Lundi 9 décembre 2019 | Dernière mise à jour 01:30

Reportage Sécheresse en Éthiopie, un drame qui se joue en silence

Privé de deux saisons des pluies consécutives, le pays connaît un boom de la malnutrition et des maladies.

El Niño, qu’est-ce que c’est?

«El Niño» signifie «enfant Jésus». Ce phénomène climatique naturel a été baptisé ainsi car il survient peu après la période de Noël. Il s’agit à l’origine d’un courant chaud qui intervient chaque année au large des côtes péruviennes et équatoriennes. Concrètement, il entraîne une hausse de la température à la surface de l’eau, puis un changement des températures des masses d’air sur l’ensemble du globe. El Niño est responsable de perturbations du climat sur toute la planète. Il entraîne des tempêtes, de grandes chaleurs, des inondations, des canicules… Depuis l’an dernier, il se montre d’une rare intensité. Généralement, il est suivi quelques mois plus tard par La Niña, le phénomène climatique inverse (refroidissement des eaux de surface du Pacifique).

Le commentaire de Cléa Favre

«Les autorités éthiopiennes ne supportent pas la contestation. Elles l’ont prouvé en tirant à balles réelles sur des manifestants au début du mois, faisant près de 100 morts selon Amnesty International. La coalition au pouvoir avait déjà affiché son aversion pour la critique l’an dernier, en s’emparant de 100% des sièges au Parlement. Un mépris de la liberté d’expression qui s’appuie sur une surveillance extrêmement étroite de la population. L’Etat dispose de moyens technologiques étonnamment modernes pour espionner son peuple. Ce qui fait dire à un diplomate que les services de renseignement et de sécurité sont les seuls qui fonctionnent dans le pays. Mais la redoutable efficacité de cette surveillance repose en réalité sur un dense réseau de membres du parti, chargés de contrôler leur quartier. Il s’agit du voisin, de l’employé, de l’oncle qui collaborent souvent moins par conviction que par peur et par conformisme. Résultat: silence dès que l’on touche à la politique. Certaines personnes contactées par «Le Matin» pour ce reportage ont refusé de communiquer par téléphone ou par courriel. Celles qui ont accepté de nous rencontrer l’ont fait uniquement à condition de ne pas voir leur identité dévoilée. Sur le terrain, notre équipe ne pouvait jamais être sûre d’être avec des personnes de confiance. Il semble que notre travail ait été suivi de près, entachant la qualité des informations que nous avons pu recueillir auprès des habitants. Mais à terme, la stratégie du gouvernement éthiopien pourrait bien se retourner contre lui. Face à une opposition qui grandit, il ferait bien de lâcher du lest plutôt que de miser sur la répression. Et ce, au risque de voir la grogne monter toujours plus, jusqu’à le chasser du pouvoir.»

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Une femme en longue jupe jaune, foulard vert et haut turquoise, patiente devant des petits tas d’oignons. A sa gauche, trois dames discutent à l’ombre d’une toile, en attendant que leurs pommes de terre trouvent preneur. Une autre passe, une poule dans une main, un portable dans l’autre. C’est jour de marché à Dire Dawa, deuxième ville d’Ethiopie, à l’est du pays. Le lieu a retrouvé depuis peu sa dimension habituelle. Les prix aussi. Il y a quelques mois, le kilo de tomates avait grimpé à 30 birrs (1 fr. 50). Il s’est rétabli à 20 birrs (1 fr.). Pastèques, bananes, mangues sont disposées sur des bâches à même le sol que les enfants et les chèvres traversent. Difficile de croire que le pays est frappé depuis l’été 2015 par la sécheresse la plus sévère qu’il ait connu depuis trente ans, selon l’ONU. Un phénomène qui rappelle d’autres images que celles de ce marché coloré: les cadavres et les enfants squelettiques de la famine de 1984-1985 qui avait fait 400 000 victimes.

Si la saison des pluies, débutée en juin dernier, a permis une normalisation de la situation dans les villes, les drames continuent à se jouer plus loin, dans les zones rurales. Notamment à Asbouli, un petit village à 120 kilomètres de là, dans le district d’Erar. Pour l’atteindre, il faut emprunter de mauvaises pistes pendant près de 4 heures 30. Derrière la fenêtre, le paysage qui défile est étonnamment vert par endroits. Des dromadaires sont occupés à mâcher des feuilles. Palmiers, arbustes et mêmes quelques petites fleurs jaunes sont visibles. Mais ce sursaut de la nature surnommé «sécheresse verte» est trompeur. Les cabanes sommaires installées à proximité d’Asbouli le confirment. Il s’agit d’un camp de déplacés qui s’est constitué peu à peu, depuis un an et demi, en raison des caprices du ciel. Un parmi les 32 que compte la région et qui regroupent 25 000 foyers.

Ce lundi-là, comme chaque semaine, un attroupement s’est formé devant une structure faite de branches. Une distribution de viande de dromadaire est en cours. Le projet, financé par la Coopération suisse et qui représente environ 100 000 francs, permet à chaque famille en bénéficiant de repartir avec 5 kilos. Il touche 10% de la communauté. Soit les 100 foyers les plus vulnérables pour lesquels deux dromadaires – qui fournissent chacun 250 kilos de viande en moyenne – sont tués sur place.

Madura Jama Wabavi, 35 ans, repart chez elle avec son bidon bleu rempli. Ses cinq enfants âgés de 3 à 14 ans la suivent jusqu’à une minuscule cabane. Ils vivent tous là, dans un espace d’environ 4 m2. La maman explique que son mari habite avec sa deuxième épouse et ses sept autres enfants dans un abri un peu plus loin dans le camp. «Il ne m’aide plus car il n’a plus rien.» Madura Jama Wabavi raconte qu’ils ont fui Getweyn, à une centaine de kilomètres à l’ouest il y a un an et demi. «Nous avions un élevage: 300 moutons et quelques vaches dodues. Quand la sécheresse est venue, toutes nos bêtes sont mortes.» Sans plus de ressources, la famille est donc partie chercher de l’aide et a atterri ici. «Le gouvernement a donné des abris. Des organisations distribuent de la nourriture. De toute façon, nous n’avons aucune raison de retourner chez nous.» La saison des pluies n’a-t-elle pas amélioré son sort? «Elle n’a rien changé pour moi. Mon bétail est mort. La pluie ne va pas le ressusciter. Que puis-je faire avec la pluie? Prendre une douche?» plaisante-t-elle, amère. La mère de famille se retrouve entièrement dépendante de l’aide humanitaire. «On aurait tous dû mourir», dit-elle. En plus de la viande de dromadaire, elle reçoit de temps en temps du maïs ou du sorgho (céréale répandue en Afrique). L’eau, Madura Jama Wabavi va la chercher à la rivière à deux heures de marche de là. «Elle n’est pas claire. Mais n’importe quelle eau, on la boit. On n’a pas le choix. On fait aussi la cuisine et les lessives avec.» Ses enfants ne sont pas malades? «Toute eau est bonne à prendre», répond-elle en haussant les épaules. Vont-ils à l’école? «Non. Aucun.» Madura Jama Wabavi poursuit: «J’ai une maison, de la nourriture, de l’eau. Mais en fait je n’ai plus rien à moi. Sans bétail, ma vie sera un désastre.»

Comme elle, beaucoup d’Ethiopiens ont perdu leurs moyens de subsistance: moutons, chèvres, chameaux, vaches, ainsi que leurs récoltes. Rien que dans la région, 600 000 animaux d’élevage sont morts. Abdirashid Salah Somane, responsable de la région pour l’ONG Vétérinaires sans frontières, estime que la condition physique des habitants s’est, elle, grandement améliorée depuis que les distributions ont commencé il y a quatre mois. «Aujourd’hui, regardez-les!» s’enthousiasme-t-il en montrant une foule d’enfants paraissant en bonne santé.

Secret de Polichinelle

Des Ethiopiens sont-ils morts de faim durant la sécheresse? Meurent-ils encore? Le gouvernement, excédé par la famine de 1984 qui colle à la peau du pays et nuirait à son image, répète que non. Mais sur le terrain, toutes les personnes interrogées à ce sujet répondent par l’affirmative. Et ce, malgré les risques de parler à une journaliste et la surveillance des autorités qui limite grandement la liberté de parole de la population. «A un moment, iI n’y avait pas de nourriture du tout. Les enfants mouraient. Il y avait aussi des cas de malnutrition très sévère», déclare un membre de la communauté, sous couvert d’anonymat. «Bien sûr, il y a eu des décès. Beaucoup même. Surtout des adolescents», renchérit une villageoise de la région, entourée d’autres habitants, tous acquiescent.

«Le Matin» a d’ailleurs pu rencontrer à différents endroits des Ethiopiens dont un proche avait perdu la vie en raison de la sécheresse. Comme cette femme dont le mari a été emporté par une «diarrhée liquide aiguë» – un terme alambiqué fréquemment utilisé par le gouvernement pour éviter le mot «choléra» qui fait mauvais genre. Ou encore cette autre qui a perdu son bébé, alors qu’elle était enceinte de neuf mois, à cause d’une alimentation trop pauvre. Il y a donc bien surmortalité.

Mais quant à savoir combien de victimes ont été emportées, impossible d’avancer un chiffre. D’autant plus qu’établir un lien causal clair entre absence de pluie et décès n’est pas toujours évident. Les données officielles se contentent de comptabiliser les personnes affectées par la sécheresse et dépendantes de l’aide alimentaire. Soit un total de 9,7 millions. C’est près de 10% de la population. Les acteurs de l’humanitaire s’accordent néanmoins sur le fait que le pouvoir central a beaucoup mieux géré la crise qu’en 1984, évitant ainsi une hécatombe dramatique. La catastrophe en cours n’est donc en rien comparable.

Les turbulences du climat

Comment le pays en est arrivé là? Cette sécheresse exceptionnelle s’explique par le phénomène climatique El Niño, le plus fort jamais ressenti (lire l’encadré à gauche). L’Ethiopie a été privée de deux saisons des pluies consécutives l’an dernier. Résultat: la malnutrition a connu un boom, des maladies se sont développées et 600 000 Ethiopiens ont été contraints de se déplacer à l’intérieur du pays ou à l’étranger.

Au bord de la piste du retour à Dire Dawa, des femmes réajustent sans cesse leur voile dans le vent, alors qu’un enfant tout juste plus grand qu’une chèvre fait avancer un troupeau avec un bâton. Une fillette, assise près d’une gouille dans le lit d’une rivière asséchée, remplit un jerrican à l’aide d’une boîte de conserve. Pas d’images spectaculaires. Et c’est peut-être cela le drame de la sécheresse verte. Les donateurs ne s’émeuvent guère. Le 12 août dernier, l’Ethiopie et ses partenaires lançaient un appel pour la seconde moitié de l’année: 612,4 millions de dollars sont nécessaires de toute urgence. «Les gens sont peut-être fatigués de l’Afrique», tente Sophie Balbo, porte-parole de la Chaîne du Bonheur. L’organisation a ouvert en juin un compte pour la catastrophe climatique en cours en Afrique de l’Est et australe. Pour l’heure, elle n’a récolté que 100 000 francs. Elle veut donc essayer de relancer l’attention des Suisses en démarrant une campagne sur les réseaux sociaux le 30 août prochain. Elle aimerait financer des projets destinés à rendre les victimes de la catastrophe autonomes de nouveau.

La fin de l’année pourrait apporter encore de mauvaises nouvelles à l’Ethiopie. Cette fois, c’est La Niña qui est susceptible de faire des siennes. Ce phénomène météorologique suit en effet généralement El Niño. Il provoque, au contraire de ce dernier, des inondations là où il y a eu sécheresse et de la sécheresse là où il y a eu inondations.

Créé: 23.08.2016, 11h50

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