Jeudi 22 février 2018 | Dernière mise à jour 06:00
«Le complotisme est une radicalisation du scepticisme, qui culmine dans le dogme», explique Raphaël Enthoven.

«Le complotisme est une radicalisation du scepticisme, qui culmine dans le dogme», explique Raphaël Enthoven. Image: Joel Saget/AFP

«Fake news» «L’envie de prendre sa croyance pour la vérité est indéracinable»

Comment définir les «fake news» ? Sont-elles un péril pour les sociétés démocratiques ? Les explications du philosophe Raphaël Enthoven, qui publie «Morales provisoires».

Trois pistes pour résister aux «fake news»

L’éducation

La nécessité de sensibiliser les enfants et les adolescents à la question des «fake news» est souvent soulignée. Notamment en Italie où le ministère de l’Éducation a lancé, en novembre, un programme destiné aux lycéens afin qu’ils aiguisent leur esprit critique en se posant des questions simples: l’article est-il signé ? Les informations sont-elles datées ? Les sources sont-elles mentionnées ?

En France, le journaliste Thomas Huchon a conçu dès 2015 une manière originale d’aborder le problème à l’école. Il a réalisé un faux documentaire de huit minutes («Cuba/Sida, la vérité sous blocus») qui défend une thèse complotiste: la CIA aurait inventé le sida comme une arme bactériologique pour justifier le blocus de Cuba. Dans une récente interview accordée au magazine «Le Point», Thomas Huchon raconte comment cela se passe avec les élèves: «On leur projette d’abord le faux film: ils se font tous avoir. Puis on entame une discussion, on leur donne des outils pour distinguer une vraie d’une fausse information.»

La législation

Le 3 janvier, lors de ses vœux à la presse, le président Macron a annoncé qu’un projet de loi pour lutter contre les «fake news» en «période électorale» devrait être prochainement déposé. L’idée a été très vivement critiquée. On s’est inquiété des risques d’instrumentalisation politique. On a même évoqué le terrifiant Ministère de la Vérité que George Orwell avait imaginé dans son roman «1984».

La France n’est toutefois pas seule à s’engager dans cette direction. L’été dernier, l’Allemagne a voté une loi sur les réseaux sociaux pour y combattre les propos haineux et la propagande terroriste, mais aussi les «fake news». Cette loi est en vigueur depuis le 1er janvier. Elle prévoit des amendes pouvant aller jusqu’à 50 millions d’euros.

Du côté de la Commission européenne, on se montre plus sceptique. Il y a deux semaines, Bruxelles a mis en place un groupe d’experts chargé de réfléchir au phénomène des «fake news». Mais le but n’est pas de parvenir à une législation.

L’autorégulation

Fin 2016, quand Donald Trump a été élu, Mark Zuckerberg (fondateur et patron de Facebook) jugeait «assez folle» l’idée selon laquelle son réseau social aurait pu avoir une incidence sur les résultats du vote. Durant des mois, la passivité de Facebook a été mise en cause sans produire de grands effets. Mark Zuckerberg aurait pu dire comme Jacques Chirac: «Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre…»

En octobre 2017, des révélations ont toutefois alourdi le climat: Facebook a avoué que plus de 126 millions de ses utilisateurs ont été exposés, durant la campagne électorale, à des «fakes news» concoctées par des trolls prorusses. Facebook a donc débuté l’année en promettant de nouvelles mesures d’autorégulation. La dernière en date remonte à la semaine dernière et semble ne pas convaincre grand monde: mettre les utilisateurs du réseau social à contribution pour repérer les «fake news». S’agissant de l’autorégulation (qui concerne aussi Google ou Twitter), on est loin du compte.

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3 événements qui ont suscité des contre-vérités ou des théories de complot

3 événements qui ont suscité des contre-vérités ou des théories de complot Au cours de l'Histoire, on dénombre de nombreuses versions alternatives de grands événements.

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Même le pape François vient de s’en mêler. Mercredi, il a livré un message intitulé «La vérité vous rendra libres, «fake news» et journalisme de paix»: le serpent de la Genèse y apparaît comme «l’auteur de la première «fake news» qui a conduit aux conséquences tragiques du péché». En novembre dernier, le dictionnaire Collins, référence britannique en la matière, avait désigné «fake news» comme mot de l’année 2017. Tout laisse à penser que ce sera aussi l’obsession de 2018.

La question des «fake news» est également présente dans le nouveau et passionnant livre de Raphaël Enthoven. «Morales provisoires» réunit deux ans de chroniques radiophoniques, composées pour Europe 1, et c’est une merveilleuse jonglerie où se mêlent l’actualité, la philosophie, la littérature et la quête d’une morale sans moralisme. Une de ses chroniques rappelle une phrase de Donald Trump: «Toute mauvaise nouvelle est une fausse nouvelle.» Serions-nous entrés de plain-pied dans l’ère de la «post-vérité» dont le président américain aurait été le prophète ? Raphaël Enthoven développe ici sa réflexion sur ces «fake news» qui ébranlent le monde.

Si l’on traduit «fake news» par «fausse nouvelle», on perd l’idée de tromperie qu’on perçoit en anglais. L’intention de duper est-elle nécessaire pour qu’on puisse parler de «fake news» ?

L’intention de duper… et le goût de ne pas être dupe ! D’un côté, il faut un falsificateur qui vende un scénario dont les péripéties répondent à un désir collectif. De l’autre, il faut des gens disposés à entendre une telle histoire comme la vérité que les puissants leur dérobent. Ces deux éléments sont inséparables. Ce qui fait la force de la «fake news», c’est l’addition du désir de tromper et, chez le destinataire du message, du sentiment héroïque d’être, comme disait Descartes, «le seul homme à jeun dans l’ébriété universelle». La responsabilité des «fake news» n’incombe pas uniquement aux falsificateurs. De même qu’il n’y a pas de tyran sans esclaves, il n’y a pas de mensonges sans pigeons.

D’où vient cette disposition à tenir pour vraies des histoires souvent extravagantes ?

La passion de croire qu’une falsification dit la vérité est aussi vieille que le monde. Les hommes ne sont pas moins naïfs aujourd’hui qu’hier; en un sens, ils le sont même davantage. Car le naïf désir de voir ce qu’on croit (plutôt que ce qui est) dispose de meilleurs outils.

Pour se protéger des «fake news», il faut donc commencer par se méfier de soi-même ?

Il faut toujours se méfier de soi-même. Et, en particulier, de ses opinions. Nos opinions n’ont aucun intérêt, mais elles peuvent être dangereuses quand elles se prennent pour la vérité. Personne n’est plus crédule que celui qui, croyant savoir sans savoir qu’il croit, recouvre ses perceptions par ses dénis. Souvenez-vous de l’ancien porte-parole de la Maison-Blanche, l’inénarrable Sean Spicer. Au cours de son premier débriefing, il a déclaré que Donald Trump avait réuni «la plus grande foule jamais vue lors d’une investiture, point barre». Pourtant, si l’on compare les photos de cette investiture avec celles de Barack Obama, en 2009 et en 2013, on voit clairement le contraire… Tel l’homme au volant qui conclut, parce que le feu est rouge, que c’est à lui de passer, Sean Spicer a déduit des images le contraire de ce qu’elles disaient. Sean Spicer était-il convaincu de ce qu’il racontait ? Ce qui sûr, c’est que notre propension au déni est vertigineuse. Le philosophe Henri Bergson a comparé notre cerveau à une gare de triage qui permet d’extraire «ce dont j’ai besoin pour éclairer ma conduite». Tout homme a tendance à réduire le monde à ses besoins. En niant l’évidence, Sean Spicer n’a fait que porter à la psychose une tendance inscrite en chacun de nous.

Cette forte aptitude au déni implique que les «fake news» sont irréfutables?

Ce qui les rend irréfutables, c’est qu’elles sont indémontrables. Comment voulez-vous réfuter ce qui n’est pas démontré ? Si j’affirme que la Terre est plate (ou que vous avez un compte caché en France), vous ne pourrez pas me donner tort, car en l’affirmant de façon péremptoire, j’inverse la charge de la preuve et je vous mets dans une situation impossible: au lieu d’avoir à prouver ce que je raconte, je vous demande de prouver que ce que je raconte est faux. Sur cette imposture (qu’on peut résumer ainsi: est peut-être vraie la théorie fumeuse qu’on n’a pas invalidée) prospèrent les thèses les plus délirantes. Les chambres à gaz n’ont pas existé: prouvez-moi le contraire! Emmanuel Macron est un reptilien. Prouvez-moi le contraire ! Etc. Tout démenti sonnera comme un aveu supplémentaire aux oreilles du fou logique, qu’il soit complotiste, platiste, négationniste…

Dans l’avant-propos de «Morales provisoires», vous écrivez que «le doute est un courage qu’il est rassurant de mépriser». Mais les complotistes, eux aussi, se présentent comme des sceptiques et des partisans du doute…

Le complotisme est une radicalisation du scepticisme, qui culmine dans le dogme. De même qu’il ne suffit pas de tout critiquer pour développer l’esprit critique, il ne suffit pas de douter de ce qu’on nous montre, parce qu’on nous le montre, pour être un sceptique. Le véritable enjeu d’un doute systématique – qui part du principe (indubitable) que toute apparence est une falsification – n’est pas de progresser dans la connaissance, mais de croire qu’on le fait, tout en mettant ses propres convictions à l’abri de toute réfutation. Le vrai sceptique n’est pas Fox Mulder, dont le scepticisme débouche en permanence sur le sentiment indémontrable que «la vérité est ailleurs», mais Montaigne, dont le scepticisme vient du fait qu’il a toujours exposé ce qu’il croyait à la sanction du réel.

Vous disiez que le désir de falsifier et le désir de croire sont aussi vieux que le monde. La société numérique ne change-t-elle pas la donne ?

Le falsificateur est mieux équipé qu’auparavant. Mais sa prospérité repose sur la crédulité des gens qui boivent ses paroles, plus que sur ses propres mauvaises intentions. Pour le dire simplement: on lutte mieux contre les fake news en éduquant les cons, qu’en punissant les fourbes. En vérité, l’addition d’un tempérament démocratique et de nos nouveaux moyens de communication favorise ce qu’on peut appeler un rapport sentimental au réel: puisque j’ai les mêmes droits que vous, ma vision du monde a les mêmes droits que la vôtre. Peu importent les années de recherche qui vous ont conduit à penser ce que vous pensez. De même que je vote pour qui me plaît, je crois ce qui me plaît. Et c’est mon droit. J’ai le droit d’expliquer son métier à mon médecin: dans un monde égalitaire, les dix minutes que j’ai passées sur Doctissimo valent autant que ses dix années d’internat. Dans «A la recherche du temps perdu», alors que la guerre avec l’Allemagne fait rage, le maître d’hôtel du Narrateur – qui adore passer pour expert en stratégie aux yeux de sa femme de chambre – prédit que les Allemands vont bientôt lancer une offensive «de grande enverjure». Comme son patron proteste, au nom de la syntaxe, contre l’emploi de ce mot, le maître d’hôtel explique qu’il a «le droit depuis la Révolution française» de prononcer ce mot comme il l’entend. Que ce soit – ou non – la bonne façon de le prononcer passe après le droit que j’ai de dire ce que je veux.

«Plus efficace que LA vérité dans la lutte contre les «fake news»: la rigueur»
Raphaël Enthoven, philosophe

Si les «fake news» et les théories du complot sont irréfutables, cela veut dire que nous sommes impuissants à les combattre ?

Elles sont invincibles, mais on peut les combattre. L’erreur, à mon sens, est de combattre le complotisme par la «vérité». Quand le pape François déclare: «Aucune désinformation n’est inoffensive; se fier à ce qui est faux, produit des conséquences néfastes», on devrait se réjouir d’avoir un tel allié. Le problème, c’est que les moyens qu’il propose ne sont pas à la hauteur de l’ennemi qu’il pourfend. «L’antidote le plus radical au virus du mensonge, précise le pape, est de se laisser purifier par la vérité…» Allez dire ça à un complotiste… Il vous rira au nez. Pour une raison simple: «se laisser purifier par la vérité», c’est exactement ce qu’il a l’impression de faire en développant sa théorie ! L’envie de prendre sa croyance pour la vérité est indéracinable. Et on lutte mal contre une telle passion quand on prospère soi-même, comme le souverain pontife, sur le désir de croire. Plus efficace que LA vérité dans la lutte contre les «fake news»: la rigueur. On ne peut rien contre la croyance, mais il est aisé, en revanche, de distinguer une méthodologie rigoureuse d’un travail de fumiste. Le complotisme consiste à antéposer la thèse qui fait plaisir pour en chercher ensuite les traces (appelées «preuves») dans le réel. Ce qui revient à mettre la charrue avant les bœufs. Et à produire des procès d’intention. La science ne consiste pas à prélever dans le monde ce qui va dans le sens de ce qu’on croit, mais, à l’inverse, à exposer ce qu’on croit à la sanction du réel en cherchant tout ce qui peut invalider la thèse qu’on soutient. Là, on a une prise sur ce que racontent les complotistes. En tout cas, on peut leur donner une migraine de cheval, ce qui est bien.

Début janvier, Emmanuel Macron a dit vouloir légiférer sur les fausses informations qui prolifèrent sur Internet. Ce projet de loi a suscité de très nombreuses critiques. Vous les partagez ?

Non. Pour l’essentiel, à mon sens, ces critiques relèvent de malentendus. Quand le président a dit qu’il fallait une loi contre les «fake news», on a dit qu’il s’agissait d’une loi totalitaire, que l’État se mettait en position de détenteur du vrai… Comme si Macron était un nouveau Staline, nanti d’une Pravda à ses ordres. Or, encore une fois, ce n’est pas s’approprier le vrai que de lutter contre le faux. C’est défendre une méthodologie rigoureuse. «Autant peut faire le sot, dit Montaigne, celui qui dit vrai que celui qui dit faux.» Une nouvelle peut être vraie, mais si le chemin qui y conduit se révèle hasardeux, sans rigueur, absurde, cela reste une «fake news». Pour la distinguer d’une «non-fake news», le vrai critère n’est donc pas son contenu, mais la rigueur dans la saisie de l’info. En cela, une loi est possible. Et même souhaitable.

Les «fake news» représentent un péril mortel pour la démocratie ?

Non. C’est pire que ça. Il s’agit d’un péril redoutable mais pas mortel dans la mesure où les «fake news» prospèrent sur des pathologies propres à la démocratie. Croire qu’il suffit de tout critiquer pour être libre et échapper au «système». Ou croire qu’on a tous les mêmes droits et donc les mêmes compétences. Les fake news défigurent la démocratie par abus de ses propres procédures. Avec les «fake news», la démocratie se trouve dans la situation d’un homme qui étoufferait sans jamais mourir. Bonne santé ! (Le Matin)

Créé: 27.01.2018, 23h01

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