Vendredi 28 février 2020 | Dernière mise à jour 10:43

Reportage en Irak Il sauve des livres menacés par Daech au péril de sa vie

Le Père Najeeb a pris tous les risques en Irak pour sauver des milliers de manuscrits, avant que Daech ne les brûle. «Le Matin» est allé à sa rencontre.

Le Père Najeeb appelle ses manuscrits ses «enfants».

Le Père Najeeb appelle ses manuscrits ses «enfants». Image: Yvain Genevay

Galerie photo

Dans le camp des sans-espoir

Dans le camp des sans-espoir Les conditions de vie se dégradent à Domiz, dans le plus grand camp de réfugiés d'Irak. Les habitants qui restent sont ceux qui n'ont pas pu tenter le voyage.

Galerie photo

Le dernier rempart contre le califat

Le dernier rempart contre le califat Les Peshmergas se préparent à la bataille de Mossoul. Sur le front kurde, l'enthousiasme ne saute pas aux yeux. Reportage de nos envoyés spéciaux en Irak.

Galerie photo

«La guerre a été toute ma vie»

«La guerre a été toute ma vie» Sadik Zawity est fatigué de la violence. Il veut rentrer dans le canton de Vaud après avoir combattu aux côtés des Peshmergas. Reportage en Irak.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Les rides ont oublié de se former sur sa peau hâlée. Le Père Najeeb, 61 ans, paraît facilement 10 ans de moins. Il arrive avec une ponctualité parfaite au centre de réfugiés Al Karma, à Ankawa, le quartier chrétien d’Erbil, où il vit désormais, après avoir fui Daech. Il est navré de n’avoir qu’une heure pour nous. Une messe l’attend. L’homme de la mission dominicaine de Mossoul parle vite, veut tout montrer et expliquer. Il a l’énergie des passionnés. Et c’est cette force qui est à l’origine d’un sauvetage in extremis d’une partie précieuse du patrimoine écrit de la région, que l’Etat islamique voulait brûler.

Au départ, Michaeel Najeeb n’avait pas grand-chose d’un prêtre. Après un bac scientifique, il s’est tourné vers le pétrole, en tant qu’expert en forage, dans le sud de l’Irak. Il ne renie pas. «Cela me plaisait beaucoup.» Il explique avoir senti ensuite une «vocation de servir les gens et de creuser les idées théologiques et spirituelles plutôt que des puits de pétrole». C’est donc à 24 ans qu’il intègre la mission dominicaine de la deuxième ville d’Irak et commence à mettre en valeur des manuscrits de la bibliothèque de son couvent. Puis des églises et monastères voisins. Et enfin, de tout le pays. Il restaure, catalogue, protège.

Immortalisés par numérisation

En 1990, il fonde le Centre numérique des manuscrits orientaux. «Les gens amènent des livres dans des états critiques. Ils sont humides car ils les cachent à la cave. Parfois, ils sont rongés par les rats qui cherchent la vie intellectuelle. Remarquez, les souris, c’est toujours mieux que Daech: au moins elles en profitent en les mangeant, alors que l’Etat islamique les brûle», plaisante-t-il, amer. Après avoir été restaurés, les documents sont numérisés. «Grâce à cela, ils deviennent immortels. Car un manuscrit caché est un manuscrit mort. Et s’il est étudié, là, il devient vraiment vivant. C’est pourquoi nous les mettons à la disposition des chercheurs.»

Quand il a commencé à s’intéresser au patrimoine écrit, il a «exécuté cette tâche discrètement». «Je n’osais pas exposer ces archives publiquement car la situation en Irak n’était pas stable. Je réalisais seulement des copies, en cas d’incidents.» A ses yeux, la chute de Saddam Hussein en 2003 constitue le premier de ces incidents. «On a remplacé un dictateur par des centaines de dictateurs. Aujourd’hui est bien pire qu’hier.» Dès l’année suivante, la communauté chrétienne est touchée par des attentats. «J’ai reçu quinze menaces personnelles à travers des lettres et des coups de téléphone.» Des religieux sont enlevés, d’autres assassinés, comme Faraj Raho, l’archevêque chaldéen de Mossoul en février 2008. «Il semble que mon nom était aussi sur la liste.» A l’origine de ces persécutions: «Des groupes djihadistes salafistes qui donneront plus tard naissance à l’Etat islamique». Sur ordre de sa hiérarchie, le Père Najeeb se résout à fuir Mossoul. Mais, insiste-t-il, il a obéi à ses supérieurs, pas aux terroristes.

C’est à Qaraqosh, à 35 km de là, qu’il s’installe. «L’église et le couvent de Mossoul n’ont jamais été fermés pour autant. Tour à tour, les frères se relayaient sur place pour assurer la messe dominicale. On entrait dans la ville à des moments toujours différents pour ne pas être détectés. On célébrait les messes dans les caves pour se protéger des bombes et des attaques. De toute façon, notre église était inutilisable: les portes et fenêtres avaient été soufflées par une explosion. Aujourd’hui, elle est devenue une prison de Daech, dans laquelle des gens sont torturés», dit-il, semblant ne pas y croire lui-même.

Dès 2007, le Père Najeeb sent le vent tourner et anticipe. Il transfère les manuscrits de Mossoul à Qaraqosh. Une fois ce travail terminé, il entreprend en 2013 une thèse sur la minorité yézidie à l’Université de Fribourg. Il ne la terminera pas. Car, quand il rentre en Irak en été 2014 pour compléter sa bibliographie, Daech est là. Sinjar – où il voulait consulter certains manuscrits – tombe. «Ils ont été plus rapides que moi.» Ses études ne sont plus la priorité.

Le 10 juin 2014, l’Etat islamique s’empare de Mossoul. L’homme accélère son travail de numérisation et d’archivage. Il photographie aussi tous les objets précieux appartenant au patrimoine irakien. Il en fait des montagnes de cartons. Le 25 juillet, ceux-ci sont entassés dans un camion pour Erbil, où ils sont encore aujourd’hui. «Dans un lieu tenu secret», affirme le Père Najeeb, avec un sourire énigmatique. Mais tout n’est pas encore à l’abri. Dans la nuit du 6 au 7 août, Daech s’apprête à attaquer Qaraqosh.

Le Père Najeeb numérise, et numérise encore. Les habitants fuient. Lui se résigne uniquement quand les terroristes arrivent au checkpoint de la ville. A minuit et quart exactement, il prend le reste des manuscrits et part. «C’est ce que j’appelle la «nuit noire». Des milliers de civils et de voitures fuyaient vers le Kurdistan. On était paniqués. On regardait devant, vers un avenir totalement inconnu, et derrière, ce qu’on laissait avec tristesse.»

Solidarité émouvante

Au lever du jour, les véhicules s’entassent et forment un bouchon, Ils ne peuvent plus avancer. «Daech est apparu sur notre droite à environ 2 km pour nous barrer la route. Les peshmergas les ont stoppés et nous ont laissés passer la frontière, mais sans les voitures.» Le Père Najeeb a alors son véhicule bourré de livres et de manuscrits anciens. Au dessus: des civils qui cherchent aussi à échapper aux djihadistes. Il leur demande de l’aider à transporter sa cargaison à pied jusqu’au Kurdistan à un kilomètre. Requête plutôt incongrue au moment où l’on tente de sauver sa peau. «J’ai confié des lots de documents datant du XIVe et du XVe siècles à des enfants. Des cartons entiers à des gens que je ne connaissais pas.» Le Père Najeeb se souvient de la solidarité dans ce mouvement de peur. «Les gens regardaient à droite et à gauche si quelqu’un avait besoin d’aide. Et ce, malgré la tension.»

Aujourd’hui, le Père Najeeb se sent en sécurité à Erbil. Il y a créé deux centres pour venir en aide aux réfugiés. Et bien évidemment, il continue à œuvrer pour la préservation du patrimoine, tout en maintenant une vie religieuse pour la minorité chrétienne qui s’est abritée là. Dans son studio minuscule, un placard est rempli de livres qui attendent ses soins. Le Père Najeeb est donc un homme très occupé. Et dès que la situation le permettra, il reviendra à Fribourg pour terminer sa thèse. «Je n’abandonnerai pas», assure-t-il.

Créé: 30.06.2016, 14h04

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse lm.online@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.