Lundi 16 septembre 2019 | Dernière mise à jour 18:17

Votations «Si ça passe, nous nous retrouverions dans les conditions d’il y a vingt ans»

Le 5 juin, le peuple se prononce sur l’initiative «En faveur du service public», qui concerne La Poste, les CFF et Swisscom. Les explications de Doris Leuthard.

«En ce qui concerne La Poste, les gens se plaignent souvent de la disparition des petits bureaux. Mais chacun doit aussi être fair-play et se demander combien de lettres il envoie encore», souligne Doris Leuthard.

«En ce qui concerne La Poste, les gens se plaignent souvent de la disparition des petits bureaux. Mais chacun doit aussi être fair-play et se demander combien de lettres il envoie encore», souligne Doris Leuthard. Image: Markus Bertschi/13photos

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Une conseillère fédérale va-t-elle encore à la poste? Vous souvenez-vous de votre dernière visite?

On a la chance d’avoir encore une poste dans ma commune. Lorsque j’en ai l’occasion, j’y accompagne ma mère. Elle utilise encore le fameux carnet jaune. Il faut être conscient que tout le monde n’emploie pas Internet pour les paiements. C’est un élément important du service public: l’offre doit satisfaire tout le monde. Dans le même temps, il faut regarder vers l’avenir, s’adapter en douceur aux changements dans la société. Et c’est difficile.

Dans cette poste, comme dans les autres, on doit y vendre plein de choses… Ça vous agace?

Oui. J’ai eu des discussions avec les dirigeants de La Poste à ce sujet. On a un peu exagéré par le passé en vendant un assortiment qui allait des grils aux boucles d’oreilles… L’offre a été réduite. Et c’est une bonne chose. Cela dit, je rappelle que la vente de ces objets représente un demi-milliard de francs de recettes. Et cet argent permet de financer le réseau de bureaux de poste et le service universel de manière générale.

En tant que conseillère fédérale, vous avez droit à un abonnement général première classe. Savez-vous combien il coûte?

Plus ou moins 5300 francs, je dirais.

Un peu plus, 5970 francs. Trouvez-vous que c’est cher?

Pour un pendulaire qui prend le train tous les jours, cela reste un prix raisonnable. Le prix couvre en moyenne quatre mois et demi d’utilisation. Après, c’est la société, les citoyens, qui paient le solde de la facture. Ce n’est donc pas une opération rentable. En fait, il s’agissait avant tout d’une incitation pour favoriser le transfert de la route au rail. Et ce subventionnement permet aussi de désengorger les routes nationales. Cela a évidemment un sens d’un point de vue environnemental et énergétique.

En tant que ministre, vous recevez aussi un portable Swisscom. Quelle est votre facture de téléphone?

Avant, j’étais déjà cliente chez Swisscom. Mais j’avoue que je ne connais pas le montant de mes factures. Ici, à la Confédération, je n’en reçois pas. Et, au privé, c’est mon mari qui gère les factures. Mais je suis consciente que, pour chaque ménage, le téléphone reste une facture qui pèse sur le budget. Et cela même si, aujourd’hui, il y a des offres combinées avec le téléphone, Internet et la télévision. Il y a surtout la question du roaming qui agite les consommateurs et le Parlement. Pour moi, ce qui est important, c’est que la concurrence fonctionne et que les prix baissent. Or les études sur les dix dernières années montrent que les prix de la téléphonie sont bien meilleur marché.

Tout le monde pensait que l’initiative «En faveur du service public» n’allait pas convaincre. Or les premiers sondages parlent d’un oui à 58%. Ça vous étonne?

Pas vraiment. C’est le début de la campagne, les gens découvrent encore l’initiative. Son titre est aussi problématique car, évidemment, tout le monde est pour un service public fort. Ensuite, chaque citoyen a probablement l’une ou l’autre critique envers La Poste, les CFF ou Swisscom et souhaite que le service soit amélioré. Mais le débat a maintenant lieu et nous pouvons expliquer les effets concrets de ce texte. Il faut se demander si le service public s’est vraiment dégradé ou plutôt, comme je le pense, s’il ne s’est pas simplement adapté à la société. L’introduction, il y a une douzaine d’années, de l’horaire cadencé est un bon exemple d’amélioration. On a désormais des cadences à la demi-heure entre les centres urbains. En ce qui concerne La Poste, les gens se plaignent souvent de la disparition des petits bureaux. Mais chacun doit aussi être fair-play et se demander combien de lettres il envoie encore. Il est normal que La Poste réagisse face à la forte diminution du courrier aux guichets et qu’elle s’adapte aux changements de comportement. Tout comme Swisscom s’est adaptée à la téléphonie mobile ou à Internet.

Il y a aussi un enjeu financier dans cette initiative. Swisscom et La Poste versent un peu moins de 800 millions de francs à la Confédération. C’est beaucoup d’argent par les temps qui courent…

Naturellement, cet argent est bon à prendre pour la Confédération, car il permet à la Suisse de réduire sa dette, ce qui profite à chaque citoyen. Ce qui me fait davantage souci, c’est l’interdiction de faire des bénéfices qui serait imposée aux entreprises du service public. Je pense que ce serait une perte en termes d’efficacité et d’innovation. L’esprit entrepreneurial est important pour améliorer les services. Si l’initiative passe, nous nous retrouverions dans les conditions d’il y a vingt ans. Autant dire un affaiblissement du service public.

Si les trois régies réinvestissent l’argent qu’elles gagnent, ça reste une bonne motivation pour elles, non?

L’initiative n’est pas claire sur ce point. Elle dit que ces entreprises ne doivent plus faire de bénéfices dans les prestations de base. On peut ensuite interpréter. Et autoriser les bénéfices à condition qu’ils soient réinvestis. Mais, là encore, ce serait problématique parce qu’il faudrait discuter et définir à l’avance le bon montant à investir. Je signale que, aujourd’hui, le service public investit énormément. Swisscom, même si cela ne fait pas directement partie du service universel, investit en ce moment 1,6 milliard, notamment dans la fibre optique. La Confédération, comme partenaire ou propriétaire, a toujours privilégié ces investissements qui améliorent le service public, aux profits qu’elle pouvait faire comme actionnaire.

Cette initiative convainc parce qu’il y a beaucoup de reproches qu’on peut faire à La Poste, aux CFF ou à Swisscom. Y en a-t-il un qui fédère davantage selon vous?

Je pense que le thème des salaires des dirigeants – le texte veut les limiter – est toujours populaire. Si un CEO gagne un million ou plus, beaucoup de gens trouvent cela anormal. Je comprends ce reproche. Et, même si les entreprises du service public sont en compétition avec l’économie privée, il ne faut pas exagérer sur ce point. Mais je crois aussi que les salaires versés aujourd’hui sont corrects. Et il ne faut pas oublier que tous les employés des entreprises seraient concernés.

Ce qui choque, c’est que le salaire de ces patrons est le double du vôtre.

Je ne trouve pas cela choquant. Dans toutes les banques cantonales, les CEO gagnent plus qu’un conseiller fédéral. Et puis, lorsqu’un conseiller fédéral quitte le gouvernement, il y a une dizaine de candidats pour reprendre le job (rires). Donc je crois que le salaire d’un conseiller fédéral est correct aussi. Et, encore une fois, l’initiative vise sur ce point les quelque 100 000 employés de La Poste, de Swisscom et des CFF. C’est pourquoi les syndicats disent également non.

Dans tous les reproches qui sont faits, y en a-t-il un que vous trouvez justifié?

Il y en a plusieurs que je peux comprendre. Mais je suis aussi consciente de l’équilibre nécessaire entre une amélioration et son coût. Tout le monde voudrait, par exemple, recevoir le courrier avant 10 heures mais le coût serait exorbitant. Parfois, la solution passe par une meilleure communication. Dans le cas de la fermeture des bureaux de poste, il faut absolument communiquer de quelle manière le service est maintenu. Idem pour les prix des billets de train. Les gens râlent contre l’augmentation des prix. Il faut les rendre attentifs aux améliorations ou aux correspondances supplémentaires créées grâce aux investissements. Mais il y a aussi une question fondamentale: qu’est-ce qui changera si l’initiative est acceptée? Si La Poste pouvait conserver les 200 millions qu’elle reverse à la Confédération, le timbre ne serait pas moins cher et la fréquentation des petites postes n’augmenterait pas. L’initiative fait de fausses promesses: les services ne seront pas meilleurs, ni les prix plus bas.

Une vieille dame qui vous dit: «N’enlevez pas ma poste, c’est ma seule sortie de la journée», ça vous touche?

Oui. J’ai chaque année un entretien avec le service des plaintes et des réclamations de La Poste. Je crois qu’un bon travail est fait pour écouter la population. Mais je suis par ailleurs convaincue que La Poste a aussi un mandat social qu’elle doit conserver. Si le facteur a le temps de parler un peu avec certaines personnes, notamment avec cette vieille dame, je crois que c’est un aspect social que La Poste doit conserver.

Pour vous, le mandat de La Poste comporte donc un volet social?

Oui. Les citadins ne connaissent probablement plus leur postier et la relation personnelle est limitée. Et, du coup, la poste du quartier devient plus importante. Mais dans les villages, comme je le disais, la dimension sociale de La Poste est encore importante. Chez Swisscom, la question ne se pose pas. Un peu aux CFF. Les gens apprécient beaucoup de pouvoir être renseignés. Les distributeurs à billets sont à l’origine de beaucoup de plaintes aussi, c’est trop compliqué pour beaucoup de gens. Mais, là encore, c’est une question d’équilibre entre la prestation et son coût. La Poste et les CFF sont conscients aussi de l’importance de la dimension sociale. Un exemple: les trains spéciaux pour les fans de foot. Les dommages coûtent chaque année quelque 20 millions aux CFF. Vous pensez qu’une entreprise privée continuerait d’offrir ces prestations?

En Finlande, il y a des facteurs qui passent la tondeuse… Qu’en pensez-vous?

Ça va un peu loin pour moi. Mais je vous rappelle que tout le reste de l’Europe vit sous le régime de la libéralisation complète. C’est la concurrence qui prime. Alors que, chez nous, le service universel est garanti. Dans le reste de l’Europe, le service ferroviaire est excellent pour les trajets de ville à ville, là où c’est rentable. Mais essayez d’aller à une vingtaine de kilomètres de Rome ou de Milan…

Les initiants avancent toujours un chiffre qui frappe: l’augmentation du prix des colis de 150% en vingt ans.

Les colis, selon la volonté politique, relèvent d’un marché libéralisé. La Poste est en concurrence avec d’autres prestataires. Et un oui à l’initiative n’y changerait rien. Idem pour le roaming, qui est souvent pointé du doigt par les initiants et qui ne relève pas du service public.

Et Monsieur Prix, Stefan Meierhans? Lui dit que les prix des trajets de Lausanne à Zurich sont trop chers, se trompe-t-il aussi?

Monsieur Prix doit critiquer les prix, c’est son rôle. Je sais que les CFF discutent régulièrement avec lui. Mais son cheval de bataille, c’est le trafic longue distance. Là, les CFF ont une concession qui leur garantit le monopole. Il voudrait donc qu’on diminue les prix sur des tronçons hyperrentables, comme entre Genève et Zurich. Mais, dans ce cas, il faudrait augmenter les prix du trafic régional. Ce n’est pas une bonne idée de regarder chaque secteur des CFF indépendamment de l’autre.

La Suisse est compliquée avec ses régionalismes, sa topographie… Existe-t-il une particularité helvétique pour le service public?

Oui, avec nos quatre langues, nos régions, nos cultures différentes, notre souci de la cohésion nationale, le prix ou la rentabilité ne peuvent pas être les seuls éléments à prendre en compte. Sinon certaines régions seraient totalement défavorisées, dans lesquelles il faudrait alors payer – ou payer plus – pour obtenir certains services. Une libéralisation totale ne sera probablement jamais possible. Un système de concessions pourrait être envisageable avec un cahier des charges défini par l’Etat. Car le traitement équitable des agglomérations et des autres régions est profondément ancré dans l’esprit des Suisses.

Si l’initiative est balayée, il y aura 2,5 millions de lecteurs revendiqués par les magazines de consommateurs qui resteront en colère. Si vous n’agissez pas, ce sera une bombe à retardement…

On investit déjà beaucoup pour améliorer ce qui doit l’être et on va continuer.

Vous avez affronté ces derniers temps des votations difficiles. Là, aucun parti ne soutient cette initiative, aucun syndicat, même la Fédération romande des consommateurs est de votre côté. C’est trop facile?

Nous verrons. La difficulté, c’est que personne n’a ressenti jusqu’à présent le besoin de s’impliquer vraiment contre cette initiative et que je me suis retrouvée assez seule à mener campagne. Et puis, désormais, il faut compter sur l’effet des réseaux sociaux dans une campagne. Un jeune qui a une critique contre l’une des trois entreprises peut donc être rapidement influencé. Nous essayons de regarder ce qui se passe, mais c’est un phénomène nouveau qu’on doit apprendre à gérer.

Créé: 15.05.2016, 15h20

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