Mercredi 13 novembre 2019 | Dernière mise à jour 00:19

Interview «L'Église est devenue un refuge pour les homosexuels»

Frédéric Martel publie aujourd'hui «Sodoma», un livre choc sur la place considérable prise par les homosexuels au cœur de l'Église catholique.

Le journaliste et écrivain français était le 20 février à Rome pour présenter son dernier ouvrage.

Le journaliste et écrivain français était le 20 février à Rome pour présenter son dernier ouvrage. Image: Tiziana FABI / AFP

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La sortie de «Sodoma» de Frédéric Martel risque de créer une onde de choc au sein de l’Église catholique. Le journaliste français affirme que l'une des plus grandes communautés gay se cache au Vatican. «Elle serait même plus massive que dans le quartier de Castro à San Francisco», rigole-t-il. Juste avant de prendre son avion pour Rome afin d'entamer sa promotion, le journaliste français nous explique au bout du fil les conclusions de ses 1500 entretiens, en quatre ans d'enquête. Le petit État pourrait bien traverser une zone de turbulences sans précédent.

Votre livre sort le premier jour du sommet anti-abus sexuels organisé par le pape François. Est-ce une coïncidence?

On ne maîtrise pas le calendrier. J'ai commencé à écrire cet ouvrage il y a quatre ans et demi. Je ne savais pas qu'il y aurait une espèce de déferlement avec l'affaire de pédophilie chilienne, celle de Philadelphie et l'affaire McCarrick (ndlr.: le cardinal américain a été défroqué pour des motifs d'abus sexuels sur mineur). Je savais encore moins qu'il y aurait ce sommet organisé par l’Église.

C'est donc un hasard?

Oui. La sortie du livre a pris du retard, car il est publié en huit langues. Il devait sortir en octobre. Puis en mars. On a réalisé que le film de François Ozon «Grâce à Dieu» sortait ce mercredi et on s'est calé là-dessus.

En même temps qu'un long-métrage traitant de la pédophilie à l'Église?

Les abus sexuels à l’Église sont à 80% des abus homosexuels. Et hélas, il y a aussi une problématique homosexuelle particulière dans ses affaires au Vatican. On parle de cover up, c’est-à-dire de prêtres et de cardinaux qui protègent les abuseurs. C'est une clé essentielle qu'au fond personne n'a voulu analyser, car on ne veut pas faire de confusion.

Comment avez-vous eu l'idée de «Sodoma»?

J'ai des sources. J'avais entamé l'écriture d'un autre livre et puis des prêtres au Vatican m'ont raconté cette histoire. Là, je me suis dit: «Ou ils mentent ou c'est l'un des plus grands secrets de ces dernières années.» Il faut savoir que l’Église et l'homosexualité sont intrinsèquement liées. Il y a une communauté silencieuse très massive au sein des prêtres et des religieux. Plus on monte dans la hiérarchie, plus les cardinaux et les évêques sont homosexuels.

Personne ne s'est méfié de votre présence?

Je n'ai jamais menti sur le fait que j'étais journaliste et écrivain. Les gens étaient même au courant que j'avais publié «Global gay» (ndlr.: sur les avancées et reculs des communautés LBGT dans le monde). Ensuite, je sais un peu comment m'y prendre. C'est mon dixième livre.

À qui avez-vous parlé durant cette enquête de quatre ans?

Beaucoup de monde. J'ai eu plus de 1500 entretiens. D'abord les prêtres gays qui, évidemment, partageaient mes objectifs mais étaient eux-mêmes dans la confidentialité. On est dans un monde où tout se tait. En même temps, j'ai aussi informé les conseillers proches du pape. Quatre d'entre eux ont su très tôt les grandes lignes de mon travail. Ensuite, je suis devenu ami avec certaines personnes. J'ai aussi parfois logé avec elles.

Avec qui exactement?

Par exemple, à trois reprises avec des évêques au Vatican pendant plusieurs semaines. Du coup, une sorte de proximité, basée parfois sur la séduction de leur part, s'est installée. Il faut savoir que je ne suis pas très jeune, mais j'ai bien trente ans de moins que les personnes dont je parle. Il y a quelques séductions sympathiques, mais ce n'est jamais agressif.

De quel type de séduction parlez-vous?

Ils vous invitent chez eux, toujours de manière courtoise et respectueuse. Je n'ai pas pu faire cette enquête envers les nonnes, car cette séduction n'était pas possible avec moi. C'est assez facile de progresser dans la hiérarchie vaticane quand vous êtes vous-même plus jeune et gay.

Pourquoi pensez-vous que les personnes qui entrent dans les ordres sont majoritairement gay?

Historiquement, encore plus sous Paul VI et Jean-Paul II, l’Église est devenue un refuge pour les homosexuels. Avec des codes très précis, l'homosexualité est très bien tolérée à l'intérieur. Même si le discours extérieur est homophobe. Pour un jeune homophile, homosexuel ou qui est un peu perdu dans les années 1950 et 1960, le choix du sacerdoce est une solution. Cela permet de ne pas déshonorer la famille, de rendre maman heureuse, car elle a compris le problème, et surtout de faire de la victime potentielle un saint.

Qui sont ces victimes dont vous parlez?

Celui moqué par ses copains d'école, celui un peu efféminé, celui qui n'aime pas trop les filles ou qui n'a pas envie de se marier. En réalité, il trouve un havre de paix en devenant prêtre. Ce qui explique que, dans les années 1970, les hétérosexuels ont eu tendance à quitter l’Église et à s'en éloigner. Il y a eu une homo-sexualisation de l’Église très forte à laquelle s'ajoute des promotions à l'interne car les gays s'aidaient entre eux.

Quel genre de relations peut-on trouver au Vatican?

Vous avez des homophiles, des homosexuels pratiquants avec des partenaires stables ou avec des partenaires multiples, vous avez aussi des personnes qui font appel à la prostitution. Et il arrive que soient organisées des «chem sex party», c'est-à-dire des soirées sexuelles avec de la drogue. Mais mon ouvrage se focalise surtout sur la souffrance de ces prêtres pour qui j'ai beaucoup d'empathie. Ils sont dans un placard qu'ils ont eux-mêmes construit et s'y enferment.

Quelles sont les choses les plus dures auxquelles vous avez dû faire face?

La souffrance incroyable de ces individus complètement perdus quant à leur sexualité. Je pense profondément que la chasteté est contre-nature. Cela ne peut pas continuer et ça ne marche pas. Ce système fonctionne seulement lorsque vous avez 90 ans ou pour quelques cas mystiques, mais pas massivement. Elle provoque le départ et surtout la disparition des prêtres. Huit cents prêtres meurent chaque année en France contre soixante qui sont ordonnés. C'est la fin du catholicisme, et je crois que c'est dû à cette chasteté.

Vous n'avez pas peur qu'avec votre livre les gens fassent un amalgame entre l'homosexualité et les abus sexuels?

Dans la très grande majorité des cas, les abus sexuels ne sont pas liés à l'homosexualité. Il y en a surtout dans des écoles et dans des familles hétérosexuelles. Par contre, il y a un problème spécifique à la question de l'Église. Évidemment, l'une des clés principales aux abus sexuels est liée au célibat et à la chasteté mais aussi à une homosexualité refoulée.

Dans «Sodoma» vous expliquez que les prêtres vont tout faire pour protéger ce secret selon deux règles. Quelles sont-elles?

Il y a une culture du secret. D'autant plus puissante depuis Paul VI. Elle visait essentiellement à protéger l'homosexualité massive d'un grand nombre de cardinaux et d'évêques. Cette méthode profonde et rigide est mise en œuvre par chacun. C'est-à-dire que chacun fonctionne en autarcie. Or, peu à peu, des individus qui avait de terribles comportements ont utilisé cette culture pour se protéger des abus qu'ils avaient commis. Pourtant, cela n'avait aucun rapport avec les raisons pour lesquelles cette culture du secret avait été créée. Un piège parfait pour l’Église.

Et la deuxième règle a un rapport avec la première?

Oui! Lorsque un évêque protège des abus sexuels, en réalité, il se protège aussi lui-même. Dans la majorité des cas, les protecteurs des abuseurs sont des homosexuels pour qui la pire chose serait de révéler leur secret. Pour cette raison, ils vont avoir peur du scandale, des médias, d'un procès qui risquerait de faire éclater la vérité. Bien entendu, il y a des exceptions.

«Sodoma» sort aujourd'hui. Avez-vous déjà eu des réactions du Vatican?

Pour le moment, j'ai eu des e-mails des cardinaux et des évêques qui m'ont fait confiance. Tous sont un peu inquiets de ce que je vais raconter. Je les ai rassurés et je vais les voir durant mon séjour à Rome.

«Sodoma», par Frédéric Martel, Robert Laffont, 632 pages

Créé: 21.02.2019, 10h19