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Témoignage «Rester voulait dire crever»

Alors que les drames se succèdent en Méditerranée, «Le Matin» a rencontré à Rome deux clandestins qui ont traversé la mer en quête d’une vie meilleure.

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Un an après son arrivée en Italie comme clandestin, Daouda dresse un bilan. Et il n’est pas vraiment positif. Là-bas comme il dit – c’est-à-dire en Guinée-Conakry –, c’était la misère. «Rester voulait dire crever.» Ici, en Italie, c’est la pauvreté. «Je voudrais devenir tapissier, mais personne ne m’offre une chance de m’en sortir», confie le Guinéen qui vient de fêter ses 20 ans. Pour s’en sortir, il a pris la mer à bord d’une embarcation de fortune, comme tant d’autres migrants qui rêvent d’une vie meilleure en Europe. En acceptant tous les risques, y compris celui de finir au fond de la Méditerranée.

Brutalisé par les passeurs

Le voyage de Daouda commence fin novembre 2013, quelques jours après la mort de son père. Le jeune homme traverse l’Afrique de l’Ouest en voiture avec un ami. D’abord toute la Guinée puis le Burkina Faso et le Niger et enfin la Libye. «On devait partir de Zouara, un port situé à une soixantaine de kilomètres de Tripoli», se remémore-t-il. Après avoir parcouru quelque 5000 kilomètres, le duo arrive enfin sur la côte libyenne.

Au fil des souvenirs, le regard de Daouda se durcit. Derrière le voile de la tristesse, il y a la peur et la colère contre le réseau de passeurs qui l’a enfermé pendant trois mois et six jours dans une maison avec d’autres candidats au rêve, ou plutôt au mirage, européen. «Tous les jours, ils nous tapaient dessus si on parlait, ils menaçaient de nous tuer si on essayait de s’enfuir, détaille-t-il. Mais en Guinée, c’était l’enfer. Donc je me fous de tout le reste, l’important, c’est d’être parti et d’avoir survécu.» Pendant tout le temps où Daouda et son ami restent dans la villa, ils n’ont quasi rien à manger. Au milieu de cette solitude forcée, ils laissent leur imagination s’envoler et rêvent d’un futur différent.

«Le bateau prenait l’eau»

«La mer était trop mauvaise, c’est pour cela qu’on a dû attendre tout ce temps», explique-t-il. Lorsque Daouda embarque finalement sur un bateau, ils sont moins d’une centaine de candidats à l’exil avec lui. Des hommes et une seule femme. La traversée dure trois jours et l’embarcation échappe de peu au naufrage. «Le bateau prenait l’eau et si les gardes-côtes italiens n’étaient pas arrivés, on aurait tous crevé», soupire le jeune homme.

Diallo, un autre Guinéen, écoute son compatriote en silence. Son histoire est quasi identique: la misère, le départ, la peur de mourir en mer. Contrairement à Daouda qui préfère rester discret sur la somme d’argent versée aux passeurs, il dit avoir payé 800 euros pour effectuer la traversée.

Avant de partir pour l’Europe, Diallo a travaillé à Tripoli pendant un an et demi. «J’étais soudeur, je faisais des portes-fenêtres en aluminium pour un policier libyen que je connaissais et qui avait une petite entreprise. Il m’a annoncé un matin qu’il fallait partir. Que ça allait chauffer pour les étrangers si on restait», se souvient Diallo. Lui a eu de la chance. Le bateau sur lequel il est monté avec trois cents autres personnes tenait la mer qui est restée calme pendant toute la traversée.

Aujourd’hui, Daouda et Diallo n’éprouvent aucun regret d’avoir tout quitté pour une vie qui, il faut le reconnaître, n’est pas un long fleuve tranquille. «Entre l’enfer là-bas et la pauvreté ici, je choisis ici», sourit tristement Daouda.

Créé: 22.04.2015, 11h39

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