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Phénomène Il n’y a plus d’excuse pour ne pas voir «La Servante écarlate»

La première saison de «Handmaid’s Tale» sort enfin en DVD. Rarement une série aura suscité autant de passions. Ce formidable conte dystopique est devenu un manifeste féministe et anti-Trump.

June (Elisabeth Moss), rebaptisée Offred, est l’une des Servantes destinées à procréer pour remédier à la chute tragique de la fertilité due à la pollution.

June (Elisabeth Moss), rebaptisée Offred, est l’une des Servantes destinées à procréer pour remédier à la chute tragique de la fertilité due à la pollution. Image: Hulu

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Rarement une série d’anticipation aura fait couler autant d’encre. Dès la diffusion de «The Handmaid’s Tale» – «La Servante écarlate» en français – sur la plateforme de vidéo en ligne Hulu le 26 avril 2017, le buzz a été immédiat. D’abord parce que cette fiction dystopique, adaptée d’un roman à succès de Margaret Atwood, a trouvé des accords troublants avec la réalité du moment. Elle est arrivée quelques mois après l’accession au pouvoir de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Mais aussi parce qu’elle est portée par la stupéfiante Elisabeth Moss, surnommée «la Meryl Streep de sa génération». Du grand art, couronné par deux Emmy Awards en septembre dernier: l’un pour sa prestation bouleversante et l’autre pour la meilleure série dramatique de l’année. Alors que la saison 1 sort le 8 mars en DVD, on attend avec impatience la saison 2, de retour sur Hulu le 25 avril. Mais pourquoi cette série fascine-t-elle autant qu’elle révulse? Décryptage.

Tiré d’un best-seller

Avant de devenir une série, «The Handmaid’s Tale» est d’abord un classique de la littérature anglophone, écrit par la Canadienne Margaret Atwood en 1985. Elle a signé des nouvelles, des recueils de poésie et des essais mais c’est ce récit dystopique – une fiction futuriste qui décrit une société dictatoriale où le bonheur est impossible – qui l’a fait connaître d’un très large public.

Ce chef-d’œuvre d’anticipation, vendu à des millions d’exemplaires, faisait écho, il y a trente ans déjà, aux plaies de l’époque: la pollution galopante, la chute de la fécondité, l’inégalité entre les sexes, le terrorisme, l’extrémisme religieux, la déshumanisation…

En janvier 2017, le bouquin était numéro 1 des ventes en poche aux États-Unis. Lu comme un manifeste féministe anti-Trump, l’ouvrage a dépassé les 100 000 exemplaires en France en novembre dernier, réédité en poche chez Robert Laffont. Après l’adaptation en série TV par Bruce Miller, 13 000 articles ont mentionné le nom de l’écrivaine dans la presse mondiale, la propulsant romancière de l’année 2017.

La démocratie balayée

Tout commence par l’effondrement du taux de natalité. La pollution atmosphérique a rendu la majorité des femmes stériles. Du coup, un groupe de fondamentalistes rêve d’une société pieuse, fondée sur une relecture intégriste de la Bible et des principes moraux rigides. Érigeant la reproduction humaine comme un impératif d’État, ils stipulent que la fertilité, devenue une ressource nationale, passe par le contrôle des femmes.

Celles-ci sont privées de leurs droits, y compris celui de lire, et divisées en trois catégories: les Épouses des Gardiens de la Foi qui régissent la république de Gilead – le nom de la théocratie qui a remplacé les États-Unis – les Marthas ou bonnes à tout faire, et les Servantes, sortes de poules pondeuses placées en esclavage utérin tant qu’elles peuvent procréer. C’est là qu’intervient June, rebaptisée Offred (comprenez «De Fred», appartenant à Fred), arrachée à son mari et à sa fille, pour entrer au service du Commandant Fred Waterford et de sa femme Serena Joy, stérile…

Le costume tel un drapeau

Rarement un costume aura existé aussi fort dans une série. Une cape rouge avec en dessous une tunique longue et pourpre, à la fois chaste et carcérale. Sous la cornette blanche, rappelant l’époque médiévale, un bonnet retient la chevelure domestiquée en chignon: l’uniforme de la Servante écarlate est devenu l’emblème des féministes à travers le monde. Il symbolise la lutte des femmes pour leurs droits. Elles ont défilé de Washington à Zagreb dans cette tenue. Proche de la toge d’une nonne, ce vêtement symbolise l’effacement du corps de la femme et le silence qu’on lui impose. Même la planète fashion s’en est emparée. La griffe Vaquera a créé une collection surréaliste, inspirée de la série et présentée le 8 juin dernier à New York.

Des acteurs stupéfiants

La série ne serait rien sans l’interprétation magistrale des comédiens. Les acteurs ne jouent pas, ils sont les personnages. Bien sûr, Elisabeth Moss, alias Offred, trouve là, après «Mad Men» et «Top of the Lake», un nouveau rôle d’envergure à la mesure de son talent. Mais Joseph Fiennes n’est pas en reste, parfait en Commandant à la fois affable et glaçant. Dans son uniforme ceintré et militaire, Ann Dowd («Leftovers») campe Tante Lydia, la matrone qui dirige d’une main de fer les mères porteuses. Madeline Brewer («Orange is the New Black»), fragile et humiliée depuis qu’on lui a crevé un œil, est déchirante dans la peau de Janine, l’amie d’Offred. Les personnages sont plus profonds dans la série que dans le roman. Serena Joy, jouée par Yvonne Strahovski («Dexter»), se révèle une intellectuelle complexe qui dépasse son simple rôle d’épouse stérile du Commandant, toujours vêtue de vert.

Un choc esthétique

Intenses, les images sont inoubliables. Ce conte orwellien est nimbé d’une esthétique proche de Vermeer, avec ses clairs-obscurs permanents qui accentuent une atmosphère du XVIIe siècle, alors que l’histoire se déroule aujourd’hui. De la pop iconique, comme «Heart of Glass» de Blondie, entre en collision avec cette ambiance d’antan. Si la série est crue, la violence est filmée hors-champ, suscitant le trouble chez le spectateur. Les visages tressaillants sont filmés au plus près. De surcroît, la mise en scène minimaliste induit un sentiment de terreur, comme dans cette scène où on entrevoit des pendus le long de la route qu’empruntent les Servantes pour se rendre au supermarché. Ce sont les intellectuels, les scientifiques et les homosexuels, jugés indésirables…

La puissance de la voix off

C’est à travers le point de vue d’Offred que l’on découvre cet univers étouffant. La narratrice est le seul lien avec le spectateur qui s’y accroche comme à une bouée. Le passé n’est plus qu’un chuchotement, mais Offred trouve la force d’affronter sa condition en se rappelant sa vie. C’est ainsi qu’on comprend ce qui est arrivé. Réfugiée dans ses souvenirs, l’héroïne dit pourtant: «J’ai l’intention de survivre.» Un formidable espoir habite «La Servante écarlate». Mais la série est aussi un avertissement: elle nous rappelle la fragilité de nos libertés.

Créé: 07.03.2018, 19h52

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