Dimanche 21 octobre 2018 | Dernière mise à jour 02:35

Erreur judiciaire La fin du cauchemar après 22 ans dans le couloir de la mort

Debra Milke doit retrouver la liberté bientôt. Cette Américaine, fille d’une Suissesse, a subi une des plus grandes erreurs judiciaires en passant 22 ans dans le couloir de la mort de la prison de Perryville, en Arizona.

Pour Jacques Secretan, auteur d’un livre sur Debra Milke, «Le FBI va enquêter sur le policier qui a menti au procès»

Pour Jacques Secretan, auteur d’un livre sur Debra Milke, «Le FBI va enquêter sur le policier qui a menti au procès» Image: AFP

Debra Milke a passé 22 ans dans un couloir de la mort de l’Arizona, où elle a été enfermée en 1991. (Image: AP)

Debra Milke avait 26 ans en 1991. (Image: AP/The Arizona Republic)

Personne n’écoute quand elle accuse l'inspecteur Saldate (image) d’avoir «fabriqué» de toutes pièces sa confession. (Image: RTS)

Rappel des faits

3 décembre 1989

Debra Milke est arrêtée par l’inspecteur Saldate pour avoir «commandité» le meurtre de son fils de 4 ans.

18 janvier 1991

Elle est condamnée à la peine de mort, sans preuve.

14 mars 2013

La Cour d’appel fédérale déclare qu’aucune preuve tangible n’a été produite.

Négociations en cours

Les autorités judiciaires traînent les pieds pour libérer Debra Milke. Elles cherchent à éviter d’être, une fois de plus, épinglées pour une erreur judiciaire et pour n’avoir pas à payer des indemnités. Elles voudraient donc que la condamnée accepte d’être relâchée sans avoir été reconnue innocente. L’État pourrait de cette manière économiser des millions en ne compensant pas financièrement les 22 ans passés par Debra injustement derrière les barreaux.

L’Américaine va-t-elle accepter ce marché pour enfin retrouver la liberté? Jacques Secretan ne peut pas l’exclure. Si elle refusait d’abandonner ses droits de poursuivre l’Arizona, l’État pourrait relancer une procédure contre elle. Debra ne risque pas d’être condamnée de nouveau puisque la police et le procureur n’ont aucune preuve contre elle. Mais ils pourront lui rendre la vie impossible pendant encore quelques années.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Elle avait été jugée coupable en 1991 d’avoir commandité le meurtre de son fils de 4 ans. Mais lundi dernier, la Cour d’appel fédérale a rejeté d’un revers de manche le recours de l’Etat d’Arizona contre sa décision du 14 mars 2013, réfutant toutes les charges retenues contre elle.

Cette décision arrive toutefois bien tard. Debra a vécu l’enfer depuis le meurtre de son fils Christopher. Le drame est arrivé le 2 décembre 1989. Le petit garçon était censé aller voir le Père Noël dans un centre commercial de Phoenix, où il habitait avec sa mère.

Garçonnet abattu dans le désert

Mais au lieu de se rendre dans le shopping center, Jim Styers et un de ses amis ont conduit l’enfant vers le désert où ils l’ont abattu de trois coups de revolver. «Jim Styers, un vétéran de la guerre du Vietnam qui souffrait de stress post-traumatique, avait des visées sur la jeune maman, de 25 ans à l’époque. Il a pu s’imaginer qu’une fois son fils disparu, celle-ci se consolerait sur son épaule», nous explique Jacques Secretan, auteur d’un livre sur Debra Milke.

La police a rapidement retrouvé la trace des meurtriers après le signalement de la disparition de l’enfant par sa maman. L’un des deux hommes arrêtés a alors vaguement impliqué celle-ci lors de son interrogatoire. Cela a suffi pour que l’inspecteur Armando Saldate la considère comme coupable. Debra est convoquée au commissariat. Elle s’y précipite et demande si la police a des nouvelles de son fils. «Il est mort, lui répond Saldate. Vous êtes en état d’arrestation pour son assassinat.»

Elle a beau crier son innocence, Saldate va prétendre qu’elle lui a avoué avoir payé les deux comparses pour être débarrassée de son fils. L’inspecteur n’a toutefois aucun aveu signé ou enregistrement de son interrogatoire. En bref, il a violé le droit de la suspecte de garder le silence.

L’enquêteur a présenté un rapport «paraphrasé», c’est-à-dire reconstitué de mémoire après l’interrogatoire, détaille Jacques Secretan. Selon cet inspecteur de police, Debra voulait la mort de son fils car elle redoutait qu’il devienne comme son père, lequel naviguait entre drogue et prison.

Un policier orgueilleux

«Saldate n’avait qu’un but, estime le journaliste vaudois: démontrer qu’il était un enquêteur hors pair. Et ses méthodes étaient couvertes par le procureur en charge de l’affaire. Lorsque Debra et son avocat soulignèrent qu’il n’y avait aucune preuve matérielle contre elle, le magistrat rétorqua qu’il n’en avait pas besoin puisqu’en regardant la jeune maman droit dans les yeux, sa culpabilité lui apparaissait éclatante.»

Les dénégations de Debra pendant le procès ne serviront donc à rien. Personne n’écoute quand elle accuse Saldate d’avoir «fabriqué» de toutes pièces sa confession. Elle est condamnée à la peine capitale, sans preuve et sans témoignage. Jim Styers, le meurtrier, est en effet revenu sur ses déclarations durant les auditions.

Debra se retrouve ensuite isolée dans une minuscule cellule contenant un lit, un évier et des toilettes, durant 22 ans. La solitude lui pèse. Elle ne peut sortir que trois fois par semaine pendant 2 heures pour se dégourdir les jambes, toujours seule, dans une cour d’où elle ne voit que le désert de l’Arizona. Le plus dur est toutefois de ne pouvoir communiquer librement lors des rares visites de ses proches. Une vitre résistante aux balles les sépare. Et elle ne peut leur parler qu’en présence d’un gardien, comme lors des appels téléphoniques qu’elle est autorisée à recevoir.

Heureusement, en 1998, lors des préparatifs pour l’exécution par injection létale, un sursis est accordé à Debra Milke. Et en 2009, la Cour d’appel fédérale ordonne la tenue d’une audience pour déterminer si Debra Milke a volontairement renoncé à ses droits de se taire lors de son interrogatoire par l’inspecteur Saldate.

L’État et la police dans le viseur

Elle devra cependant continuer à se battre, et finalement ce n’est que ce printemps que les jugements successifs prononcés contre elle ont été invalidés. Les juges fédéraux soulignent aussi que l’Etat d’Arizona et la police sont directement impliqués dans le déni de justice subi par Debra Milke. Ils énumèrent et détaillent une dizaine d’affaires dans lesquelles l’inspecteur Saldate a menti ou violé les droits de suspects ou de témoins. Le FBI a d’ailleurs ouvert une enquête sur le superpolicier de l’Arizona.

Cette femme n’est pas la seule à avoir subi une erreur judiciaire. Quelque 142 condamnés ont été libérés depuis 1973 des couloirs de la mort de 26 Etats américains. En moyenne, ils ont attendu 9,8 ans avant d’être reconnus innocents, signale le site de l’organisation Death Penalty Information Center, qui précise en outre que onze personnes ont été déclarées non coupables… après leur exécution. Une triste réalité pour les Etats-Unis qui voudraient se poser en modèle incontournable de la justice et de la démocratie aux yeux du reste de la planète. (Le Matin)

Créé: 20.05.2013, 12h31

S'INSCRIRE À LA NEWSLETTER


Recevez l'actualité quotidienne du "Matin", ainsi que ses offres exclusives.
Choisissez vos newsletters

S'INSCRIRE À LA NEWSLETTER


Recevez l'actualité quotidienne du "Matin", ainsi que ses offres exclusives.
Choisissez vos newsletters

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse commentaire@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.