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Contrefaçon A Genève, des scientifiques traquent les faux tableaux

Grâce à la réflectographie infrarouge, des enquêteurs en blouse blanche chassent les contrefaçons.

Une spécialiste en restauration d’œuvres d'art analyse un tableau de Fernand Léger.

Une spécialiste en restauration d’œuvres d'art analyse un tableau de Fernand Léger. Image: AFP

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Dans un laboratoire à Genève, Valeria Ciocan, vêtue d'une blouse blanche, regarde minutieusement un tableau aux couleurs vives attribué au peintre français Fernand Léger, grâce à un appareil à rayons infrarouges, à la recherche de signes de contrefaçon.

«La réflectographie infrarouge permet de voir à travers les couches picturales et de mettre en évidence les dessins sous-jacents. Dans ce cas-ci, on voit un quadrillage», explique Valeria Ciocan, une spécialiste en imagerie qui travaille dans le laboratoire genevois Fine Arts Expert Institute (FAEI).

«En général cela veut dire qu'il s'agit plutôt d'une copie. Mais parfois il peut également s'agir d'une mise à échelle par le peintre lui-même, donc il faut rester prudent», déclare-t-elle.

Un laboratoire, une expertise

Stéréo-microscope, réflectographie infrarouge, radiographie: la science dispose désormais des instruments les plus modernes pour traquer les faussaires ou révéler le véritable état de conservation d'une œuvre.

A Genève, le laboratoire Fine Arts Expert Institute (FAEI), utilise ces technologies pour détecter les faux tableaux, mais découvre parfois des chefs d’œuvre. En toute confidentialité, comme l'exige le respect de la vie privée en Suisse.

«Quand vous achetez un appartement, on vous fournit systématiquement une expertise. Jusqu'à il y a peu, on achetait des œuvres d'art pour 10 millions d'euros avec une documentation insuffisante» constate Yan Walther, qui dirige le laboratoire.

Être sûr de son investissement

Au XXIe siècle, les choses ont bien changé, alors que 60 milliards de dollars d’œuvres d'art changent de mains chaque année. Désormais, leur authentification par les comités et autres fondations familiales s'appuient de plus en plus sur des résultats scientifiques.

Les nouveaux acteurs du marché - qu'ils soient des établissements financiers, des assureurs ou de riches collectionneurs venus d'Asie et des pays arabes - n'entendent pas placer leurs fonds sans être sûrs de leur investissement.

Le coût de l'expertise peut sembler élevé, entre 500 à 15'000 euros par œuvre, mais reste modeste comparé à la cote des artistes.

La moitié des œuvres sont des faux

Dans un marché de l'art en forte croissance, le prix des œuvres nourrit les appétits des faussaires. Comme le souligne le FBI, la criminalité entourant le marché de l'art est devenue un véritable «fléau international».

D'après les experts, près de la moitié des œuvres en circulation seraient des faux. Un chiffre difficile à vérifier, mais qui n'étonne guère Yan Walther: entre 70 à 90% des œuvres qu'il analyse s'avèrent être fausses.

Un nu du peintre français Albert Marquet paraissait authentique jusqu'à ce que la réflectographie révèle, dans le laboratoire FAEI, un tracteur avec des pneus sous la couche de peinture. Or ces derniers ont été introduits dans les années 30, soit plus tard que la réalisation supposée du tableau, 1912.

Analyser les pigments et le papier

Son laboratoire est situé dans la zone étroitement surveillée des Ports Francs - un espace exempté de droits de douane et de TVA -, où les marchands et collectionneurs entreposent plus d'un million d’œuvres, dont des Picasso, des Van Gogh, des Monet et peut-être même des Léonard de Vinci.

Kilian Anheuser, chef de laboratoire au FAEI, s'empare à son tour du tableau de Fernand Léger, censé remonter à 1954. Grâce à une analyse par fluorescence à rayons X, il découvre que les pigments utilisés pour ce tableau ne correspondent pas à ceux qu'utilisait habituellement Fernand Léger dans les années 50.

Mais Kilian Anheuser préfère ne pas donner de conclusion définitive. Son idée: prélever un minuscule bout du tableau pour dater le papier. La méthode dite du radiocarbone permet en effet de déterminer si le papier utilisé pour l’œuvre a été fabriqué avec des arbres coupés avant ou après les essais nucléaires effectués dans les années 1950.

Si le papier date d'après 1955, année de décès du peintre, le diagnostic sera confirmé.

Donner de la valeur aux œuvres

Une chose est sûre: «les analyses scientifiques donnent de la valeur aux œuvres d'art», selon Yan Walther. En outre, l'authentification scientifique «apporte de la valeur (au tableau) parce qu'elle permet de raconter une histoire: vous pouvez montrez un dessin sous-jacent, une radiographie qui va expliquer comment ce peintre a travaillé», relève-t-il.

Par ailleurs, les tableaux circulant de plus en plus dans le monde entier, dans des foires, musées et autres expositions, les assureurs sont aussi devenus plus méfiants. Et font désormais presque systématiquement appel aux experts scientifiques pour un «constat» de l'état des œuvres avant et après le voyage.

Sans compter que la multiplication des scandales de faux ces dernières années - affaire Beltracchi en Allemagne, scandale Knoedler à New York - a également poussé le secteur et les maisons d'enchères à une plus grande prudence, et donc à faire davantage appel à l'expertise scientifique.

Reste que pour Andrea Hoffmann, restauratrice et historienne de l'art à Genève, «les experts traditionnels», comme elle, ont encore un avenir: «90% de ce qu'on voit sur le tableau on le voit avec nos yeux et ça c'est l'expérience».

(afp/nxp)

Créé: 08.10.2014, 09h51

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