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Société «Cantat n'a rien livré»

L’ex-chanteur de Noir Désir a donné sa première interview depuis la mort de Marie Trintignant. Mais a-t-il vraiment bien fait de se confier?

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Bertrand Cantat parle. Pendant 10 ans, il avait gardé obstinément le silence. Contraint par une décision de justice jusqu’en juillet 2010. Puis par choix, jusqu’à cette interview parue hier dans le magazine français Les Inrockuptibles . L’ancien chanteur de Noir Désir revient sur la mort de sa compagne, Marie Trintignant, en août 2001, sa détention à Vilnius, la dissolution de son groupe et surtout les accusations dont il est la cible concernant le suicide de son ex-femme, Krisztina Rady. Un déballage soudain qui interpelle. Devait-il s’épancher? Pour la linguiste Stéphanie Pahud, l’exercice est en tout cas raté. «Rien n’est naturel. Je doute même qu’il ait été réalisé de vive voix. Il n’y a aucune hésitation. Le journaliste ne réagit jamais aux réponses de Cantat alors que plus d’une mériterait des explications. Une interview ultramaîtrisée dans laquelle Cantat ne livre rien malgré les apparences.» Selon elle, se confier dans le cas du chanteur était un contrat impossible à remplir. «Soit il prend du recul et semble détaché du drame, soit il verse dans le pathos et cela devient ridicule.»

LES AVIS CONTRADICTOIRES DE DEUX JOURNALISTES

Cléa Favre
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Cantat a le droit de se confier, il n’est pas un sous-citoyen

Ce n’est pas parce qu’il est célèbre que Bertrand Cantat ne peut pas bénéficier des mêmes droits que n’importe qui. En l’occurrence le droit de faire entendre sa vérité. Bertrand Cantat a été jugé, condamné et a payé comme tout un chacun dans son cas. Ni plus ni moins. Après avoir respecté le devoir de silence décidé par la justice, il doit aujourd’hui pouvoir bénéficier d’une deuxième chance et reprendre son activité d’avant. Dans son cas, une activité qui se déroule dans la lumière. C’est pourquoi il devait à un moment ou un autre proposer sa voix dans le concert médiatique qu’il n’a fait qu’écouter passivement pendant 10 ans. Alors oui, il est dérangeant d’entendre la souffrance d’un meurtrier. Il y a une certaine indécence à lire que Bertrand Cantat a été «anéanti de douleur» en pensant à Marie Trintignant. On préférerait qu’il le garde pour lui. Tout simplement parce que la douleur de l’assassin nous ramène à notre propre fragilité, aux recoins les plus noirs de notre esprit. Elle nous rappelle que le monde n’est pas divisé entre les monstres irrécupérables programmés pour donner la mort et nous. Et c’est justement pour cette raison que notre société a choisi de donner aux criminels la possibilité de s’amender. Avec au bout la réinsertion plutôt que le couperet. Faisons en sorte que ce choix reste pleinement assumé et déterminé, plutôt que l’appliquer hypocritement a minima. Rendons donc véritablement à Bertrand Cantat sa liberté.

Fred Valet
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Bertrand, ta liberté n’aura d’avenir que dans le silence

Qu’as-tu voulu faire, Bertrand? Pleurnicher? T’expliquer? T’excuser? Résoudre l’affaire? Te purger? Te donner une nouvelle chance? Parler de ta musique qu’on entendra dans un mois? Vendre ta musique qu’on achètera dans un mois? Tu savais qu’ils étaient tous en embuscade. Ceux qui te reprochent de chanter. Ceux qui te reprochent, au fond, de vivre. Toi qui as pourtant su tenir ta langue, pour tenir le coup, pour tenir la haine à distance, te voilà volontairement dans l’arène, le cul toujours entre deux thèses. Entre «la caresse et la mitraille» comme tu le chantais avant le drame. Tu l’avoues noir sur blanc: «l’important, aujourd’hui, c’est le disque». Fallait-il donc que tu t’épanches sur tes remords et tes pulsions de mort alors que c’est un droit à la vie que tu mendies aujourd’hui? Je peux comprendre qu’après dix ans d’acharnement, justifié ou non (la question n’est plus là), tu trépignais à l’idée d’en découdre. Avec eux, avec toi. Sauf qu’un droit de réponse n’a jamais été un devoir. Même si tu avais fait le choix de n’évoquer que ta musique, ton métier de poète, on t’aurait caillassé de reproches pour avoir osé étouffer le passé. Se confier après une décennie de retenue, imposée avant d’être stratégique, c’est offrir une caisse de munitions à des ennemis qui n’attendaient que les balles pour lancer l’assaut. Entre nous, ta liberté n’aura d’avenir que dans le silence. Alors, Bertrand, chante, joue, mais tais-toi.

Quelques réponses de Cantat décryptées par Stéphanie Pahud, linguiste à l’Université de Lausanne

BC«(Me reprocher) un certain détachement, c’est ignoble et malhonnête, le feuilleton peut alors démarrer. Dès la première seconde, j’ai été dépossédé de l’histoire, du drame lui-même.»

SP: «C’est une réponse perverse! En utilisant le terme «feuilleton», il est presque en train de dire que c’est le matraquage médiatique et non son acte qui a fait de lui un salaud. Il analyse l’affaire comme un éditorialiste, sans émotion, avec un recul vertigineux sur lui-même. En gros, il évoque Bertrand Cantat vu par les médias. Il se dit dépossédé de l’histoire alors que, là, c’est lui qui ne s’en empare pas.»

BC«C’est affreux, abject d’être devenu le symbole de la violence contre les femmes.»

SP: «Il a conscience d’être instrumentalisé. Et il a raison de se plaindre qu’on ait voulu faire de lui un tel symbole. Mais utiliser des mots violents comme «affreux» et «abject» ne lui rend pas service et ce n’est pas à lui de le dire.»

BC«Je ne comprends pas qu’on évoque des pour et des contre. Pour ou contre quoi? Comment pourrait-on être pour la mort de Marie? (…) J’ai bien tenté de dire la vérité.»

SP: «Le lecteur a l’impression qu’il aura enfin le fin mot de l’histoire, la vérité sur l’affaire. Comme si la parole de Cantat était source de vérité. Il résume bien les mécanismes des médias, mais il ne se remet pas du tout en question.»

BC«Quand je vois à quel point je suis doué pour la vraie vie, je préfère encore être sur scène. (Sourire.)»

SP«Peut-être qu’il ne lui reste que le cynisme, mais c’est ici une posture insolente. Si la vraie vie, c’est les atrocités du passé, la «fausse» vie serait donc la scène? Ou un nouveau personnage qu’il s’autorise à être? Et ce sourire entre parenthèses lui sera difficilement pardonnable après une telle réponse.»

BC«En tout cas, c’est le présent qui compte, je suis quelqu’un d’autre.»

SP«La pire phrase de l’interview puisqu’il se met un autogoal face à ses détracteurs comme à ses partisans. Personne ne devient «quelqu’un d’autre». Les fans voudront entendre le Cantat qu’ils connaissent depuis le début de sa carrière. Pour les autres, qu’il avoue être quelqu’un d’autre aujourd’hui montre qu’il voudrait que le drame ne soit désormais plus à l’ordre du jour.»

Créé: 24.10.2013, 14h08


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