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Interview «Je me suis moi-même donné la mission d’être un secret»

La fille cachée de François Mitterrand, Mazarine Pingeot, raconte dans un livre ses souvenirs sur fond de campagne présidentielle 2012. L’ouvrage s’appelle «Bon petit soldat», parce qu’elle n’a pas fini de se demander pourquoi elle s’est tue si longtemps sans se rebeller.

«J’ai grandi dans ce secret», raconte Mazarine Pingeot, qui a dû longtemps cacher que son père était François Mitterrand.

«J’ai grandi dans ce secret», raconte Mazarine Pingeot, qui a dû longtemps cacher que son père était François Mitterrand. Image: Sipa

Paris, place de l’Etoile, 1981.

«C’était lors de la passation des pouvoirs entre Valéry Giscard d'Estaing et mon père. J’avais 6 ans, j’étais avec mes cousins et ma mère. C’était la fête. On m’avait mis une belle robe et on jouait aux soldats.» (Image: Collection particulière)

Paris, place de l’Etoile, 2012.

«J’ai rejoué la même scène pour la photographe, habillée tout pareil. Aujourd’hui, l’enfance m’obsède moins. Je suis passée de fille à mère, j’ai trois enfants, mais tout n’est pas gagné.» (Image: Irina Werning)

En dates

1974
 Naissance
Mazarine, fille d’Anne Pingeot et de François Mitterrand, naît loin de Paris, à Avignon.

1984
 Reconnaissance
François Mitterrand, président de la République et époux de Danielle Mitterrand, reconnaît officiellement Mazarine.

1994
 Exposition
Deux mois avant la mort de son père, l’existence de Mazarine, fille de François Mitterrand, est révélée dans Paris Match.

2005
 Mère
Mazarine publie le premier roman sur son enfance cachée, «Bouche cousue». Elle donnera naissance à trois enfants.

2012
 Femme
Pacsée à Mohamed Ulad, cinéaste, Mazarine Pingeot enseigne la philo, élève ses enfants et publie des livres, dont «Bon petit soldat», qui sort en libraire la semaine prochaine.

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A 6 ans, vous criez dans la cour d’école que votre père est le président de la République et on vous demande de vous taire. Qu’avez-vous ressenti ce jour-là?

De l’humiliation. Je voulais en être fière mais je n’en avais pas le droit. Une fois que j’ai compris ça, ça a été fini. Je suis devenue muette.

Votre mère vous a grondée ce jour-là?

Pas du tout. Ça devait être juste après l’élection de mai 1981. J’ai dit «Mon père, c’est le président de la République» ou «Mon père, c’est François Mitterrand», je ne m’en souviens plus. La directrice, gênée, a convoqué ma mère. Qui lui a dit: «Ma fille ne ment jamais.» Mais le soir, ma mère m’a gentiment expliqué qu’il ne fallait pas que j’en parle trop.

C’est à ce moment que vous avez compris que vous étiez un secret d’Etat?

Il n’y a pas eu une révélation. Je l’ai toujours su. J’ai grandi dans ce secret. C’était mon rapport au monde. Il y a bien eu deux ou trois petits réglages quand mon père est devenu président, mais c’est tout.

Qui savait à l’école, à part la directrice?

Quelques copines étaient dans le secret parce que je les emmenais chez moi. Je ne savais pas qui savait ou ne savait pas. Si je cherchais à savoir, je me trahissais. Je suis donc restée dans le flou. Ce qui était très désagréable. Les conditions de cette enfance n’étaient pas formidables pour s’épanouir.

Dans la case «profession du père», vous mettiez quoi?

Parfois «avocat». C’était vrai, il l’a été. Parfois rien. Je barrais. Néant.

Vous lui en vouliez?

Je ne lui en voulais pas d’être un secret. C’est moi-même qui me suis donnée la mission de l’être. Mais je lui en voulais de parfois disparaître pendant des jours, sans rien dire. Que ce soit en voyage ou dans son autre famille, pour moi, c’était la même chose: il partait dans son autre vie.

Et aujourd’hui?

J’ai enfin appris à lui en vouloir.

Combien de soirs par semaine était-il là pour le rituel de votre coucher? Presque tous les soirs. Sauf quand il était en voyage officiel. C’était un père très présent.

Et le jour de Noël?

Nous étions ensemble. Ensuite, le 1er de l’An, il partait dans son autre famille. Et ma mère et moi dans ma famille maternelle.

Comment expliquez-vous qu’il n’ait jamais divorcé?

Mon père appartenait à une autre époque. Il avait passé son enfance en province et en pensionnat dans des institutions catholiques. Il était bien ancré dans ce terroir français un peu XIXe siècle. Dans sa famille, il n’était pas question de divorce. C’est aussi quelqu’un qui ne renonçait jamais à ses engagements. En amitié comme en amour. Renoncer, c’était faillir.

Mais c’était aussi une forme de lâcheté, non?

Pour lui, c’était tout le contraire. On ne lâchait pas les gens qu’on avait aimés. Je ne dis pas que c’est la bonne manière de vivre, mais c’était la sienne.

Vous lui trouvez pleins d’excuses, en fait.

J’essaie de comprendre. Mais ça ne veut pas dire que je ferais comme lui. On ne peut pas multiplier les fidélités parce qu’on finit par ne plus être fidèle à personne.

Vous écrivez que vous n’avez «pas été cap» de poser des questions à Danielle Mitterrand avant sa mort. Qu’auriez-vous voulu savoir?

Comment elle a vécu l’histoire de son côté. Elle était très sympa avec moi. Mais on n’en a jamais parlé. Au fond, elle aussi était consentante. Elle vivait avec son amant. La liberté était leur choix de vie à elle et à mon père.

Vous en avez davantage voulu à votre mère de vous avoir entraînée dans cette vie de secret?

Quand on est une fille, on en veut toujours plus à sa mère qu’à son père. C’est absolument injuste, mais c’est comme ça. Après, on rééquilibre un peu les choses. J’ai compris qu’elle avait quand même été vachement courageuse. Ce n’était pas plus à elle qu’à mon père que je devais en vouloir. Elle a fait un choix d’amour total qui lui ressemble. C’est une irréductible. Encore aujourd’hui, elle garde son cap et personne ne lui fait changer quoi que ce soit. Elle est sans aucune compromission et c’est aussi pour cela que mon père l’aimait.

Elle vous obligeait à manger des yaourts périmés pour ne pas gaspiller alors que lui vivait sous les ors de la République. Ça ne vous semblait pas bizarre?

Oh, les ors, vous savez… Ça faisait partie de la fonction. Mon père avait des goûts assez simples en vérité. Ils se ressemblaient. Il en avait marre de manger des trucs super bons. Il préférait un œuf dur à la maison. Les sphères étaient suffisamment cloisonnées pour qu’il respire avec nous et que là-bas, il endosse sa fonction avec respect.

Pourquoi vous ont-ils donné un prénom si difficile à cacher alors que, justement, vous n’étiez pas censée exister aux yeux des autres?

C’est exactement le paradoxe de la situation. Toute l’ambivalence de mon père se résume dans le choix de mon prénom. Il devait me cacher, mais il était quand même très fier de moi.

Vous dites que c’est vous qui avez décidé de vivre dans le secret? Mais ce sont les autres qui vous l’ont imposé!

Oui. J’aimerais comprendre pourquoi j’y ai aussi docilement adhéré. Pourquoi je suis même allée plus loin que ce qu’on me demandait de faire. Pourquoi un jour je n’ai pas dit: mais arrêtez, c’est quoi cette histoire, laissez-moi dire qui je suis!

Vous avez des pistes de réponses?

Je crois que je ne voyais pas d’autre vie possible. Les enfants sont comme ça, ils sont très radicaux. Quand ils protègent, ils protègent jusqu’au bout.

Mais qui protégiez-vous? Votre père, votre mère ou vous?

Les trois. Ce qui n’était pas pour me protéger moi-même au final. Un peu plus mon père, parce que c’était là qu’était le danger. J’avais peur. Mais je ne savais pas de quoi. Pas d’un kidnapping ou d’un truc comme ça. Je savais juste que c’était dangereux. Dans ma tête de petite fille, je me disais que si j’étais un secret d’Etat, il pouvait y avoir un problème d’Etat si j’en parlais.

Et aujourd’hui, pourquoi n’arrivez-vous toujours pas à écrire votre histoire à la première personne du singulier?

Dans le «je», il y a trop de monde: mon père, ma mère, mes images, mes fantasmes. J’ai utilisé le «vous» dans mon livre pour me mettre à distance. Est-ce qu’un jour je pourrai écrire «je»? Impossible à dire. Avec ce deuxième livre sur mon enfance, sept ans après «Bouche cousue», un cycle s’achève. La problématique de l’enfance reste. Mais quand même, j’arrive à me débrouiller avec. J’ai toujours du mal à dire au téléphone: «Oui bonjour c’est Mazarine Pingeot.» Mais ça va mieux. J’arrive davantage à me valoriser. Ce qui est quand même très important dans la vie et dans mon travail en particulier. Mais ce n’est pas encore totalement gagné.

Qu’est-ce qui a changé?

Je suis passée de fille à mère. J’ai trois enfants. Je m’inscris dans une filiation. Ça me fait voir les choses différemment. Mais j’ai encore beaucoup de peine à me souvenir. Je suis amnésique. Je ne peux pas convoquer seule mes souvenirs, les dater. Ils ne m’apparaissent que si on me les raconte.

Et si vous viviez hors de France, ça ne serait pas plus facile?

Je suis quelqu’un de très sédentaire, attachée à ma culture et je suis nulle en langues.

Votre père vous écrivait beaucoup. Qu’avez-vous fait de ses lettres?

Je ne considère pas les lettres de mon père comme des reliques. J’ai beaucoup de mal à m’attacher aux choses. C’est dangereux de me confier des trésors, je suis très bordélique. Alors c’est ma mère qui garde tout pour moi.

Être entrée par la grande porte de l’Elysée pour la passation des pouvoirs en mai dernier vous a un peu réconciliée avec votre identité, écrivez-vous. C’est Hollande qui vous a réparée, alors?

Oui, d’une certaine manière. Revenir sur les lieux du crime en toute légitimité m’a aidé. Et l’idée que la gauche arrive au pouvoir m’a permis de sortir de cette «parenthèse Mitterrand». Ça normalise la période et, du coup, ça m’apaise.

La veille du 6 mai, votre mère se propose de garder vos enfants pour que vous puissiez sortir. Ça vous énerve. Pourquoi?

J’avais l’impression de revivre l’histoire. En mai 1981, nous étions toutes les deux devant la télévision. Mon oncle voulait me prendre pour aller faire la fête, mais mère avait dit non, parce qu’il y avait école le lendemain. Ce n’était probablement pas la seule raison. Elle préférait qu’on reste ensemble, je pense. J’ai été privée de fête en même temps qu’elle. Cette fois-ci, j’ai insisté, et on est sortie toutes les deux au moins un moment.

A la Bastille, vous vous faites piquer votre portable avec vos SMS historiques et vos vidéos de famille. Ça vous a vraiment gâché la fête?

J’étais furieuse et énervée. On m’avait volé un peu de mémoire. Et peut-être plus que ça. C’est anecdotique, mais de nouveau, il fallait que je sois privée d’une partie du plaisir de la victoire.

Quand vous voyez Thomas Hollande laisser éclater sa joie candidement à la télévision, vous vous dites: «Non, ne fais pas ça!» Pourtant vous, vous auriez bien aimé être reconnue comme la fille du président le soir de son élection, non?

En tout cas j’aurais aimé être autorisée à montrer ma joie. Mais ça a été violent pour Thomas. Il l’a regretté. Je ne pense pas que ce soit très enviable d’être un enfant sous les feux de la rampe. Caché ou exposé, les deux ne sont pas géniaux.

Vous écrivez: hommes et femmes politiques, n’ayez pas d’enfants!

C’est une boutade. Mais ce n’est jamais simple d’être enfant de président de la République. Il y en a toujours qui font les frais des ambitions des adultes, et en général ce sont les enfants. Mais comment reprocher à ses parents d’essayer de réussir leur carrière?

Vous évoquez dans votre livre un manuscrit où vous imaginez le dialogue entre Anne Sinclair et DSK lorsqu’elle va le voir en prison, juste après son arrestation. Pourquoi avez-vous fait cela, alors que vous avez vous-même souffert de voyeurisme?

Cette histoire m’a fascinée, comme tout le monde. D’abord, j’ai été marquée par l’image de DSK menotté. Il était dans une forme de nudité, donc de vérité. Il n’était plus dans la représentation. Mais on ne saura jamais ce qui s’est vraiment passé dans sa tête à ce moment-là. L’image montre et masque en même temps. Je suis bien placée pour le savoir: ma vie a changé avec la publication d’une photo de moi avec mon père dans Paris Match. Je suis passée d’invisible à surexposée. J’avais donc très envie de savoir ce qui s’était passé dans la tête de Dominique Strauss-Kahn à ce moment-là, derrière ce masque. J’ai imaginé ce dialogue dans le couple en me demandant ce qu’on se dit dans l’intimité quand on est acculé à une forme de vérité et que les caméras ont disparu. Mais ce n’est pas une enquête, c’est de la fiction.

Et que se sont-ils dit, d’après vous?

Dans mon manuscrit, ils se disent des choses simples, genre «est-ce que tu as tout ce qu’il te faut?» juste pour reconstituer un lien. Comment dire les choses sans les dire? C’est ce qui m’intéresse. Ce n’est pas du voyeurisme. Je ne suis pas dans le jugement. On n’est pas des moralistes.

Publierez-vous un jour ce dialogue?

Oh, non, si ça se trouve, c’est nul! Il faudrait que je le relise. Mais il n’est pas fini et j’aurai beaucoup de mal à m’y remettre. 

Mazarine Pingeot, «Bon petit soldat», Ed. Julliard. En librairie la semaine prochaine.

Créé: 21.10.2012, 11h52

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