Samedi 15 décembre 2018 | Dernière mise à jour 00:05
Quelque 200 spécimens, corps (humains et animaux), organes, squelettes et foetus seront montrés au public genevois.

Quelque 200 spécimens, corps (humains et animaux), organes, squelettes et foetus seront montrés au public genevois. Image: Amin Akhtar/laif

«Body Worlds» L'expo du grand frisson

Les corps plastinés du docteur von Hagens débarquent à Genève, accompagnés de leur lot de polémiques. Fascination ou répulsion? L’occasion d’un âpre débat sur la place de la mort dans notre société, qui en a fait un tabou.

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Ils en font du bruit, ces cadavres! Ils ont beau être morts et bien morts, les humains défunts puis plastinés par les bons soins de l’équipe du docteur allemand Gunther von Hagens n’en finissent pas de déranger la société des vivants qui, du coup, font du bruit à leur place. «Body Worlds - Le cycle de la vie» s’installe à Genève du 21 septembre au 7 janvier prochain sur fond de polémiques éthiques et des interventions séparées de deux députés genevois, l’UDC Marc Falquet et le Vert François Lefort, tous deux officiellement «choqués» par ce qui s’apparente selon eux à du «non-respect du corps humain» et de la recherche de «profit» en exposant des cadavres.

Cela fait pourtant plus de vingt ans que les plastinats de Gunther von Hagens (lire encadrés) tournent dans le monde via diverses expositions vues à ce jour par quelque 44 millions de visiteurs. Rien qu’en Suisse, depuis 1999 et la première exposition du genre à Bâle, près d’un million de citoyens ont vu «Body Worlds», et survécu à l’expérience. D’ailleurs, 150 000 visiteurs sont attendus à Palexpo par Opus One, producteur de l’exposition. En comparaison, un musée comme l’Élysée à Lausanne, de renommée pourtant internationale, en attire à peine 50 000 par an.

Or, loin d’apparaître comme banales, ces expositions à succès suscitent encore et toujours leur lot de polémiques. Opportunisme politique? Genferei, parce qu’on est en terre protestante puritaine? Vrai scandale éthique? «La polémique politique est grotesque, estime Matthieu Mégevand, philosophe et directeur des éditions protestantes Labor et Fides. Il n’y a juridiquement aucune atteinte ou violation puisque les spécimens exposés ont accepté de léguer leurs corps à la plastination. C’est leur choix, il faut le respecter. Le reste relève de l’opportunisme politique. Ceux qui ont pour projet de nous dire comment on doit mourir, ou conserver son corps après la mort, seront ceux qui nous diront un jour comment on doit vivre…» Des cadavres très politisés, relève Marc-Antoine Berthod, président de la Société d’études thanatologiques de Suisse romande: «Le cadavre a très souvent été le support pour faire état d’un point de vue, d’une idée, d’une morale. Il est en ce sens très politique dès lors qu’il ne suit pas un circuit classique vers une sépulture. La controverse n’est nullement étonnante, je dirais même qu’elle est attendue.»

Cadavres mis en scène

Genève, fief de protestants allergiques à toute iconographie, adeptes obsessionnels de l’incinération et choqués ne serait-ce que par les chapelles à ossuaires en Valais ou les catacombes en Italie, est par ces réactions d’élus fidèle à elle-même. «Genève est pétrie de pudibonderie calviniste, rappelle Mathieu Mégevand. La théologie chrétienne a souvent eu un rapport pour le moins compliqué avec le corps physique. «Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort», écrit Paul dans l’Épître aux Romains. C’est cette idée que tout ce qui relève des pulsions humaines constitue une entrave entre l’homme et Dieu… En même temps, le christianisme est la religion de l’incarnation, qui accorde une grande importance au corps, crucifié d’abord, élevé ensuite. Il y a donc une ambivalence…»

«Body Worlds» va plus loin que la simple visibilité du cadavre: il le met en scène, recréant des scènes de la vie des défunts. «C’est cette mise en scène qui pose problème, estime le cinéaste Lionel Baier, par ailleurs fils de pasteur. Elle fait écho à l’interdiction calviniste de la représentation du sacré. Représenter la mort, c’est lui retirer un peu de sa valeur.» Cet accueil mitigé de Genève pour «Body Worlds» rend l’historien d’art Michel Thévoz perplexe: «On attendrait justement des protestants, qui, historiquement, se sont illustrés dans l’invention du libre-arbitre, une tolérance particulière. Car la seule manière civilisée de faire façon de pratiques problématiques telles que l’avortement, le suicide assisté, la gestation par autrui, la plastination, qui correspondent ou portent atteinte aux convictions philosophiques, politiques, religieuses de tout un chacun, c’est de s’en remettre au choix individuel et à la tolérance.»

«Body Worlds», issue de l’Institut de plastination fondé par von Hagens, dont 95% des activités consistent à préparer des pièces anatomiques pour des instituts médicaux, se présente d’abord comme une exposition à valeur pédagogique et scientifique. «Nombre de personnes actives dans le champ de la santé apprécient de voir ces corps bien préparés, confirme Marc-Antoine Berthod. Certains individus malades apprécient eux de voir l’impact de la maladie dont ils souffrent sur les organes. Reste qu’il s’agit de corps morts exposés: leur statut dans l’espace public n’est donc pas habituel. On ne sait pas vraiment où sont ces corps en dehors des expositions. Ils sont mobiles, voyagent, circulent, ce qui chahute nos façons de catégoriser nos rapports à la mort.»

C’est toute la question. C’est même la question la plus intéressante que soulève «Body Worlds». «Cette exposition promeut ses vertus pédagogiques et d’étude anatomique. Mais on n’attire pas des millions de gens avec un cours d’anatomie médicale! estime Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs à Yverdon (VD), qui propose d’ailleurs, jusqu’au 19 novembre, l’exposition «Corps concept» sur le transhumanisme. «Body Worlds» joue avec notre fascination pour le morbide en mettant ces corps en scène de manière spectaculaire, en créant l’illusion du vivant. Pourquoi ne pas assumer? Le discours sur le morbide, sur notre rapport à la mort, devenue un vrai tabou, est un discours passionnant! Ces cadavres plastinés se placent dans la tradition des momies du XIXe siècle, des zombies du XXe, des morts-vivants, toutes ces figures métaphoriques qui questionnent la mort dans la fiction.»

C’est d’ailleurs le caractère provocateur de «Body Worlds» qui est son principal atout. «La mort a toujours été, et reste plus que jamais, une source de réflexion philosophique, morale, sociologique, psychanalytique, insiste Michel Thévoz. C’est pourquoi il faut saluer «Body Worlds» comme un apport et une stimulation remarquables à cette réflexion. Son intérêt majeur est d’inciter à la controverse et à l’échange d’idées dans le contexte multiculturel auquel nous sommes confrontés.»

Nous vivons plus longtemps, en meilleure santé, mais n’avons jamais eu autant peur de mourir et jamais autant occulté ce qui ressemble de près ou de loin à la mort. «Il faudrait mettre en regard le gain de temps que la médecine et une meilleure hygiène de vie nous ont accordés avec notre peur de mourir, reprend Lionel Baier. A-t-on vraiment gagné au change? Autrefois, la mort était présente au quotidien. On perdait un enfant sur trois, on partait à la guerre pour ne plus en revenir… Pour nous, mourir est vécu comme un échec. Personne ne veut être un loser. Que ce soit cette expo ou le passage d’un corbillard dans les rues, nous sommes effrayés et trouvons cela indécent. La mort est devenue quelque chose d’exceptionnel alors que c’est une des choses les plus banales et prévisibles de l’existence.»

Un hommage au corps?

Nous voilà empruntés avec les cadavres. D’ailleurs, à part l’incinération et l’inhumation, quel choix avons-nous? Même les veillées à la maison ont disparu. «Qu’est-ce qu’un cadavre? questionne Bertrand Kiefer, directeur de Médecine et Hygiène, rédacteur en chef de la Revue médicale suisse et ancien membre de la Commission nationale d’éthique de la médecine. Alors que toutes les civilisations y ont vu du sacré, nous le considérons comme un quasi-déchet. Seulement voilà: que nous le voulions ou non, il parle de la mort. Cette exposition est-elle un hommage au corps? Sans doute. A-t-elle des qualités pédagogiques? Peut-être, mais limitées. Et ce n’est pas ce qui fait venir les gens. Ce qui les attire, c’est la charge érotique exprimée par ces corps morts. On aimerait comprendre ces morts-qui-semblent-vivants, mais l’anatomie n’y suffit pas. Nous pensons être au clair avec la mort: nous sommes anesthésiés à la morsure des questions qui affectaient les Anciens. S’il faut voir cette exposition, c’est pour se laisser toucher, intriguer, pour chercher l’intranquillité. Qu’est-ce que la vie, la mort? La dysneylandisation des dépouilles n’est pas une réponse…»

«Mais la dysneylandisation des dépouilles, on l’a toujours fait! rappelle Lionel Baier. Les vanités en peinture en témoignent, la danse macabre de Holbein, etc. La présence même du Christ dans les églises, c’est quand même quelque chose! Le cadavre d’un magnifique jeune homme de 33 ans, hyperréaliste, au corps finement musclé, crucifié à une croix, m’a aidé à me construire un moi érotique, de dimanche en dimanche. Saint Sébastien la côte ouverte, lascif… Les chrétiens ont maximisé la marchandisation du corps avec les reliques et la figure du Christ.»

C’est donc justement par là où elle choque que l’exposition trouve son véritable sens. «Dans une société qui fait tout pour donner une image éthérée d’elle-même, il y a là une mise en lumière bienvenue, confirme Matthieu Mégevand. Un film qui regorge de cadavres ne choque personne parce que c’est du cinéma. Là, on se dit: cet homme ou cette femme devant moi a eu une vie comme la mienne, et voilà à quoi il ressemble – à quoi je ressemble: un amas de chair, d’os, de muscles, de tissus. C’est en contradiction avec l’esthétique actuelle version Instagram, lisse, léchée, aplatie. Quand on dit «homme», on pense à Mozart ou à Van Gogh, pas à ces boyaux compressés.» Certes, mais Internet ou des émissions comme «Embarrassing Bodies» sur Channel 4, qui montrent des corps crûment médicalisés, sont passés par là. «On voit beaucoup de cadavres frais sur YouTube, reconnaît Lionel Baier. Des accidents de la route en Russie, des décapitations par Daesh, des corps au Bataclan. Mais on n’exécute plus sur la place publique, on n’expose plus le corps des voleurs dans les champs. En tout cas en Europe. Sans doute qu’il y a un vide à remplir.» (Le Matin)

Créé: 17.09.2017, 09h04

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