Samedi 15 décembre 2018 | Dernière mise à jour 00:05

Tuerie de Toulouse L’itinéraire fatal de Mohamed Merah, 23?ans, apprenti djihadiste

La folie meurtrière de Mohamed Merah a fait sept victimes et laisse une ville traumatisée par le sang versé. Comment le jeune tueur est-il passé des trottoirs de la cité aux camps d’entraînement afghans? Reportage sur les traces d’un adolescent qui a basculé dans la haine.

Le jeune Mohamed, qui est né dans le quartier sensible des Izards, au Nord de Toulouse, est décrit par son entourage comme quelqu’un de «bien», «passionné de football et de voitures».

Le jeune Mohamed, qui est né dans le quartier sensible des Izards, au Nord de Toulouse, est décrit par son entourage comme quelqu’un de «bien», «passionné de football et de voitures». Image: Julio Pelaez/MaxPPP

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Après le drame de Toulouse, la France communie dans le deuil

Après le drame de Toulouse, la France communie dans le deuil Toutes les écoles de France ont observé une minute de silence à la mémoire des trois enfants et du professeur assassinés lundi dans une école juive de Toulouse.

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En images, l'horreur dans une école juive de Toulouse

En images, l'horreur dans une école juive de Toulouse Une fusillade devant une école juive à Toulouse, en France, a fait au moins quatre morts, dont trois enfants.

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La nuit, au lieu de dormir, il se repasse la scène en boucle: les coups de feu qui claquent, le rabbin étendu à terre, les élèves qui tentent de le réanimer, les cris des gamins. Ce Toulousain était aux premières loges quand Mohamed Merah s’est introduit dans l’école juive Ozar Hatorah, lundi dernier et a abattu Jonathan Sandler, ses deux enfants ainsi qu’une fillette, la petite Myriam, à bout portant. Pour cet habitant du quartier paisible de Jolimont, la mort de Mohamed Merah, tué jeudi par le Raid après 36?heures de retranchement, ne résout rien: «Pour moi, le meurtrier n’était pas isolé, car il fallait beaucoup d’argent pour préparer ces coups. C’est un pion dans un système.» Devant l’école meurtrie, les habitants ont déposé des fleurs.

Mohamed Merah était-il un «loup solitaire», selon l’expression des spécialistes, ou au contraire, le membre d’un réseau très organisé de djihadistes? Dans les rues de la Ville rose, aux terrasses des cafés baignées par le soleil, la question est sur toutes les lèvres. Après l’enterrement, à Jérusalem, des victimes juives et l’hommage rendu, à Montauban, aux trois militaires français également décédés sous les balles du même tueur, la police doit maintenant enquêter sur le parcours du coupable. Un parcours qui commence dans le quartier des Izards, situé au Nord de Toulouse et considéré comme l’un des plus «chauds» de la ville. Une réputation qui se confirme une fois sur place: choqués que l’un des leurs soit responsable de ce massacre et agacés par les dizaines de journalistes filmant leurs rues, quelques jeunes jettent des pierres aux équipes de télévision. Les rares qui témoignent parlent d’un garçon «bien, qui aidait les mères de famille à porter leurs courses». Un adolescent souriant, fan de football et de cylindrées.

Mais Mohamed n’est pas né au bon endroit. Il voit le jour dans l’une des zones les plus défavorisées de Toulouse. Ici, le chômage atteint les 35% et la population, à majorité maghrébine, vit un quotidien en marge, entre trafic de drogue et petite délinquance. «Toulouse s’est longtemps considérée comme une bourgade et personne n’a anticipé son boum, indique José Biosca, directeur général de la Dépêche du Midi, le quotidien local. Nous vivons aujourd’hui les problèmes des autres métropoles.»

Histoire d’un jeune de cité

L’histoire du jeune Mohamed, quatrième d’une fratrie de cinq, frôle la caricature: un père qui trempe dans la drogue et repart vivre en Algérie après son divorce, une mère dépassée, des sœurs incapables de réfréner la colère de leur petit frère. Alors, c’est l’escalade: il cumule les mauvaises notes et se fait régulièrement expulser des établissements scolaires qu’il fréquente, enchaînant échec sur échec. «Il n’est resté qu’un semestre», confirme d’ailleurs la principale du collège Anatole France. L’adolescent est pris en charge par des éducateurs de rue, s’occupe en bricolant de vieilles voitures. Mais son horizon est bouché par les barres d’immeuble et un nom pas catholique.

Foin de clichés! Tout élève médiocre ne devient pas pour autant un terroriste, comme le souligne Christian Etelin, qui a bien connu Mohamed Merah pour l’avoir défendu dans sept affaires, du recel au vol de moto. C’est que le jeune homme était très doué de ses mains et, même sans diplôme, avait travaillé un temps comme carrossier. Alors l’avocat toulousain, habitué à défendre les jeunes des quartiers, insiste: Mohamed Merah «ne se distinguait en rien de certains jeunes des cités, où l’éducation est prise en charge par les copains et la rue». Il l’avait vu d’ailleurs fin février, pour une affaire de conduite sans permis. Le jeune homme lui avait paru calme, satisfait des travaux d’intérêt général qu’il allait devoir effectuer. Semblait-il plus pratiquant qu’avant? «Pas du tout, il ne se rendait pas souvent à la mosquée, ne faisait pas de prosélytisme et s’habillait en jean et en Nike, répond Christian Etelin. Je pense qu’il fumait, buvait, il aimait sortir en boîte. Et puis il venait de se fiancer!» L’amie de Mohamed n’a pas encore été retrouvée par les enquêteurs. Ce pourrait être cette jeune femme, entendue dans le métro parisien alors qu’elle était au téléphone avec un proche. «Et maintenant, tu t’en prends à une école!» lui lançait-elle, bouleversée.

Pour cet avocat, comme pour l’entourage de Mohamed Merah, il y a une énorme différence entre le jeune homme rieur des Izards et le tueur qui s’est filmé en train d’assassiner froidement des hommes et des enfants, déclarant agir pour venger les souffrances des Palestiniens. Comment expliquer ce basculement? «Je sais qu’il a ressenti les 21?mois de prison qu’il a purgés comme une injustice, avance Christian Etelin. A sa sortie, il espère intégrer l’armée et on le lui refuse, à deux reprises, ce qui provoque une immense frustration devant l’échec de ses tentatives d’exister socialement. Petit à petit, il a dû développer un ressentiment fort et se couper du monde extérieur.» Une descente aux enfers en solitaire, qui n’explique pas comment Mohamed a réussi à payer son loyer de la rue Sergent Vigné, dans le quartier résidentiel de la Côte Pavée. Comment le jeune homme, au chômage depuis plusieurs mois, a-t-il aussi pu acheter les nombreuses armes qu’il possédait (mitraillette, revolver, fusil à pompe, cocktails Molotov…) et qui lui auraient coûté plus de 20?000?euros? Le directeur central du renseignement intérieur, Bernard Squarcini, déclare au journal Le Monde que l’argent provient de casses et de cambriolages, ajoutant que le garçon s’était «autoradicalisé en prison, tout seul, en lisant le Coran. C’est un acte volontaire, spontané, isolé».

Djihadistes à Toulouse

D’autres spécialistes ne partagent pas ce point de vue: l’éducateur spécialisé Aziz Sahiri déclarait mercredi à la télévision française que «la région de Toulouse était infestée de djihadistes», accréditant l’hypothèse que Mohamed Merah aurait tout un réseau, qui lui aurait permis de se rendre à la frontière pakistano-afghane, en 2010 et en 2011, afin de se former aux techniques d’Al-Qaida. Un voyage effectué seul? Rien n’est encore clair. Certains mentionnent de véritables filières pour envoyer les jeunes dans des «écoles de préparation à la guerre sainte». Au contraire, Mathieu Guidère, islamologue à l’Université de Toulouse 2, table sur des démarches individuelles: il suffirait de prendre un billet d’avion pour la Turquie, puis pour l’Afghanistan et de faire des rencontres sur place. Ces contradictions montrent en tout cas la difficulté des Etats à surveiller les futurs moudjahidins. Ce qui est sûr, ajoute Mathieu Guidère, c’est que «Toulouse n’est pas plus concernée que les autres villes de France. En revanche, avec les révolutions arabes, l’islamisme radical s’est banalisé dans les pays musulmans et du même coup dans les pays démocratiques.» Le chercheur fait allusion aux courants salafistes, ces tenants d’une interprétation littérale du Coran, qui souhaitent vivre précisément comme le prophète Mahomet.

Filière démantelée en 2007

Dans la cité de Bellefontaine, près de laquelle Mohamed Merah a grandi après avoir déménagé des Izards, les salafistes sont connus. Dans les rues entourées de vendeurs de kebabs et de tapis orientaux, les femmes sont en majorité voilées, les burkas et les barbes ne sont pas rares, le Quick est halal et la boulangerie ne vend pas de jambon beurre. C’est à quelques mètres de là qu’Hamid, qui préfère donner un faux prénom, est né. «Les salafistes, on les appelait les Tortues ninja parce qu’ils étaient tout le temps dans les caves pour prier, dit-il en riant. Ils recrutaient discrètement des jeunes un peu paumés pour leur faire un lavage de cerveau. Je suis musulman, mais pour moi, ils devraient être assimilés à une secte, parce qu’ils te coupent de ton milieu social. Mais personne ne dit rien: les imams ne veulent pas diviser leurs fidèles et l’Etat français ne veut pas froisser les pays du Golfe.» Une enseignante dans une école voisine parle aussi des mamans cloîtrées chez elles, des pères qui ne regardent pas les filles non voilées dans les yeux.

En 2007, une filière terroriste avait été démantelée dans le quartier des Izards, mais aussi au village d’Artigat, à 60?kilomètres de la Cité de Nougaro. Là-bas, Olivier Corel, surnommé «l’émir blanc», avait été accusé d’avoir poussé certains fidèles au djihadisme. Le prédicateur aurait récemment accueilli Mohamed Merah et son frère, Abdelkader. Ce dernier vivait à mi-chemin entre Toulouse et Artigat, dans la ville d’Auterive, dans une maisonnette aux volets souvent fermés. Alors quand la police est venue l’arrêter, lui et sa compagne, une de leur voisine, Hélène, n’y a pas cru. «C’étaient des gens très discrets, dit-elle. Il avait une barbichette et son épouse portait la burka, parfois ils faisaient des barbecues.» Contrairement à ce qui a été dit, les policiers n’ont pas retrouvé d’explosifs chez lui. Seulement le Coran.

Etre très religieux ne pousse pas au crime et d’ailleurs, salafisme et djihadisme ne sont pas des synonymes. Mais en prônant à Mohamed, décrit par des psychologues comme fragile, les préceptes d’une idéologie radicale, son frère a peut-être dégoupillé une grenade explosive. Vendredi midi, des milliers de Toulousains se sont rassemblés place du Capitole pour montrer que «Toulouse, ce n’est pas ça». A l’autre bout de la ville, à Bellefontaine, près d’un millier de musulmans sont venus assister à la prière de Mamadou Daffé, un imam très respecté. Abdel Zaki, Français d’origine syrienne qui a grandi dans un quartier voisin, est en colère contre Mohamed Merah. «Quand les militaires ont été tués, j’ai prié pour que ce soit l’œuvre d’un néonazi, explique-t-il. Le fait qu’il soit arabe va attiser la haine à notre égard. Ici, tout le monde pense qu’il a sali notre religion.» A l’arrière de la mosquée, les femmes enlèvent leurs chaussures avant que ne commence le prêche. Karima confie qu’elle n’est pas sortie de chez elle depuis mardi par peur des amalgames. Au micro, l’imam condamne les crimes de Mohamed Merah. Et de «l’œuvre de Satan». (Le Matin)

Créé: 24.03.2012, 22h49

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