Lundi 16 septembre 2019 | Dernière mise à jour 09:57

Phénomène L'Asie du Sud-Est, terrain de chasse des prédateurs d'enfants

De la Thaïlande aux Philippines, des dizaines de prédateurs passent chaque année entre les mailles du filet. Un tourisme pédophile qui prend de l'ampleur avec les nouvelles technologies.

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Il chassait ses victimes sur un terrain de foot d'un arrondissement populaire de Bangkok, loin des célèbres quartiers rouges, selon la police. L'Asie du Sud-Est demeure une région privilégiée pour les prédateurs d'enfants, à l'affût des dernières technologies du web pour rester sous les radars.

Autour du stade de Huai Khwang, aucun bar où les filles se déhanchent dans une surenchère de néons, aucun salon de massage où des entremetteurs proposent parfois des partenaires mineurs.

Jean-Christophe Quenot, professeur de français de 51 ans, avait choisi ce district défavorisé où les enfants ne sont pas toujours scolarisés pour agir en toute discrétion. Décrit comme «compulsif» par les enquêteurs, il est soupçonné d'avoir abusé plus de 50 adolescents dans toute l'Asie, selon une source policière. A Huai Khwang, il les accostait sous prétexte de leur donner des cours de langue, les entraînait dans un hôtel voisin, demandant des relations sexuelles contre quelques dizaines d'euros, indique cette source.

Arrêté en France

De retour à Singapour où il résidait, il restait en contact avec ses proies via les réseaux sociaux, les exhortant à lui trouver de nouvelles victimes. Interpellé en Thaïlande en février avec deux garçons de 13 et 14 ans, du Kamagra - la version économique du Viagra - et du matériel pédopornographique, il est libéré quelques jours plus tard par la justice contre une caution de 8 400 euros, selon une souce judiciaire thaïlandaise.

Malgré une interdiction de quitter le territoire, Quenot prend la fuite. Signalé aux autorités françaises, il est finalement arrêté fin mars dans l'est de la France et mis en examen pour «viol», «agression sur mineur» et «détention d'images pédopornographiques».

Depuis, en Thaïlande, on se rejette la faute. «Nous étions opposés à sa libération, nous craignions qu'il quitte le pays», assure à l'AFP Krissana Pattanacharoen, porte-parole adjoint de la police. «Y a-t-il eu corruption pour le faire sortir? A-t-il payé pour récupérer son passeport? Voyagé sous une fausse identité? Des investigations sont en cours», indique de son côté la source judiciaire thaïlandaise.

Viols en direct

Ce cas est loin d'être exceptionnel. Des dizaines de prédateurs passent chaque année entre les mailles du filet en Asie du Sud-Est. La technologie facilite en effet ce tourisme pédophile, le rendant de moins en moins détectable. Rien qu'aux Philippines, des dizaines de milliers d'enfants sont exploités via webcam, d'après de récents rapports de l'ONU.

Un fléau particulier ne cesse de prendre de l'ampleur: le viol d'enfants visionné en direct sur des plateformes de streaming, auxquelles on accède en payant un intermédiaire. L'ONG Terre des Hommes a tiré la sonnette d'alarme ces dernières années en créant une fillette philippine virtuelle de dix ans. En deux mois et demi, «Sweetie» a été contactée par plus de 20 000 prédateurs de 71 pays.

Des cas sont maintenant répertoriés au Cambodge et au Vietnam, d'après des ONG. La méthode est toujours la même. Les prédateurs choisissent le profil de leur victime. Puis la vidéo est diffusée en direct afin de permettre au commanditaire d'influer en temps réel. Elle est visionnée «via Skype ou Facebook, de grandes plateformes qui ne risquent pas de fermer», relève François-Xavier Souchet, représentant en Thaïlande de Terre des Hommes.

«Je voulais juste mourir»

Tout est crypté, rien n'est enregistré et les paiements, de 10 à 180 euros selon la prestation, se font de plus en plus fréquemment en bitcoins, une cryptomonnaie, qui permet d'effectuer des transactions sans laisser de trace. «Les victimes sont souvent recrutées par quelqu'un dans leur entourage, un membre de leur famille», relève Voltaire John Santillan de l'ONG International Justice Mission, basée aux Philippines.

Cassie avait 12 ans quand un parent de l'employé de sa mère l'a emmenée à Manille contre la promesse de l'inscrire à l'école. «Il m'a forcée à commettre des actes sexuels devant une webcam, parfois avec lui. J'ai été menacée, battue», raconte à l'AFP l'adolescente aujourd'hui âgée d'une vingtaine d'années, qui témoigne sous un nom d'emprunt.

Son supplice a duré cinq ans. «Je me sentais prise au piège, trahie, abandonnée. Je craignais pour ma vie et voulais juste mourir», ajoute-t-elle. Interpellé, son violeur a été condamné en 2017 à seulement deux ans de prison. Il a abusé de plusieurs enfants et fait l'objet d'autres procédures en cours.

Minorités ethniques

Autre difficulté pour les enquêteurs: les prédateurs repèrent moins qu'avant leurs proies dans les quartiers touristiques, les bars ou les bordels. Et grâce aux réseaux sociaux, ils s'infiltrent dans des ONG via notamment le «volontourisme» qui associe vacances et bénévolat.

«Ils vont alors chercher leur victime dans des villages reculés, peuplés souvent par des minorités ethniques», relève Damian Kean de l'ECPAT, une ONG spécialisée dans la lutte contre l'exploitation sexuelle des enfants. «Cela rend leur traque difficile si nous n'avons pas de signalement des communautés», déplore Seila Samleang, directeur au Cambodge d'Action pour les enfants.

Mais les dénonciations sont rares. Ces minorités sont vulnérables, les enfants n'ont que rarement des papiers d'identité et il y a une certaine honte à rapporter ces faits. Il y a aussi un manque de confiance face aux autorités locales car «des policiers et des militaires sont parfois directement impliqués dans ces réseaux de prostitution infantile», souligne François-Xavier Souchet. Il évoque aussi «des cas de complicités au sein même de la communauté, pour l'appât du gain».

Peine de mort

Les pays de la région tentent de renforcer leur arsenal de lutte contre ces crimes. Au Vietnam, les agressions sur mineurs de moins de seize ans sont désormais passibles de 12 ans de prison et les viols d'enfants de la peine de mort.

Les Philippines ont lancé en février une unité destinée à traquer ce type de prédateurs sur internet, le PICACC, tout comme la Thaïlande en 2016. «Nous avons appris à observer leur comportement, les moyens qu'ils déploient pour former au mieux nos équipes et développer la prévention», assure Akarapol Punyopashtambha du ministère thaïlandais de la Justice. «Mais dans d'autres pays, la législation est moins protective», reconnaît-il.

Des pédodélinquants se rendent désormais au Laos voire s'y installent. Là où le manque de formation et de moyens est le plus criant. (afp/Le Matin)

Créé: 17.05.2019, 18h44

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