribution ne sera donc pas appliquée. Mais elle ouvre par contre pas mal de portes aux autres territoires, et notamment la Suisse.

Exclusivité francophone

En Romandie, le film ne sera visible qu’au cinéma Empire, à Genève. Une exclusivité mondiale francophone même puisque le film ne sortira ni en France, ni en Belgique, ni au Québec. Didier Zuchuat, exploitant de l’établissement, nous explique comment il a décroché «Roma»: «Sachant que le réalisateur espérait une sortie salles, on avait commencé à approcher Netflix au Festival de Locarno, en août dernier. J’étais intéressé à faire des projections publiques, même si le film sortait en parallèle sur la plateforme.

Étonnamment, ils se sont montrés très ouverts. Au début, la sortie salle et streaming devait être simultanée et puis finalement ils nous ont proposé une fenêtre d’exclusivité d’une dizaine de jour. Mais attention, tout est réglé comme du papier à musique depuis Netflix Allemagne. Ce sont eux qui ont décrété que le film ne sortirait que dans une salle à Genève pour la Suisse romande et qui ont choisi l’Empire, comme à l’époque ou Kubrick exigeait que son film sorte dans telle salle et pas une autre».

Ça va même plus loin puisque la société de Reed Hastings s’est arrangée pour qu’aucun chiffre de fréquentation ne soit dévoilé. Aux Etats-Unis, où le film sort dans un circuit de salles indépendantes, Netflix a même demandé à Comscore, le principal organisme qui collecte les données du box-office, de ne pas dévoiler les chiffres de ses sorties. A Genève, pour éviter toutes fuites à ce sujet, l’Empire a dû, lui, prouver l’étanchéité de sa billetterie par rapport à d’éventuels regards indiscrets.

«Offres complémentaires»

Mais pour un cinéma, ces 9 petits jours d’exclusivité avant l’arrivée du film sur la plateforme sont-ils suffisants? «Je pense que ce sont deux offres complémentaires, continue Didier Zuchuat, et que Netflix a tout intérêt, pour les films qui en valent la peine, de les présenter dans une sélection de salles de manière à leur donner un peu de visibilité. De toute façon, le sort d’un film se joue de plus en plus, dès la première semaine. Mais j’espère que le système évoluera et que la fenêtre d’exclusivité s’élargira à l’avenir».

Le réalisateur, Alfonso Cuarón, est en tout cas ravi de cette double exposition, lui qui avait à l’origine conçu son film pour le cinéma avant que Netflix ne lui propose une distribution à l’échelle mondiale. «Bien sûr que les conditions idéales pour un film demeurent le grand écran, expliquait-il en conférence de presse, au festival de Venise. Mais je remercie Netflix pour ce cadeau qu’elle nous a fait. Parce qu’il ne faut pas être naïf. Dans un contexte de distribution complexe pour les films exigeants, combien de chances et de possibilités un film comme celui-ci, mexicain, en noir et blanc, a-t-il pour se faire connaître et durer? Or, il est nécessaire de penser au film à long terme, pour qu’il ait un impact et ne se perde pas. Il s’agit de faire le meilleur film possible et faire en sorte qu’il atteigne le public».

Le choix des armes

Un public qui a maintenant le choix de le regarder tranquillement chez lui, en streaming numérique, ou en salle, dans une magnifique copie pellicule 35mm. Avec en prime, pour cette dernière, un nouveau logo Netflix animé.

Reste maintenant à voir si cette sortie vise à se généraliser. L’an prochain, «The Irishman», le nouveau film très attendu de Martin Scorsese, avec Robert de Niro et Al Pacino, ainsi que «The Laundromat», de Steven Soderbergh, avec Meryl Streep et Gary Oldman, pourraient être concernés. (Le Matin)

Créé: 05.12.2018, 07h19

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