Mercredi 18 septembre 2019 | Dernière mise à jour 08:41

Sylvain Tesson «Je voyage pour fuir le gâchis de la modernité»

L’écrivain publie «En avant, calme et fou», chronique illustrée de ses dérives à moto, alors que sort un film sur son expédition dans le massif du Pamir. Il voyage comme les requins nagent: par besoin de mouvement.

Sylvain Tesson (à dr.) gravissant un pic du massif du Pamir, au Tadjikistan, en octobre 2016: «La grande erreur des voyageurs, c’est de penser qu’ils vont se métamorphoser.»

Sylvain Tesson (à dr.) gravissant un pic du massif du Pamir, au Tadjikistan, en octobre 2016: «La grande erreur des voyageurs, c’est de penser qu’ils vont se métamorphoser.» Image: Nomade productions

À lire
«En avant, calme et fou - Une esthétique de la bécane»,
texte Sylvain Tesson, photographies Thomas Goisque, Albin Michel, 272 p. (Image: dr)

En souvenir de la Révolution d’Octobre

Évoquer la révolution de 1917 en s’aventurant au Tadjikistan? L’idée ne pouvait germer que dans l’esprit de Sylvain Tesson, qui conjugue l’amour de l’aventure à celui de l’ex-URSS, à laquelle il a consacré deux livres (lire ci-dessous). Ici, dans le décor sauvage du massif du Pamir, se trouvent, entre autres, les pics Lénine, Karl Marx, Engels et le fascinant glacier Octobre… Au temps de l’Union ­soviétique, les dignitaires du ­régime aimaient gravir ces monts culminant à plus de 6000 mètres qu’ils avaient rebaptisés en mémoire des personnages et événements marquants du communisme. Passé le générique d’«Octobre blanc», le documentaire envoûtant consacré à sa nouvelle expédition, Tesson, dont la silhouette porte encore les traces du terrible accident qui faillit l’emporter en août 2014 quand il tomba d’un chalet dont il escaladait la façade à Chamonix, décide donc de commémorer le centenaire de la révolution d’Octobre.

Portant fièrement casquette, costume et gilet, il parcourt avec quelques complices les sentiers d’une épopée désormais oubliée, sans se départir de ce flegme bougon qui le distingue irrémédiablement des aventuriers hâbleurs et médiatisés. Souvent il souffre, cherche son souffle sur des pentes terribles pour un convalescent et témoigne de son érudition en évoquant avec une précision troublante les temps forts de la Révolution ou en citant Fernando Pessoa: «Agir, c’est connaître le repos.»

Le soir, tandis que les songes de son entourage semblent rythmés par quelques airs folkloriques ancestraux, Tesson, lui, se confronte à la page blanche: «J’essaye de structurer le trop-plein dans ma tête en confiant à mon calepin le soin de se souvenir des choses…» Sans jamais surjouer la tension, comme il est de coutume de le faire dans la plupart des documentaires du même type, «Octobre blanc» trouve
son dénouement à très haute altitude, «là où il est bien agréable de contempler une géographie sur laquelle l’homme ne peut que passer, sans laisser de traces».

«Octobre blanc», documentaire de Christophe Raylat avec Sylvain Tesson (43 min.).
Disponible en vente ou à la location sur le site Arte boutique

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Échanger quelques mots avec Sylvain Tesson? L’envie se fait pressante lorsqu’on découvre «En avant, calme et fou», le beau bouquin de photos que l’écrivain-voyageur vient de publier. Une somme de clichés colorés le représentant avec ses compagnons sur les routes du monde, lors de divers périples effectués à motocyclette depuis 1995… Mais un voyageur infatigable tel que le fils du journaliste Philippe Tesson ne s’attrape pas d’un simple coup de fil. L’auteur du «Petit traité sur l’immensité du monde», qui fêtera son 46e anniversaire en avril, revient tout juste d’un séjour dans les îles Éparses, océan Indien, où il a participé à une mission de ravitaillement avec la Marine française.

Après quelques tractations avec son éditeur, un entretien est agendé. Mais le jour dit, son téléphone sonne dans le vide. La matinée s’écoule avant que son attachée de presse n’appelle pour savoir si on a des nouvelles de Tesson. Il a disparu des écrans radars! Tout Paris, ou presque, est à sa recherche… Rien de plus normal en fait pour quelqu’un qui évoque souvent son aversion envers le téléphone et la géolocalisation. Quelques jours plus tard, il réapparaît, sincèrement désolé, et propose de fixer un nouveau rendez-vous. Cette fois, pas de faux bond. Une semaine s’écoule et, à l’heure dite, le plus rebelle et inclassable des aventuriers contemporains décroche à la première sonnerie: «Je suis là, allons-y.»

«En avant, calme et fou» est sous-titré «Une esthétique de la bécane». C’est le chant d’amour d’un motard insatiable?

Même pas. Pour être honnête, ce livre, c’est Thomas Goisque qui en a eu l’idée. Nous voyageons ensemble depuis des décennies. Il souhaitait que l’on publie ses photos dans un de ces bons gros bouquins, sans réelle chronologie, qu’on aime à feuilleter les soirs d’hiver. Un livre qui reflète vingt années de voyages à moto. Pendant longtemps, je me suis concentré sur des récits évoquant essentiellement des voyages à pied, à cheval, à bicyclette. Cette fois, c’est au tour de la moto d’être mise à l’honneur.

Quel rapport entretenez-vous avec les gros cubes?

En Mongolie, en juin 2013. Photo Thomas Goisque / Editions Albin Michel

J’aime l’idée selon laquelle la moto peut être la clé de la liberté. Pour autant, je ne me présenterais pas comme un motard. Je ne déifie pas la machine… (Long silence.) Vous connaissez «La motocyclette», le roman d’André Pieyre de Mandiargues? Je me sens assez proche du personnage de Rebecca, l’héroïne. Pour cette jeune personne, la moto est davantage un moyen de déplacement et donc d’émancipation qu’un objet de culte. Pareil pour moi. Au gré de mes idées de voyage, j’adapte mon mode de locomotion au terrain. C’est aussi simple que ça. D’ailleurs, dans ma jeunesse, je n’ai jamais fantasmé sur ces mécaniques.

Pourtant, votre démarche ressemble à celle d’un esthète. Vous poussez tout de même la sophistication jusqu’à rouler sur des motos vintage.

Oui, des modèles soviétiques des années 50. Des mécaniques pensées avant le grand basculement technologique. Ce sont de vraies belles carnes! On peut les réparer n’importe où, avec des outils basiques. Pas besoin d’un ordinateur.

Ce n’est pas votre tasse de thé, l’ordinateur?

Je développe une technophobie intégrale. La cybernétique, les portables, les réseaux sociaux, toutes ces inepties qui ne servent à rien d’autre qu’à asservir l’individu… Quand un homme débouche une bouteille, quand il regarde la mer, il ressent infiniment plus de choses inspirantes que dans une conversation avec un ordinateur.

Revenons au caractère vintage de votre démarche: lorsqu’on feuillette «En avant, calme et fou», on est frappé par vos tenues étudiées et on a envie de vous ranger dans la catégorie de ces aventuriers chics qu’on croise sur le papier glacé des revues haut de gamme!

Vraiment? (Rire.) Ce sont juste de bons habits, bien faits, pratiques, qui durent plus d’une saison, des choses en cuir faciles à entretenir. Je ne vais pas vous faire le coup de la seconde peau, même si j’y songe… Oui, nous observons un code vestimentaire, nous aimons être habillés comme dans les années 50. Parce que ces tenues sont belles, solides et qu’elles datent d’avant cette crise esthétique survenue au cours des Trente Glorieuses. À cette époque, on a assisté à la mise en circulation effrénée d’objets bon marché, à l’avènement de la matière plastique. À partir de là, la beauté a reculé, jusqu’à ne plus intéresser personne. La preuve: essayez de trouver ce mot dans le discours d’un homme politique. Bonne chance! Porter des fringues d’hier, c’est notre manière, de dire non à cette modernité qui est surtout un effroyable gâchis, un mensonge total.

Vous voyagez pour fuir ce monde-là?

Vous avez raison de parler de fuite. Je fuis le conformisme, la laideur et cette soumission à la modernité à laquelle le sédentaire semble contraint.

Et la quête de beaux paysages, la découverte d’autres cultures dans tout ça?

C’est stimulant, réjouissant, mais il y a autre chose. Ce qui prime chez moi, c’est l’idée de mouvement. C’est pour moi une notion essentielle. Raison pour laquelle je regarde avec affection une bestiole aussi peu sympathique que le requin, lequel est obligé d’avancer sous peine de mourir. En effet, le seul moyen qu’il a pour que l’eau traverse ses branchies est de nager en permanence. Si le requin s’arrête de nager, c’est l’asphyxie.

Permettez-nous d’insister: tous ces voyages que vous avez effectués depuis 1991, date de votre première épopée (une traversée à vélo du désert central d’Islande), ça doit faire un beau et volumineux paquet de souvenirs exotiques, inoubliables…

Au Bhoutan, au sommet du col de Trumsing, en décembre 2011. Photo Thomas Goisque / Editions Albin Michel

Bien sûr, bien sûr… Mais à quoi cela servirait-il si ça ne permettait pas d’apaiser ce besoin de mouvement? La grande erreur des voyageurs, c’est de penser qu’ils vont se métamorphoser. De toute façon, l’homme ne change pas. Je le sais: il y a quatre ans, je me suis grièvement blessé en tombant d’un toit sur lequel je faisais le malin. Résultat: j’ai désormais une gueule bien amochée mais je ne vais pas vous baratiner et essayer de vous convaincre que cet accident m’a transformé en gentil bouddha. Mais revenons au sujet: voyager, c’est promener sa déception. On voyage et lorsqu’on parvient à destination, on est déçu parce que ça ne correspond pas au rêve qu’on a eu. Mais bon: la seule manière de ne pas être déçu, c’est de se tirer une balle dans la tête…

Malgré cette note sombre, vous projetez d’autres voyages?

Oui. En mai, je vais traverser la Méditerranée sur un bateau à voile antédiluvien. Pour refaire l’itinéraire d’Ulysse, d’après la carte élaborée en 1920 par le célèbre helléniste Victor Bérard (1864-1931). Cet érudit, qui fut aussi diplomate, a traduit «L’Odyssée» en alexandrins et a déterminé l’emplacement de chacun des épisodes en mêlant faits historiques, ethnologie et mythologie. J’ai hâte de laisser la ville derrière moi.

Créé: 08.02.2018, 14h11

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