Samedi 25 janvier 2020 | Dernière mise à jour 21:39

Film Pourquoi «The Current War» est en mode alternatif en Suisse

Après être restée deux ans dans les tiroirs, cette «Guerre du courant (électrique)» est étrangement exploitée en salles dans deux montages différents. Un cas unique. On vous explique tout.

Une bande-annonce de «The Current War», déjà dans les salles romandes.
Vidéo: YouTube/DR

Un rythme bancal, quelle que soit la version

Entre les deux montages du film distribués en Suisse, la version française (1h48) et la version anglaise (1h42), l’intrigue reste bien évidemment la même. On y retrouve l’inventeur Thomas Edison et l’entrepreneur George Westinghouse, s’affrontant pour décrocher le contrat pour illuminer l’exposition universelle de Chicago en 1893. Le premier tablant sur le courant continu et le second sur l’alternatif, moins cher, permettant de couvrir des distances plus longues, mais potentiellement mortel. Avec Nikola Tesla en arrière-plan, tentant de placer ses pions.

Historiquement passionnant, bénéficiant d’une splendide photo et d’une solide interprétation, «The Current War» laisse toutefois le spectateur sur sa faim. La faute à une gestion du rythme bancale, le réalisateur peinant à faire coexister ses 3 personnages principaux et à trouver les bons rouages pour relancer leurs intrigues respectives.

C’est encore plus fragrant dans la version anglaise qui fait l’impasse sur des explications historiques permettant de mieux appréhender le contexte. Quitte à choisir, optez donc pour la française, un poil plus didactique.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

5 octobre 2017. Dans les pages du New York Times, les accusations d’agressions sexuelles à l’encontre du producteur américain Harvey Weinstein font l’effet d’une bombe, non seulement à Hollywood, mais dans le monde entier. Et au milieu du gigantesque battage médiatique qui s’ensuit, tombent les premières victimes collatérales. Parmi elles, «The Current War», dernière production en date du magnat californien, dont la sortie aux Etats-Unis, alors fixée au 24 novembre 2017, est purement et simplement annulée.

Aujourd’hui, après deux ans passés dans les tiroirs des distributeurs du monde entier, le film est enfin dans les salles romandes. Sorti depuis le mercredi 4 décembre, il raconte la guerre à laquelle se sont livrés Thomas Edison (campé par Benedict Cumberbatch) et George Westinghouse (Michael Shannon), à la fin des années 1880, pour le contrôle du marché de l’électricité (voir ci-contre).

102 ou 108 minutes

Chose étonnante – et peut-être inédite dans l’histoire du cinéma (en tout cas de son histoire récente) –, le film est exploité en Suisse dans deux montages différents: l’un en version originale sous-titrée en français, d’une durée d’1 heure et 42 minutes, et l’autre, en version française, d’1 heure et 48 minutes. Le tout sans la moindre mention, explication ou justification. On a tenté d’y voir plus clair…

Rembobinons: en 2017, Harvey Weinstein presse son réalisateur, Alfonso Gomez-Rejon (à qui l’on doit l’attachant «This is Not a Love Story»), de livrer un premier montage de «The Current War» pour le présenter en septembre au Festival de Toronto, souvent perçu comme une belle rampe de lancement pour la course aux Oscars. Mais voilà, la version de celui-ci ne lui convenant pas du tout, il entreprend de lui donner un sérieux coup de lifting. Après tout, on ne le surnomme pas «Harvey les doigts de fée» pour rien.

Martin Scorsese, Bernardo Bertolucci ou le français Olivier Dahan se mordent encore les doigts d’avoir vu disparaître des séquences entières de leur film respectif, «Gangs of New York», «Little Buddha» et «Grace de Monaco», suite à leur collaboration avec le producteur aujourd’hui déchu. Bref, après les coups de ciseaux, «The Current War» est projeté à Toronto dans une version d’1 h 47 et y reçoit un accueil plus que mitigé… juste avant que n’éclate le scandale.

Dernier film de la Weinstein Company

Avec de tels coups du sort, «The Current War» aurait logiquement dû à jamais rester l’ultime bébé – mort-né – de la Weinstein Company. Le studio, qui fit naître des films comme «Vicky Cristina Barcelona», «Le discours d’un roi» ou encore «Django Unchained», est d’ailleurs déclaré en faillite en janvier 2018 et vendu dans la foulée à une société d’investissement, Lantern Entertainment.

Mais voilà, le réalisateur croit dur comme fer à son film et trouve l’appui de Martin Scorsese («Taxi Driver», «The Irishman»), dont il fut un temps l’assistant, pour l’aider à réhabiliter son long-métrage. Les droits sont alors rachetés par la compagnie 101 Studios qui finance non seulement une journée de prises de vues additionnelles, la composition d’une nouvelle bande originale et bien entendu le retour de l’équipe en salle de montage, histoire de remettre de l’ordre dans un film qualifié par beaucoup, à l’époque de sa présentation à Toronto, de «confus» et «manquant singulièrement de rythme».

Edison édulcoré

C’est donc bardé de tous nouveaux atouts – le réalisateur annonce même avoir ajouté 5 scènes supplémentaires tout en ayant resserré la durée globale de 10 minutes – que «The Current War» sort en Angleterre le 26 juillet, estampillé du label «Director’s Cut».

«Dans la première version, l’accent était mis à fond sur l'émotion, expliquait Alfonso Gomez-Rejon au micro du site Collider. Toutes les manigances et l’ambition dévorante du personnage d’Edison avaient été atténuées par crainte de voir celui-ci rejeté par le public. Alors que la différence de caractère entre Edison et Westinghouse est justement ce qui fait le sel de leur confrontation. L’affaire Weinstein m’a permis de laisser décanter les choses et de reprendre le montage sereinement pour rétablir les intentions originelles et trouver le bon équilibre entre les différents personnages».

Deux autres «Director’s Cut»

Là où les choses se compliquent, c’est que le long métrage est ensuite présenté au Festival de Locarno, en août, dans un montage encore retouché (celui de l’actuelle version française, d’1h48), puis au Festival de Zurich, début octobre, dans une mouture à nouveau revue et corrigée (correspondant cette fois à la version anglaise actuellement en salles, d’1h42).

Avec quelles différences entre les deux? Principalement un texte d’introduction établissant la rivalité entre les deux hommes en supplément dans la version française, ainsi que quelques scènes mettant l’accent sur le rôle joué par la femme de Westinghouse dans cette guerre de l’électricité.

Eux aussi labellisés «Director’s Cut», ces deux nouveaux montages ne font en fait que créer la confusion et en fin de compte démontrer les constantes hésitations du réalisateur.

Arrêter les frais

«Ce n’est toutefois pas rare de voir autant de versions du même long métrage, nous explique Didier Zuchuat, exploitant du cinéma Empire à Genève, où «The Current War» est projeté en version anglaise. Les salles de cinéma reçoivent aujourd’hui les films sous forme de fichiers numériques, accompagnés du numéro de leur «version». Même à partir du moment où un film est terminé et envoyé aux exploitants, il y a toujours des tâtonnements de la part de la production. Des corrections, parfois mineures, simples variations de quelques secondes… Dernièrement, ça nous est arrivé avec «Bohemian Rhapsody». Quelques jours après la sortie, une seconde version nous avait été envoyée par la production, avec l’ordre de détruire la première. Je ne me souviens pas de la différence de timing entre les deux mais les premiers spectateurs en Suisse n’ont donc pas vu tout à fait le même film que ceux qui ont suivi. Pour «The Current War», ce sont les versions 3 et 4 qui sont actuellement exploitées, mais certains films peuvent en avoir jusqu’à 10 différentes».

Ce qui est toutefois inédit dans ce cas-là, c’est de voir deux versions exploitées en parallèle. «Jamais ça ne nous était arrivé, nous confirme un porte-parole du distributeur suisse Ascot Elite, mais on est simplement tributaire des versions qu’on nous livre. Le doublage a été effectué sur un certain montage par le distributeur français. Hors, depuis, un nouveau nous a été envoyé par la production. Et comme la sortie française a été annulée dans l’intervalle, et que le distributeur n’a pas souhaité faire de frais supplémentaires pour actualiser sa version, on se retrouve avec deux films différents…». CQFD.

Weinstein effacé

Une chose est sûre, les deux moutures ont soigneusement été expurgées du nom d’Harvey Weinstein, alors qu’il a pourtant bel et bien supervisé la conception du film. On vous laisse méditer sur ces questions de paternités…

En attendant, actuellement en liberté surveillée, le producteur doit être jugé à partir du 6 janvier prochain.

Christophe Pinol

Créé: 11.12.2019, 12h55

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse lm.online@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.