Dimanche 25 août 2019 | Dernière mise à jour 15:43

Attentats à Paris Juifs et musulmans de France se sentent désécurisés

Juifs ou musulmans, depuis les attentats, leur vie a changé. Sur Beur FM comme sur Radio J, les auditeurs expriment leur angoisse.

Le pape François étreint deux représentants de la communauté musulmane et juive, ici en visite à Jérusalem.

Le pape François étreint deux représentants de la communauté musulmane et juive, ici en visite à Jérusalem. Image: AFP

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«Radio J. La ligne ouverte». Depuis 35 ans, la voix grave de Guy Rozanowicz s'invite dans le foyer de milliers d'auditeurs juifs, tel un médecin venu prendre le pouls de la communauté. Au bout du fil ce jour-là, Nina loue avec emphase «nos soldats, absolument fantastiques», qui protègent écoles et lieux de culte, mais s'inquiète de «la propagation de l'antisémitisme par l'islam de France». Gabriel, 52 ans, évoque son «alya», le départ pour Israël, avouant: «Je ne suis pas téméraire».

Alors qu'avant les attentats, les auditeurs se passionnaient pour les élections en Israël ou la politique française, «la sécurité» et «l'avenir» sont devenus des «thèmes obsessionnels et récurrents», relève Guy Rozanowicz: «Il est clair qu'il y a un avant et un après». A la radio aussi, l'ambiance a changé. Des militaires surveillent constamment la rédaction et Frédéric Haziza, journaliste politique vedette et pourfendeur de l'antisémitisme, vit désormais sous escorte policière.

«Ça a été un traumatisme absolu, avec des auditeurs qui se demandent: Est-ce qu'on reste là? Est-ce qu'on doit partir?», confie Frédéric Haziza. «Il faut leur dire: Vous êtes français, vous pouvez rester ici».

Entre juifs et musulmans, «la fracture s'est considérablement ouverte», constate Guy Rozanowicz et «certains auditeurs ne font plus la différence entre islam et islamisme».

Musulmans stigmatisés

A quelques kilomètres de là, en banlieue parisienne, le téléphone sonne dans les studios de Beur FM. C'est l'heure de «l'islam au présent».

«J'ai 35 ans, je n'ai jamais entendu d'histoires sur l'islam comme il y en a maintenant», lâche Karim, à Toulon. «On est stigmatisés. Là où on va, on est montré du doigt», s'agace Youssef.

L'oreille attentive, les deux mains posées sur la table du studio, l'imam Abdelali Mamoun tient un discours apaisant, citant le Coran pour appuyer ses propos. Il incite ses auditeurs à ne pas exhiber barbe ou djellaba comme un «étendard», à être «fiers d'être républicains».

«Tristesse», «déception», «peur», «colère»: depuis plus de deux mois, les mêmes mots résonnent dans le casque de l'imam: «Tristesse que ces gens aient commis ces actions au nom de l'islam», «peur d'une montée de l'islamophobie»...

«Un auditeur nous a appelés, un enseignant d'histoire et géographie pleurait. Un mois avant, tout se passait bien, après il était pestiféré», raconte Djina Kettane, directrice générale de la radio. Dès le lendemain des attentats, «le standard a explosé», se rappelle-t-elle: «Ils avaient besoin de dire Non, ce n'est pas nous».

Exacerbation des identités

Pour l'anthropologue Malek Chebel, «il y a une exacerbation de l'identité juive et de l'identité musulmane». Les semaines ont passé mais juifs et musulmans sont toujours dans une «phase de catharsis, d'extériorisation de leur douleur».

Les deux communautés «se jugent comme deux minorités visibles. Elles se sentent exposées», analyse l'auteur de L'Inconscient de l'islam. Dégradation de mosquée, profanation de cimetière juif... «Elles subissent toutes les deux des outrages sur leurs lieux de culte et leurs lieux de morts».

«L'une et l'autre considèrent qu'une part du problème vient de la communauté voisine», or elles ont le même ennemi, souligne-t-il: «La violence aveugle, au nom d'une idéologie fasciste».

Pour dépasser cette «haine de l'autre», l'intellectuel plaide pour un «dialogue des élites, qui ne se fait pas encore». Selon lui, le dépassement des clivages aura lieu quand les deux communautés «auront conscience qu'elles sont dans le même bateau».

(afp/nxp)

Créé: 11.03.2015, 09h22

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