Dimanche 8 décembre 2019 | Dernière mise à jour 19:41

Interview Ne plus soutenir l'Ethiopie? «Une double punition»

Un diplomate explique que la Suisse ne cessera pas sa collaboration avec l’Ethiopie, même si elle tire sur sa population.

Lorenzo Suárez est le chef du Service de coopération internationale de l’ambassade de Suisse à Addis-Abeba.

Lorenzo Suárez est le chef du Service de coopération internationale de l’ambassade de Suisse à Addis-Abeba. Image: Darrin Vanselow

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Au début du mois, cent Ethiopiens ont été tués par les autorités, alors qu’ils manifestaient pacifiquement, selon Amnesty International. Malgré ce peu de cas de l’Etat de droit, la Suisse collabore avec le pays, en proie à une sécheresse sans précédent depuis 30 ans. Lorenzo Suárez, chef du Service de coopération internationale de l’ambassade de Suisse à Addis-Abeba, défend cet appui.

Comment la Suisse peut-elle travailler avec un Etat qui ne respecte pas les droits de l’homme?

Les populations dans le besoin ne doivent pas être punies deux fois en se voyant privées de soutien international, quelle que soit la politique de leur gouvernement. En Ethiopie, la Suisse leur apporte donc son soutien, en collaborant notamment avec des ONG locales ou internationales. Cela fait partie de la tradition humanitaire pluriséculaire d’un pays qui se veut solidaire, conscient de l’interdépendance des nations et ouvert sur le monde. Notre diplomatie n’est d’ailleurs pas indifférente aux droits humains et s’engage activement pour leur défense à travers le monde.

Quels garde-fous alors?

Notre mandat est d’aider les populations défavorisées de la manière la plus efficace, impartiale et transparente possible, sans se faire instrumentaliser politiquement. Dans nos zones d’intervention, nous choisissons donc toujours méticuleusement nos partenaires locaux et vérifions régulièrement la qualité de leur travail par des visites de terrain. En Ethiopie, la collaboration et le dialogue nous semblent encore possibles avec tous les acteurs concernés, que ce soit la société civile, les agences multilatérales, les bailleurs de fonds ou le gouvernement.

Vous retirer n’est donc pas une option?

La Suisse a signé un accord-cadre concernant l’aide humanitaire et la coopération technique et financière avec l’Ethiopie. Le retrait reste une option si les deux parties ne respectent pas leur engagement, ou si les conditions-cadres changent drastiquement. La situation est donc régulièrement réévaluée. Pour l’heure cependant, nous estimons pouvoir continuer à travailler de manière efficace et impartiale, dans l’intérêt général des populations cibles.

L’instabilité politique nuit-elle à votre travail de terrain?

Nos interventions se situent à l’extrême sud de l’Oromia (région de Borana) et dans la province orientale dite «somalie», zones encore à l’écart des foyers répertoriés de contestation. Il n’y a donc pas (ou pas encore) dans ces régions de tensions significatives. Nous suivons toutefois l’évolution de la situation de près, pour pouvoir ajuster nos dispositifs le moment venu, si nécessaire. A ce stade, nous espérons qu’un dialogue constructif puisse s’établir au plus vite entre les parties, dans l’intérêt partagé du gouvernement et des populations.

Comment évaluez-vous la situation humanitaire?

Elle est très sérieuse et émane de la vulnérabilité du pays au changement climatique dans un contexte où la grande majorité de la population (85%) dépend de l’agriculture. Cette dernière est sujette elle-même aux aléas de la pluviométrie (plus de 95% de l’agriculture en dépendent). Avec la sécheresse et les inondations récentes, l’Ethiopie traverse l’une des plus graves crises humanitaires de son histoire – l’une des plus alarmantes à l’échelle globale du point de vue des besoins. A l’heure où nous parlons, 9,7 millions d’Ethiopiens ont besoin d’assistance humanitaire pour un total de 1,62 milliard de dollars. Un chiffre colossal, dont 612 millions restent encore à mobiliser avant la fin de l’année.

Et ce, dans une Corne de l’Afrique très instable…

Ce tableau est effectivement noirci par d’autres crises, externes comme internes, faisant de l’Ethiopie le premier pays d’accueil de réfugiés du continent africain (740 000). S’ajoute à ce chiffre une quantité comparable de déplacés internes (684 000) victimes de conflits et/ou de catastrophes naturelles.

Qu’a fait la Suisse jusqu’à maintenant?

La Suisse a débloqué en 2015 plus de 10 millions de francs pour répondre à la crise humanitaire actuelle, dont 6 millions issus d’un crédit additionnel approuvé par le Conseil fédéral pour faire face à la crise migratoire. Ces fonds ont été alloués à l’ONG Vétérinaires sans frontières Suisse, au Programme alimentaire mondial, au Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés ainsi qu’au Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies. Notre budget humanitaire devrait rester dans le même ordre de grandeur cette année.

Quels sont les besoins les plus urgents?

La première priorité, c’est distribuer de la nourriture dans les zones touchées par la sécheresse. Mais des besoins significatifs existent aussi en matière d’agriculture, de santé, de logistique et de protection. Comme souvent dans de telles situations, les enfants, les jeunes mères et les femmes enceintes sont des catégories particulièrement vulnérables et donc prioritaires pour nous. Rien que cette année, presque un demi-million d’enfants ont dû ou devront encore être traités pour malnutrition dite «aiguë sévère», ce qui désigne un rapport poids/taille pathologique.

Le choléra vous préoccupe?

Des cas de ce que le Ministère de la santé et l’OMS appellent «diarrhée liquide aiguë» ont été répertoriés dans diverses provinces depuis des mois. Une augmentation est observable depuis la mi-juin, y compris dans la capitale, en conséquence de mauvaises pratiques d’hygiène et d’assainissement pendant la saison des pluies. En raison d’importants mouvements de population, le risque d’une diffusion sans contrôle est donc réel, dans un pays parmi les plus pauvres du monde. D’autant plus que le Ministère de la santé se trouve confronté à une myriade d’autres défis, tant budgétaires qu’opérationnels.

Et pour les mois à venir?

La communauté internationale s’est mobilisée très rapidement. Le fait que les besoins humanitaires soient actuellement financés à plus de 60% montre un engagement solide en faveur de l’Ethiopie. Par rapport au début de l’année, les dernières évaluations font état d’une légère amélioration dans un nombre limité de régions où le retour des pluies laisse présager de meilleures récoltes.

Craignez-vous l’arrivée de La Niña?

Oui, car ce phénomène climatique pourrait déclencher une autre sécheresse. Quoi qu’il en soit, derrière les aléas du court terme, il faut garder à l’esprit que, pour des populations pastorales ayant perdu l’essentiel de leurs troupeaux, le retour des pluies n’est pas, loin s’en faut, une panacée. Le bétail est en effet un capital précieux dont la perte soudaine engendre un appauvrissement durable aux conséquences dramatiques, bien au-delà du temps court de l’urgence.

Que faire de plus alors?

Alors que l’immédiateté – réduire la souffrance, sauver des vies – occupe le vif des esprits, il faut considérer une autre «urgence», aussi peu spectaculaire que fondamentale: traiter les causes premières de la maladie pour ne pas devoir dépendre, année après année, des «ambulances internationales». C’est pour cela que nos programmes combinent de manière équilibrée des actions humanitaires de court terme (distributions alimentaires, etc.) avec des interventions de développement de long terme (comme des projets d’appui à une meilleure gestion des ressources naturelles telles que l’eau et les sols).

Créé: 25.08.2016, 17h07

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