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Conflit L'homme qui compte les coups

À la tête de la mission de surveillance de l’OSCE en Ukraine, le Suisse Alexander Hug défend son rôle consistant à documenter les violations, sans pouvoir agir.

À l’image d’Alexander Hug, dix Suisses font partie des observateurs qui documentent sur le terrain les violations du cessez-le-feu.

À l’image d’Alexander Hug, dix Suisses font partie des observateurs qui documentent sur le terrain les violations du cessez-le-feu. Image: EPA

L'EDITO

Regardons l’Ukraine dans les yeux

Essayons de nous représenter ce que c’est que d’avoir peur de sortir de chez soi pour aller à l’école ou faire des courses. Peur de marcher sur une des nombreuses mines qui tapissent les alentours de sa maison. Peur de passer au mauvais moment et de se retrouver sur la trajectoire d’un tir. Peur de voir son habitation détruite. Son frigo resté vide.

Même avec la meilleure des volontés, l’exercice est difficile. Cette vie-là paraît appartenir soit à d’autres continents, soit à d’autres temps. Et pourtant, certains doivent affronter cette situation à quelque 2000 kilomètres de la Suisse à vol d’oiseau. En Europe. À quasi la même distance de nous que Séville par exemple.

La guerre du Donbass, en Ukraine, dure depuis le printemps 2014 et a fait plus de 10 000 morts. Le conflit pourrit aux portes du continent. Et nous nous y sommes habitués. On ne le voit plus. Ceci n’est pas une tentative de culpabilisation. Nous l’avons oublié. C’est un fait.

Pourtant, au-delà des aspects humanitaires évidents, nous devrions nous intéresser à ce nœud à l’est. Celui-ci concentre en effet l’essentiel des tensions internationales à l’œuvre, les manigances, les postures, les stratégies de communication et les vexations entre Europe, États-Unis et Russie. Et même le rôle que souhaite jouer la Suisse au milieu de ces crispations. Ignorer l’Ukraine, c’est donc refuser de voir les rapports de force actuels. Se cacher les yeux pendant l’orage n’empêche pas la foudre de tomber.

Cléa Favre, Journaliste

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Son existence est en soi un petit miracle que l’on peut attribuer à la Suisse. Puisqu’elle a nécessité l’accord des 57 États membres de l’Organisation de la sécurité et de la coopération en Europe (OSCE). Une seule voix dissidente et la Mission spéciale de contrôle (SMM) en Ukraine ne voyait jamais le jour. Chargé d’observer le conflit opposant forces gouvernementales et séparatistes prorusses «de manière objective et impartiale», un premier groupe d’environ 100 experts civils et non armés a été déployé en 24 heures dans dix localités. C’était le 21 mars 2014, sous la présidence suisse de l’OSCE, architecte majeure du consensus. Depuis, chaque jour, la mission spéciale compte les coups. Avec aujourd’hui 655 observateurs sur le terrain, dont 573 dans le Donbass, elle publie quotidiennement sur son site Internet un rapport sur le nombre de violations au cessez-le-feu établi par les Accords de Minsk. Un mandat néanmoins limité au constat qui pose la question de sa réelle utilité.

La situation est imprévisible

«Trois ans après le début du conflit dans l’est, la situation reste très imprévisible», estime Alexander Hug, le Suisse qui codirige la mission de surveillance. «Certains jours, nous comptabilisons des centaines de violations. D’autres jours, des milliers. Ces dernières quarante-huit heures, nous avons fait état d’une utilisation d’armes lourdes, dont des roquettes, qui persiste dans la région ouest de Lugansk. Et ce, en provenance des deux côtés de la ligne de contact (ndlr: qui sépare le territoire sous contrôle gouvernemental des deux Républiques autoproclamées de Donetsk et de Lugansk tenues par les séparatistes depuis avril 2014).»

Les ennemis à 50 m de distance

Si elle s’apparenterait presque aujourd’hui à un volcan en sommeil, la guerre dans le Donbass a connu des périodes beaucoup plus agitées. «Au départ, il n’y avait pas de ligne de contact, ni de points chauds définis. La violence était disséminée partout dans les régions de Donetsk et de Lugansk», se souvient Alexander Hug. L’été 2014 et l’année 2015 ont ensuite donné lieu à d’intenses combats, notamment autour de l’aéroport de Donetsk, faisant de nombreuses victimes, dont des civils. «Avec un recours massif aux armes proscrites comme les tanks et les mortiers», précise le Suisse. La ligne de contact s’est maintenant stabilisée, avec essentiellement cinq points chauds. Mais la distance entre les positions ennemies s’est considérablement réduite. Celles-ci sont parfois à 50 mètres l’une de l’autre. «Cette configuration implique un climat de tension permanent.»

La mission de surveillance aime les chiffres. Elle détaille le nombre de projectiles, leur trajectoire, les explosions, leur périmètre. Elle est là pour cela. Mais son travail est parfois mal compris par la population, qui en attend davantage. D’où des insultes et des menaces – qui sont elles aussi recensées. «Ce n’est pas facile à vivre pour notre personnel. Les gens veulent que la guerre s’arrête, que l’aide humanitaire soit délivrée, que la reconstruction commence. Nous comprenons bien sûr ces demandes de la part de personnes qui sont sous les bombardements depuis maintenant trois ans. Mais ce n’est pas notre mandat», déplore Alexander Hug, qui regrette la propagande, notamment de la part des médias des zones rebelles accusant la mission d’être responsable des bombardements.

Est-ce que se contenter de regarder sans pouvoir agir a une quelconque utilité? «Dire que nous ne sommes pas frustrés serait faux. Mais c’est notre tâche que de documenter la situation. Nous sommes les yeux et les oreilles de la communauté internationale. Sans nous, personne ne saurait ce qui se passe dans la région. Je rappelle que nous sommes les seuls acteurs à pouvoir aller partout dans le Donbass. Grâce à nous, les discussions peuvent se fonder sur des faits tangibles et des informations pertinentes pour essayer de trouver une solution au conflit.» Un travail qui a coûté la vie à un observateur américain en avril dernier. L’enquête est encore en cours, mais selon toute vraisemblance, ce serait une mine qui aurait explosé lors du passage de son véhicule qui aurait causé sa mort.

Créé: 09.06.2017, 06h51

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