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Djihad Devenu terroriste par amour de la veuve noire

Parti, un jour, du canton de Fribourg, il a fini abattu par un drone au Pakistan. Moez Garsallaoui s’est surtout battu pour les beaux yeux de son épouse, Malika. C’est ce qui ressort des documents que nous avons pu consulter. Récit, entre Guin, dans le canton de Fribourg, et les montagnes du Nord-Waziristan.

Le 20 juin 2007, le couple se rend ensemble à l’audience en appel à Bellinzone. Le lendemain, les deux fuient en Belgique.

Le 20 juin 2007, le couple se rend ensemble à l’audience en appel à Bellinzone. Le lendemain, les deux fuient en Belgique. Image: Karl Mathis/Keystone

Dans un e-mail le 22 novembre 2007, Malika el-Aroud prend des nouvelles de Moez et de ses recrues: «J’espère que tu vas bien ainsi que ton chat, tes poules et tes lapins.» (Image: CNN)

En janvier 2008, après une brève instruction et s’être délesté de 400 euros, Moez Garsallaoui peut tirer au bazooka. Il envoie cette photo à sa femme. La NSA l’intercepte. (Image: CNN)

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Début 2008, dans la zone frontière afghano-pakistanaise: au bénéfice de l’aide sociale fribourgeoise jusqu’à il y a peu, Moezeddin Garsallaoui tire avec un lance-roquettes de fabrication soviétique. Puis il envoie la photo par e-mail à sa femme Malika el-Aroud. «Oh! Comme tu es beau», lui répond-elle depuis Bruxelles, où elle se trouve. Le 5 juillet, ça y est, Moez Garsallaoui lui annonce dans un chat MSN qu’il est maintenant un vrai guerrier: la veille, il a tué cinq Américains en Afghanistan.

Dans son dossier, l’avocat d’un jeune djihadiste belge parti avec Garsallaoui dispose des transcriptions de ces conversations. Selon Me Christophe Marchand, cela ne fait aucun doute: le combattant voulait impressionner son épouse, explique-t-il au «Matin Dimanche».

Dans le Maryland, sur la côte est des Etats-Unis, les superordinateurs de la National Security Agency interceptent l’e-mail et le cliché. Le Tunisien, au bénéfice d’un permis B en Suisse, est identifié. Il a réussi à devenir l’un des cadres d’Al-Qaida au Pakistan.

Quatre ans et demi plus tard, mardi 10 octobre 2012. Dans l’obscurité de la nuit, les drones américains tournoient dans le ciel du Nord-Waziristan, une zone contrôlée par les talibans. Peu avant l’aube, les drones lancent leurs missiles. La cache de Garsallaoui est détruite.

Lundi, un camarade de Garsallaoui a finalement publié un éloge funèbre sur le site Shumukh-al-Islam (L’honneur de l’islam), affilié à Al-Qaida. Garsallaoui y est célébré en tant que «chevalier» et «commandant».

Mai 1997, Berne

Réfugié en Suisse

Voilà deux ans que Garsallaoui se trouvait sur la «short list» des hommes à abattre de la CIA. En mai 1997, quand il a déposé une demande d’asile en Suisse après deux ans de séjour clandestin en Italie, cet homme alors tranquille, réservé et frappé d’une vilaine scoliose, a démarré la carrière terroriste la plus fulgurante en relation avec la Suisse.

Depuis Guin, dans le canton de Fribourg, il crée avec son épouse Malika el-Aroud des sites Internet consacrés au djihad. Parti en Belgique, il recrute dans les mosquées et les banlieues de jeunes volontaires belges et français pour la guerre contre les «croisés» en Afghanistan. Fin 2007, il en a fait entrer six au Pakistan, où il est devenu émir du groupe Al-Qaida «Jund al-Khilafah» («Les soldats du Califat»). En quelques mois, Garsallaoui est devenu responsable de la formation des recrues étrangères. C’est ce qu’ont permis d’établir les témoignages de combattants rentrés en Occident. Lors de son audition dans les bureaux du FBI à New York les 10 et 11 mars dont «Le Matin Dimanche» a obtenu le procès-verbal, l’Américain Bryant Neal Vinas précise: «[Moez Garsallaoui] est le responsable des opérations internationales d’Al-Qaida pour les attaques, le recrutement et la mise en œuvre de cellules terroristes en dehors du Pakistan et de l’Afghanistan». Il organisait plusieurs cours, par exemple un sur l’enlèvement et l’assassinat. Le cours comprenait une instruction sur le silencieux, le cambriolage et l’enlèvement. «[Il y avait aussi] des cours de tactique RCP, électronique, formation de tireurs embusqués et fusils antiaériens, pistolet, assassinat, enlèvement, faux documents, contrefaçon, poison, instruction de construction de bombes avancées».

Mohamed Merah a aussi fait partie des élèves de Garsallaoui, comme le confirme un rapport de la DGSE, le renseignement extérieur français. Rentré chez lui à Toulouse, Merah a abattu en mars 2012 sept personnes, dont trois enfants. Grâce à ses connaissances informatiques autodidactes, Moez Garsallaoui a d’abord mis en place un réseau de sites Internet avec des forums de discussion fermés, sur lesquels les sympathisants d’Al-Qaida de toute la planète échangeaient vidéos de propagande et manuels techniques, par exemple pour construire des bombes. Une fois au Pakistan, il a probablement aussi été impliqué dans l’enlèvement des deux touristes suisses. Mais en retrait.

Décembre 2003, Bruxelles

Mariage avec Malika

Qu’est-ce qui a poussé Garsallaoui à quitter l’Europe pour sacrifier sa vie pour le djihad? Selon les islamistes radicaux, la mort en martyr est le moyen le plus sûr et le plus rapide d’accéder au paradis. Mais le Tunisien, qui faisait déjà partie d’un groupe islamiste avant de fuir son pays et de se rendre en Suisse, ne se battait pas seulement pour Allah.

Il luttait aussi pour la reconnaissance de sa femme Malika el-Aroud, et l’ombre pesante du précédent mari: deux jours avant le 11 septembre 2001, Abdessatar Dahmane avait assassiné le commandant Massoud, ennemi juré des talibans. Et la «veuve noire» Malika el-Aroud était déjà une pop star dans les milieux islamistes, alors que Moez Garsallaoui travaillait encore sur des chantiers en Suisse.

Moez et Malika font connaissance sur un chat-room en 2003. Elle habite à Bruxelles, lui à Guin, dans le canton de Fribourg. La même année, Moez est victime d’un accident de travail. Il vit des 300 francs mensuels que lui verse son assurance, ainsi que de l’aide sociale, dira-t-il plus tard. Moez part à Bruxelles pour se rendre à une séance de dédicace de Malika el-Aroud. Elle y présente son livre «Les soldats de lumière», dans lequel elle décrit par exemple comment son défunt mari Abdessatar Dahmane a toujours lavé et recousu lui-même ses habits. En décembre de la même année, Moez épouse religieusement sa Malika dans une mosquée bruxelloise. Ils ne prennent pas la peine de faire valider le mariage et rentrent en Suisse. Quand il y a de la visite, elle joue l’épouse modèle – mais en réalité, c’est elle qui dirige Moez, de dix ans son cadet.

Le 20 juin 2004, Moez ouvre le tout premier d’une série de sites Internet. Dans les forums protégés, par un code d’accès, les groupes terroristes y déposent leurs vidéos. Attentats à la bombe en Irak, scènes de torture d’ennemis, décapitations. Il y avait des «tonnes de vidéos», se souvient un magistrat suisse, qui a vu ce matériel «franchement dégueulasse». Malika et Moez diffusent aussi des manuels de technique militaire ou des plans de construction de bombes.

Le 3 août 2004, la justice pakistanaise alerte la police judiciaire fédérale à Berne: un attentat manqué contre le ministre de l’Economie pakistanais Shaukat Aziz a été revendiqué sur un site Internet hébergé en Suisse. Le 10 septembre, le provider ferme le site. Mais Moez est dégourdi: le matériel se retrouve aussitôt sur un autre serveur au Canada. Malika, elle, est furieuse: «Ils n’ont pas le droit d’avoir tout effacé, ainsi que les photos de (massacres)», dira-t-elle lors d’un téléphone sur écoute au cours duquel elle encourage son mari à créer d’autres sites. Pour lui en arabe, pour elle en français.

En fait, Malika et Moez passent l’essentiel de leur temps à gérer leurs sites Internet sur leurs ordinateurs de leur petit appartement de la Hauptstrasse 22 à Guin – Malika a installé son bureau dans la chambre à coucher, juste en face de deux armoires avec des immenses miroirs en façade. Elles sont bourrées de vêtements et… de DVD d’Al-Qaida.

22 février 2005, Guin (FR)

Arrestation musclée

Le 22 février 2005, à 5 heures 30 du matin, les Tigris – l’unité spéciale de la police judiciaire fédérale – donnent l’assaut. Et défoncent la porte de l’appartement au deuxième étage de la maison. Les policiers encagoulés lancent même une grenade assourdissante à l’intérieur. La détonation de 150 décibels laisse Malika et Moez sous le choc. Il leur faudra des heures pour s’en remettre physiquement. Dans une interview donnée deux mois plus tard au quotidien fribourgeois La Liberté, le couple est scandalisé.

Malika raconte qu’elle dormait encore: «Quelqu’un se jette sur moi. Une main m’attrape les cheveux, une autre me prend les mains et me tire en arrière, hors du lit. Je suis alors presque nue.» Moez, lui, dit qu’il était déjà en train de se préparer pour la prière. Lors des auditions, Moez reste réfléchi, ne regrette rien et reste calme – sauf quand ça concerne Malika, alors il devient furieux. Elle est relâchée après dix jours de détention préventive, lui, après 24 jours.

Il doit se présenter régulièrement à la police cantonale. Mais ni le service de renseignement intérieur, ni le Service d’analyse et de prévention ne surveillent le couple de djihadistes. Et ils ont tout loisir de mettre en place de nouveaux serveurs, pour reprendre leurs affaires. Le 15 février 2006, ils provoquent la justice suisse en montrant pendant plus d’une heure à une équipe de télévision de CNN à quel point leur réseau fonctionne.

Mais avant que le jugement n’entre en force, le 21 juin 2007 et ne le condamne lui à six mois de prison ferme et 194 963 francs de participation aux frais de l’enquête (1,8 million), elle un peu moins, Moez et Malika ont déjà quitté la Suisse pour la Belgique. Trois mois et demi plus tard, il se mettra en route pour le Pakistan. Ils sont restés étroitement en contact comme aucun autre couple de djihadistes ne l’a fait. Selon des rapports d’enquête fournis par le FBI à la police belge, Malika prend des nouvelles de son mari le 22 novembre 2007 depuis un Internet café. Avec son adresse hawal126@yahoo.fr elle demande à Moez (jeansebastien119@yahoo.fr): «Salut toi, j’espère avoir de tes nouvelles bientôt. J’espère que tu vas bien ainsi que ton chat, tes poules et tes lapins.» C’est comme ça qu’elle désigne les recrues.

Moez ne répond pas. Le 20 décembre, elle s’inquiète. «Tu m’avais dit qu’au bout d’une semaine tu me donnerais de tes nouvelles, je ne comprends pas. Chaque jour j’espère mais rien, je me fais plein de mauvaises idées. Tu es vraiment arrivé ou as-tu été enlevé?»

En janvier 2008, Moez atteint enfin les zones tribales. Des instructeurs venus d’Egypte et de Syrie lui enseignent le maniement du fusil russe AK-47, de lance-roquettes ou des explosifs. Un combattant revenu en Europe rapporte que le cours de base de deux semaines lui a coûté 400 euros.

Octobre 2008, Pakistan

Lettre aux Suisses

Mais bientôt, Moez devient lui-même instructeur. En octobre 2008, Garsallaoui écrit une «Lettre au peuple suisse». Le gouvernement helvétique aurait déclaré la guerre à l’islam et aux musulmans parce qu’il appartiendrait «au camp du mal sioniste-américain», écrit-il. L’arrestation de son épouse dans le petit deux pièces cuisine de Guin le travaille encore. «L’un des plus sales régimes de ce monde» aurait interdit de porter le voile à sa Malika, pourtant «si pure et jalouse pour sa religion». «Rien que le souvenir de ce jour-là me donne un sentiment étrange. (…) Je jure par Celui qui a créé les cieux et la terre que ceux qui ont maltraité ma famille ne seront pas à l’abri du châtiment.»

Dans un éloge funèbre que Moez a rédigé en juin 2010 pour l’un de ses frères mort en martyr, on comprend mieux le quotidien de ces djihadistes au Waziristan. «Peu d’argent pour la nourriture, mais généreux dans la munition et les explosifs», peut-on lire sous la plume de Moez. «Les Etats-Unis sont lâches. Nous les provoquons chaque jour avec nos roquettes dans leurs fortifications. Nous voulons les obliger à quitter leur base pour nous affronter. Mais ils n’osent pas. Nous parvenons quand même à en tuer quelques-uns dans leurs camps.»

Par ces exploits et ses écrits, Moez parvient à impressionner Malika. Dans des e-mails, elle l’appelle «chouchou». Ces pièces ont été produites lors du procès contre elle en Belgique en mars 2010 au terme duquel elle écopera de huit ans de prison. Il ressort aussi qu’ils téléphonaient régulièrement via Skype, ou chattaient sur le site de Malika «Minbar SOS».

Lors de ces échanges avec elle, Moez se limite à des preuves d’amour et des poses style Rambo. Et dans le forum de discussion sur «Minbar SOS», il écrit à ses «frères et sœurs» en Europe: «La solution n’est pas les fatwas, mais booooooom.» Il échappe de peu à plusieurs reprises à des attaques de drones de la CIA. Le 26 mai 2012 deux missiles touchent une maison d’hôtes près de la capitale de la province Miranshah. Garsallaoui est blessé. C’est ce qu’il écrit dans un e-mail à un analyste du Geneva Centre for Training and Analysis of Terrorism, qui était en contact avec Garsallaoui depuis plusieurs mois. «Le Matin Dimanche» a pu consulter ce message: «Mon médecin m’a dit de ne plus faire d’effort pour une longue période. Les drones ont tiré dans ma chambre à quatre heures, alors que je me préparais à la prière du matin.» Garsallaoui explique que sa blessure l’empêche presque de bouger. Les mois qui suivent, ses compagnons le cachent dans le village d’Hurmaz – c’est là que quatre missiles Hellfire américains en on fait un martyr. Du moins aux yeux de sa Malika. (Le Matin)

Créé: 21.10.2012, 10h42

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