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Éthiopie La tragédie des nomades

Le changement climatique oblige les populations pastorales à se sédentariser. Une conversion très fortement encouragée par l’Etat.

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Abdilahi Bile, 25 ans, a perdu beaucoup. Le jeune homme qui flotte dans ses vêtements en tient pour preuve les carcasses tout autour de lui. Ces os éparpillés, avec encore quelques touffes de poils, c’étaient ses bêtes. Quasi toutes sont mortes. Sur ses trente vaches, il lui en reste deux. Seules dix chèvres sur deux cents à l’origine ont survécu et deux chameaux sur cinquante. Gabi, village du district de Hadigala, à l’est de l’Ethiopie, entame en effet sa troisième année sans pluie. Les nuages ne font plus leur travail. Pas une seule goutte n’est tombée, semant la mort parmi le bétail et mettant sérieusement en danger la vie de la population. De mémoire d’habitants, c’est la première fois que le ciel garde les yeux secs pendant aussi longtemps.

Des incitations convaincantes

Il y a encore quatre mois, Abdilahi Bile était nomade et se déplaçait dans les environs. Aujourd’hui, il a renoncé à son mode de vie et s’est installé à Gabi, contraint par le changement climatique qui multiplie les périodes de sécheresse, et très fortement encouragé dans cette voie par le gouvernement. En fait, quatre ans auparavant, Gabi n’existait pour ainsi dire pas. Il n’y avait là qu’une étendue plate de terre aride et dure, et seulement quelques habitations. Les choses ont changé quand le gouvernement a découvert que le sol regorgeait d’eau.

Dès lors, les autorités ont voulu y réinstaller certaines populations afin qu’elles y cultivent la terre. Elles se sont lancées dans un vaste projet d’irrigation, devant donner lieu à une agriculture moderne. Puis la sécheresse est arrivée. Sans eau, les populations pastorales des alentours se sont vues privées de leurs moyens de subsistance, de lait et de viande. Menacées de malnutrition, elles sont venues à Gabi chercher de l’aide. Là, le gouvernement leur a proposé une maison et l’usufruit d’une terre d’un hectare (tous les sols appartiennent à l’Etat en Éthiopie). Elles sont donc restées.

But: contrôler les populations

Gabi n’est pas le seul programme de ce genre que les autorités appellent «villagisation». Cette stratégie de sédentarisation a deux objectifs. Premièrement, voir disparaître des populations difficiles à contrôler en raison de leur mobilité. «Qui dit ville, dit police et territoire délimité», analyse une source diplomatique. Deuxièmement, le mode de vie pastorale paraît de moins en moins viable en raison du changement climatique. Ces personnes dépendent en effet entièrement de leurs animaux. Or ces derniers ne survivent pas aux épisodes de sécheresse. «La grande question, c’est: ces gens désirent-ils vraiment se reconvertir à d’autres modes de production? On a vu dans certaines provinces de très fortes incitations du gouvernement, mais seulement à court terme. Ensuite, ils ont été abandonnés à leur sort», poursuit le même observateur.

A Gabi, est-ce vraiment le choix des nomades de se sédentariser? Ont-ils été forcés? Le sujet est en tout cas sensible car un employé du gouvernement a tenté de suivre «Le Matin» tout au long de sa visite du village. De son côté, Abdilahi Bile assure qu’il n’a pas été obligé. «Vu nos conditions de vie, n’importe qui peut nous appeler et on vient. Je n’ai plus d’animaux. Je n’ai plus aucun revenu. Et j’ai une femme et cinq enfants âgés de 2 à 8 ans. Bien sûr que ma vie d’avant me manque. Quand nous avions du lait, de la viande, de l’argent pour acheter des vêtements ou ce que l’on voulait.»

Même son de cloche du côté d’Amina Dahia, 43 ans, qui s’est sédentarisée il y a trois mois. «Il n’y avait aucune autre option», répond-elle, tout en allaitant son bébé, assise sur le pas de la porte de la maison sommaire donnée par le gouvernement. A l’intérieur, c’est le vide. Pas de matelas. Pas d’ustensiles de cuisine. Une simple bâche est posée par terre, mais elle est bien trop petite pour toute la famille.

En face, un AK-47 sur l’épaule, un homme filiforme erre entre les maisons. Il fait partie des trente personnes qui assurent la sécurité dans les environs. Il déclare que cette milice est légale et payée par le gouvernement. Pourquoi est-il armé ainsi? «Pour éviter les émeutes quand des distributions ont lieu et pour éviter les vols de bétail», se borne-t-il à lâcher, se laissant photographier, mais refusant de donner son nom.

Les habitants du village se tiennent à l’ombre et discutent en groupes. Le soleil est haut en ce début d’après-midi et la chaleur écrasante. Les seuls qui osent s’exprimer ne se montrent pas très convaincus. Auparavant, ces anciens nomades recevaient une aide alimentaire des autorités, c’est-à-dire du maïs et de l’huile. Mais depuis qu’ils sont à Gabi, ils ont l’impression d’être oubliés.

Le bétail meurt toujours

Une femme a reçu dix chèvres le mois dernier. Mais elle n’a rien à leur donner. Six sont déjà mortes. Elle aimerait bien cultiver la terre qu’elle a reçue pour nourrir ses enfants. Or elle n’a ni semences, ni outils, ni formation. La tâche semble donc compliquée. Pour se nourrir, elle ne reçoit que des graines de la part des autorités. «Je les écrase pour en faire une injera (ndlr: galette traditionnelle) le matin. Et c’est notre seul repas de la journée.»

Elle dit que ses enfants sont tout le temps malades. Il y a bien un centre médical à Gabi, mais les soins sont payants et elle n’a pas d’argent. Son mari, lui, a été diagnostiqué atteint de malnutrition sévère. «Nous avons vendu une bête pour aller au centre médical. Nous avons reçu des pilules, mais cela n’a rien changé. Il reste très faible. Il a beaucoup marché pour essayer de sauver nos animaux. Et il a donné un peu de sa part de nourriture aux enfants.» Pense-t-elle que son mari va se remettre? «Dès que nous aurons à manger, oui.»

Aucune idée de leur avenir

Abdilahi Bile confirme le manque de nourriture: «Oui, j’ai faim.» Sa famille parvient, elle, à faire deux repas par jour. Elle mange invariablement de la soupe composée uniquement de maïs et d’eau. Le fils de 5 ans est en mauvaise santé. Le jeune homme l’a envoyé chez des proches à Dire Dawa, la grande ville à environ 100 kilomètres de là, accompagné de son épouse. A quoi ressemblera demain pour les habitants de Gabi? Ils n’en ont aucune idée. Abdilahi Bile espère obtenir les moyens de cultiver sa terre et surtout être en capacité un jour d’«enseigner quelque chose» à ses enfants. Amina Dahia rêve de reconstituer son cheptel et de repartir vers sa vie d’avant. «Peut-être que Dieu nous donnera un endroit où aller», prie-t-elle.

(Le Matin)

Créé: 24.08.2016, 12h31

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