Dimanche 7 juin 2020 | Dernière mise à jour 11:17

Stream Disney+ censure ses films: la polémique enfle

A peine un mois après son lancement en Suisse, le service de streaming crée la polémique en présentant des versions censurées de ses films et séries. Avec «Splash» de Ron Howard en guise d'arbre qui cache la forêt.

Un extrait de la version de «Splash» révisée sur la plateforme Disney+. La chevelure de la sirène couvre désormais la totalité des fesses de Daryl Hannah. L'effet est par ailleurs assez grossier.

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Voilà déjà un mois que Disney+ a commencé à s’installer dans le salon des internautes suisses. Un petit paradis pour les amateurs de superproductions et de films d’animation puisque la plateforme de streaming donne accès à tous les classiques de l’oncle Walt, mais aussi les Star Wars, Marvel, Pixar et autres surprises. En tout, plus de 1000 films et séries sont au programme. De quoi largement égayer son confinement, surtout si l’on a des enfants à la maison.

Capture d'écran de la version non modifiée de «Splash» de Ron Howard. La chevelure de Daryl Hannah recouvrait déjà les fesses de la sirène mais laissait place à l'interprétation.

Seulement voilà, le tableau n’est pas aussi idyllique qu’il y paraît. Cela a été notamment constaté aux Etats-Unis partir du mois de février dernier avec la mise en ligne de la comédie romantique «Splash»: des coups de ciseaux barbares opérés sur le film rappelaient que Disney a en réalité la censure facile. Sorti en 1984, le long métrage de Ron Howard montre un jeune Tom Hanks dans le rôle d’un newyorkais tombant amoureux d’une sirène incarnée par Daryl Hannah, aussi ravissante que dépourvue de pudeur, notamment lorsqu’elle est sur la terre ferme, sans sa queue de poisson.

Une scène la montre d’ailleurs dans le plus simple appareil embrasser Tom Hanks sur une plage avant de rejoindre la mer en courant. Mais là où la version originale dévoilait tout le côté pile de la silhouette de la comédienne, une épaisse «fourrure» de cheveux ajoutée numériquement fait désormais office de cache pour censurer ses fesses, capables – on imagine – de traumatiser nos jeunes têtes blondes. Car le problème est là: soucieux de proposer une plateforme 100% familiale, Disney n’hésite pas à s’attaquer sans vergogne à l’intégrité artistique d’une œuvre, anéantissant par exemple ici tous les effets comiques liés à la question de la nudité, avec ce personnage qui ne connaît pas la pudeur humaine.

La plateforme annonce la couleur

Une autre scène du film montrait d’ailleurs la sirène devant la statue de la liberté, dos face caméra, là encore, le joli popotin de Daryl Hannah bien exposé. Plus maintenant. Un tour de passe-passe cette fois opéré en recadrant l’image, en effectuant un zoom de manière à laisser les fesses de l’actrice hors-champ, avec pour conséquences une perte de définition de l’image et une rupture de l’harmonie du cadre.

Captures d'écran du film «Splash», à gauche dans une version DVD et, à droite, dans la version modifiée sur Disney+.

Plus loin, une scène sous-marine, qui montrait la sirène arriver près d’une épave en ondulant vers la caméra, et en laissant – l’espace d’une demi seconde – deviner les contours d’un petit téton, disparaît cette fois purement et simplement. Elle est remplacée par un plan totalement inédit, qui n’a plus du tout la même dynamique, où l’on voit, cette fois de loin, dans l’axe opposé, la sirène longer l’épave.

A la décharge de la plateforme, une inscription annonce clairement la couleur en début de séance: «Ce film a été modifié par rapport à sa version originale. Son contenu a été remonté». Un message comparable à ceux que l’on trouve dans les avions, lorsque des coupes sont opérées pour des questions de violence ou de nudité. Mais autant on comprend la volonté d’éviter de heurter la sensibilité de notre voisin de siège, autant il est difficile d’accepter les mêmes contraintes chez soi, de surcroît pour un service payant. Si au moins la firme proposait de choisir entre la version édulcorée et l’originale…

Bart Simpson à poil

La nudité n’est pourtant pas complètement absente de la plateforme. On distingue par exemple la zigounette de Bart dans une scène – il est vrai quasi subliminale – des «Simpson, le film», ainsi que de splendides demoiselles se prélassant nues dans un lac, dans «Fantasia», de l’eau jusqu’à la taille, avant de réaliser qu’il s’agit de centaures. Le message est clair: pour une comédie, ou ici un film musical, le nu est toléré. Dans un cadre romantique, avec un sous-texte sexuel, pas question… Ou comment pousser le puritanisme à l’extrême.

Un avant/après repéré sur «Fantasia» (1940), long métrage d'animation expérimental porteur des stéréotypes de son époque.

Voilà qui fait craindre le pire pour une plateforme censée reprendre une partie du catalogue de la 20th Century Fox. Imaginons un instant «Titanic» amputé de sa séquence où Leonardo DiCaprio dessine Kate Winslet nue sur son canapé ou un «Mary à tout prix» dépossédé de son humour potache.

Alors si le cas «Splash» relève d’une opération propre à la plateforme, cette dernière hérite aussi les censures opérées par Disney ces dernières années. Notamment celles destinées à masquer des stéréotypes raciaux de certaines productions, tolérés à l'époque de la conception du divertissement mais devenu choquant au 21e siècle. Ainsi, la séquence des centaures de «Fantasia» évoquée plus haut comportait à l’origine toute une flopée de serviteurs noirs, eux aussi centaures, chargés de pomponner ceux de race blanche. Des larbins qui ont tous été effacés, depuis 1990, soit numériquement, soit par la grâce du recadrage.

«Toy Story 2» et «Les Simpson» aussi touchés

Citons aussi le film d’animation «Mélodie du Sud», récompensé de deux Oscar en 1948. Très critiqué pour son sous-texte raciste et pro-esclavage: il n’a plus connu de sortie DVD ou de ressortie en salles depuis 1997 et ne figure donc pas au catalogue de la plateforme de streaming. Etrangement, en termes de ségrégation, d’autres titres n’ont pas subi le courroux de la firme. Notamment «Dumbo», «Le livre de la jungle» ou encore le court métrage «Steamboat Willy», que Disney+ se contente d’introduire avec le carton suivant: «Ce programme est présenté dans sa version originale. Il pourrait contenir des représentations culturelles dépassées». «Toy Story 2», par contre, est présenté dans sa version de 2019, amputé d’une séquence post-générique sexiste qui montrait le personnage de Stinky Pete draguer deux Barbies en leur promettant un rôle dans «Toy Story 3». Une scène coupée suite aux accusations de harcèlement sexuel à l’encontre de John Lasseter, à l’époque patron de Pixar. Quant à «Free Solo», issu du catalogue National Geographic, élu meilleur documentaire aux Oscar 2019, il se retrouve, lui, expurgé de quelques jurons.

Et puis il y a le cas Michael Jackson. En 1991, l’artiste avait prêté sa voix à l’un des personnages du premier épisode de la troisième saison des «Simpson». Episode aujourd’hui absent de la plateforme alors qu’elle propose pourtant l’intégralité des 30 premières saisons de la série. Pour le coup, Disney n’est pourtant pas responsable de l’affaire puisque la vidéo incriminée avait été retirée du catalogue par le producteur lui-même, James L. Brooks, suite à la récente diffusion du documentaire «Leaving Neverland», apportant de nouveaux témoignages aux abus sexuels suspectés de la star de la pop.

Et «Star Wars» dans tout ça?

Enfin, si l’on pouvait espérer retrouver les «Star Wars» originaux dans leur version sortie en salles, avant que George Lucas ne se mette à les triturer dans tous les sens, il n’en est rien. Pire: on y trouve même un montage encore différent de la fameuse séquence d’«Un nouvel espoir», opposant Han Solo au chasseur de prime Greedo. Déjà retouchée à maintes reprises pour donner une légitimité au meurtre de sang-froid du héros campé par Harrison Ford, elle montre cette fois la créature pousser un étrange cri avant de faire feu et de s’effondrer. Un ajout qui n’apporte rien au schmilblick, si ce n’est de nous éloigner encore un peu plus de la version originale.

Conclusion: la plateforme est plutôt déconseillée aux puristes. Après tout, pourquoi payer pour en avoir en finalité moins à l’écran? A l’inverse, le service rassurera peut-être certains de savoir qu’on n’y trouvera personne en tenue d’Eve… pas même une sirène.

Christophe Pinol

Créé: 23.04.2020, 12h18

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