Samedi 6 juin 2020 | Dernière mise à jour 20:20

Interview Joël Dicker: «La page blanche, c'est la liberté»

Prévue initialement le 17 mars et repoussé à cause de la pandémie, la sortie de «L'énigme de la chambre 622» est enfin pour ce mardi 19 mai. Le Genevois nous parle de son 5e roman, qui ne décevra pas ses fans.

Tournage et montage: Laura Juliano. Photographies: Sébastien Anex. Interview: Laurent Flückiger.

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Vendredi 13 mars, en début d'après-midi, alors que le Conseil fédéral s'apprête à annoncer le renforcement des mesures contre le coronavirus, nous nous entretenons avec Joël Dicker au centre de Genève, dans le coin buvette d'une épicerie italienne – son «stamm», nous dit-il. L'auteur ne peut masquer sa déception: il a passé une partie de sa journée à réorganiser sa tournée de dédicaces en Suisse et en France.

Et patatras: le lundi 16 mars, veille de la parution du roman, tout est désormais fermé, les gens pour la plupart confinés. Joël Dicker et son entourage décident alors de repousser sa sortie plus tard dans l'année.

Deux mois après, on ouvre tous les commerces, les librairies et les nouveaux livres, dont «L'énigme de la chambre 622». Par l'occasion, cette interview peut enfin sortir.

Un meurtre est bien évidemment au centre du 5e roman de Joël Dicker. Après une trilogie aux Etats-Unis («La vérité sur l'affaire Harry Quebert», «Le livre des Baltimore» et «La disparition de Stephanie Mailer»), c'est à Genève et à Verbier que se déroule l'intrigue. Dans le monde de la banque privée, notamment, avec un écrivain appelé Joël qui mène l'enquête... Sur 574 pages, Dicker fantasme sa ville natale et semble prendre un malin plaisir à brouiller les pistes concernant son histoire personnelle.

Joël Dicker, pourquoi avoir choisi d'installer l'intrigue de votre roman dans le monde de la banque privée?

Le thème s'est imposé au fur et à mesure des versions. Pour situer, l'intrigue se passe au cours de la nomination du nouveau président d'une des grandes banques privées de Genève. J'avais surtout besoin d'une entreprise familiale installée depuis des siècles et d'enjeux financiers importants. En général, je choisis des milieux que je ne connais pas pour me sentir libre dans mes romans. Et je pense que ceux qui travaillent dans les banques se diront que leur quotidien ne ressemble pas à ce que j'ai décrit.

On ne comptera donc pas sur vous pour écrire la saison 3 de «Quartier des banques».

Je n'ai jamais vu la série, alors pourquoi pas? L'inconnu me plaît, ça signifie la page blanche, donc la liberté. Quand j'écris mes romans, je limite mes recherches. J'invente, car la réalité tue la fiction. Encore plus aujourd'hui dans un monde si technologique. J'aime les enquêtes à l'ancienne.

Est-ce l'expérience que vous avez acquise qui fait qu'à votre cinquième roman vous choisissez des lieux que vous connaissez plutôt que les Etats-Unis?

Oui, mais j'acquière encore cette expérience au fil des livres. Il y a une différence entre la façon dont on peut me percevoir, à savoir un écrivain accompli, et la mienne. Je me considère comme un jeune écrivain. Cinq romans, c'est le début d'une carrière. Mais peu à peu j'arrive à laisser décanter le succès pour écouter mon identité.

Ne craignez-vous pas que l'ancrage helvétique ne plaise pas forcément à vos lecteurs du monde entier?

C'est possible que, dans l'imaginaire collectif, Genève renvoie à moins d'images que New York ou Londres et que des lecteurs se détournent de mon roman ou des éditeurs renoncent à en acheter les droits. Mais c'est bien la preuve que je n'écris pas avec la volonté de plaire au plus grand nombre mais que je suis mon envie et mon intuition?

Quelle intuition?

Que c'était le moment pour moi de passer une étape, d'essayer de raconter une Genève romancée et de faire abstraction de la ville que je connais.

Dès le début du roman, on découvre Joël, l'écrivain, qui semble être votre double narratif. Vous cherchez à brouiller les pistes?

Oui et non. Cela fait partie de mon questionnement sur l'identité de l'écrivain, et c'était déjà le cas pour tous mes précédents romans. Moi, en tant que lecteur, je ne peux pas m'empêcher de faire une projection sur l'auteur. J'avais envie de jouer avec ça. Dans «L'énigme de la chambre 622», il y a de la fiction pure et du récit, où le narrateur se met à raconter la réalité, c'est-à-dire ma relation avec Bernard de Fallois, qui a été mon éditeur et à qui je dois beaucoup (ndlr.: il est décédé le 2 janvier 2018).

«Je me considère comme un jeune écrivain. Cinq romans, c'est le début d'une carrière. Mais peu à peu j'arrive à laisser décanter le succès pour écouter mon identité.» Joël Dicker (Photo: S. Anex)

Vous n'aimez pas parler de votre vie privée et vous semblez en jouer dans le livre en décrivant un narrateur qui n'a aucune pudeur.

Effectivement, je donne mon adresse. Je m'excuse auprès de mon éditeur! (Rires.) Ce qui m'amuse, c'est de raconter une Genève fantasmée mais qui n'est pas la mienne dans le quotidien. Les endroits que je fréquente ne sont pas dans le roman, parce que j'avais besoin de raconter des lieux que je ne connais pas.

«L'écriture d'un roman ne commence pas par une idée mais une envie, celle d'écrire.» C'est une citation tirée de «L'énigme de la chambre 622».

C'est quelque-chose que je réponds souvent aux lecteurs qui me disent qu'ils ont une super idée de roman mais qu'ils ne parviennent pas à l'écrire. Il faut se poser la question si on a vraiment envie, si on veut consacrer les deux prochaines années, plusieurs heures par jour, à ce projet.

Que faites-vous quand vous, vous n'avez pas envie d'écrire?

C'est rare que je n'aie pas envie. Je me suis mis à écrire des romans parce que je suis un lecteur de romans. Je voulais moi aussi vivre ce moment, être dans un monde où je me sens tellement bien que tout pourrait s'arrêter autour de moi. La littérature, c'est une vie encore plus forte que la réalité: on en est le créateur et elle est illimitée.

Dans votre roman, il y a un meurtre. Mais on ne sait pas qui est mort. D'où tenez-vous cette idée?

Cela trahit ma façon de travailler. Je commence mon roman avec un mort, suivent des personnages et il est plus que probable que le mort soit l'un d'eux. Mais je ne sais pas qui. Je fais des essais et je décide au fur et à mesure de l'écriture.

Vous avez donc sauvé de la mort plusieurs personnages principaux?

Oui!

Vous êtes devenu père il y a deux ans. Qu'est-ce que ça a changé dans votre manière d'écrire?

J'avais déjà pas mal avancé dans le livre. Il va forcément y avoir une évolution: le prochain roman sera construit dans un état d'esprit différent. Mais c'est encore trop tôt pour le dire.

Après «La vérité sur l'affaire Harry Quebert» par Jean-Jacques Annaud, en 2018, seriez-vous prêt à ce que l'un de vos autres romans soit adapté à l'écran?

Il y a de l'intérêt. Mais la grande difficulté, c'est que contrairement à l'écriture d'un livre, ça implique 300 personnes et des budgets beaucoup plus importants. Entre le moment où le projet est signé et le moment où il est visible, il peut se passer énormément de choses. La série «La vérité sur l'affaire Harry Quebert» m'a permis de me rendre compte à quel point la littérature a cette facilité à raconter les choses, contrairement au cinéma.

Il n'a jamais été question de faire une saison 2?

La question ne s'est pas vraiment posée car on a envisagé «La vérité sur l'affaire Harry Quebert» comme une minisérie, donc avec une fin. D'ailleurs, on avait refusé une proposition cinématographique car le studio voulait faire plusieurs films.

Quelles sont vos idées pour votre prochain roman?

J'ai toujours plusieurs embryons d'idées. Il ne faut pas paniquer quand on tourne en rond: une idée va donner une idée qui va donner une autre idée, et ainsi de suite. C'est comme quand de l'eau tombe sur un Mogwai et que ça donne plein de Gremlins!

Laurent Flückiger

Créé: 18.05.2020, 11h46

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