Samedi 19 août 2017 | Dernière mise à jour 22:35

Investiture La virilité s’installe à la Maison-Blanche

Avec Donald Trump, la nouvelle présidence s’annonce virile. Mais ce n’est pas la première fois que l’Amérique se laisse tenter par un retour à l’empire du mâle.

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Sur les marches du Capitole, le président Donald Trump a conclu les seize minutes de son discours d’investiture en faisant miroiter la promesse de revivifier le rêve américain: «Ensemble, nous rendrons sa force à l’Amérique. Nous rendrons sa richesse à l’Amérique. Nous rendrons sa fierté à l’Amérique. Nous rendrons sa sécurité à l’Amérique. Et, oui, nous rendrons sa grandeur à l’Amérique.» Puis il a eu ce geste surprenant: il a levé le poing.

C’est le geste d’un boxeur ayant terrassé son adversaire sur le ring, pas celui d’un président appelé à diriger la première puissance mondiale. S’agit-il d’une provocation mûrement réfléchie? Ou a-t-il laissé parler sa nature impétueuse?

Prémédité ou non, ce poing fermé affirme une foi en la force, une volonté d’intimider les faibles et d’en découdre avec les forts, une puissance mâle qui serait le remède aux impuissances de l’Amérique. L’élection de Donald Trump, c’est le retour triomphal du viril. Toute sa campagne a mis en scène l’image d’un type si burné qu’on se demande s’il parviendra à passer les portes de la Maison-Blanche.

Le Trump power

On sait son peu d’entrain à l’idée d’y résider. À peine élu, Donald Trump a demandé à ses conseillers si, à l’avenir, il pourrait séjourner à New York autant qu’il le souhaite. Il y habite un gigantesque triplex au sommet de la tour qui porte son nom et qui, comme il l’a suggéré lui-même, le résume tout entier.

Le psychanalyste Gérard Miller l’a également souligné dans un documentaire consacré au nouveau président et diffusé lundi sur C8 («La face cachée de Trump»): «La Trump Tower, c’est le Trump power. C’est un immense pénis planté dans la ville que tout le monde est obligé de venir lécher aujourd’hui. (…) Il est extraordinaire de voir que Trump a réussi à accomplir son vœu de petit garçon, c’est-à-dire d’avoir la plus grande.»

Le trumpisme est un phallocratisme. Qu’il s’agisse de ses rapports à l’argent, de ses mœurs entrepreneuriales ou des bimbos dont il s’entoure, tout respire chez lui une virilité si exacerbée qu’elle ferait passer Rambo pour un eunuque. Même sa géopolitique est celle d’un mâle dominant. Au Moyen-Orient, il veut «botter le cul de l’État islamique». Et il claironne que les États-Unis n’ont pas vocation à être le «pussy» (la «chatte») de la Chine.

Dans son esprit, la dureté virile ne cesse de s’opposer aux mollesses féminines dont il voudrait guérir l’Amérique. Chez Donald Trump, la femme suscite toujours le même mélange d’attirance et de répulsion.

En août 2015, commentant une émission où une journaliste de Fox News l’avait interrogé sur sa propension à traiter des femmes de «grosses truies, chiennes, bonnes à rien…», il a insinué qu’elle devait avoir ses règles: «On pouvait voir du sang sortir de ses yeux, du sang sortir de son… où que ce soit.» Le mois suivant, il s’en est pris à Carly Fiorina, sa rivale républicaine: «Vous avez vu cette tête… Qui voterait pour ça?» Mais c’est en octobre 2016 que sont sortis ses propos les plus explicites.

Deux jours avant le second débat avec Hillary Clinton, le site du Washington Post a publié une vidéo datant de 2005 où Donald Trump fanfaronne: «Vous savez, je suis irrésistiblement attiré par les belles femmes. (…) Je les embrasse direct, sans attendre. Quand t’es une star, elles te laissent faire. Tu peux tout faire. Les attraper par la chatte, tout faire…» La révélation de cette vidéo a été suivie par plusieurs témoignages de femmes qui ont accusé Donald Trump d’attouchements sexuels. Le camp démocrate a cru lui avoir réglé son compte. Très mauvais calcul.

Le besoin de s’envoyer des shots de testostérone appartient à l’histoire de l’AmériqueThomas Snégaroff, historien et spécialiste des États-Unis.

Si Donald Trump a survécu au scandale, c’est que sa virilité décomplexée a rencontré une attente. Il a pu surfer sur le climat de dépression masculine dont témoigne, par exemple, le succès récent de ce qu’on appelle la «manosphère»: une galaxie de sites et de forums sur lesquels des hommes tiennent des propos couillus tout en déplorant la démoralisation du mâle occidental. Le week-end dernier, Le Monde a publié une interview de l’universitaire californien Warren Farrell qui passe pour le père du mouvement «masculiniste». Les femmes, soutient-il, «ont tort de penser que parce que les hommes gagnent plus, ils ont plus de pouvoir». C’est ainsi qu’il conteste le «mythe» de la domination masculine. Mais il faut élargir le cadre, comme le suggère la politologue et spécialiste des États-Unis, Nicole Bacharan: «Chez les partisans de Trump, les commentaires sexistes ont souvent côtoyé les insultes racistes. En affichant une virilité digne de l’âge des cavernes, Trump a joué sur la perte d’autorité qui affecte certains hommes blancs désormais obligés de vivre sur un pied d’égalité avec des femmes, mais aussi avec des Noirs, des Asiatiques, des Latinos.»

Virilité menacée

Derrière la question de la virilité se profile donc celle de l’égalité. Dans «La démocratie en Amérique» (publié en 1835 et 1840) Tocqueville montrait combien la «passion de l’égalité» est forte dans la société américaine. Mais il suggérait aussi que les progrès de l’égalité démocratique ne seraient pas un long fleuve tranquille. Aux États-Unis, ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’une crise de l’égalité s’accompagne d’une affirmation de virilité.

L’an dernier, Nicole Bacharan a publié «Du sexe en Amérique» (Laffont) où elle évoque un précédent historique remontant à la guerre de Sécession: «Au-delà des carnages des champs de bataille, une solidarité inconsciente, encore inexprimée, se dessinait entre hommes, qu’ils fussent Yankees ou Confédérés. (…) Au Nord comme au Sud, la virilité de l’homme blanc se sentait menacée par les exigences d’émancipation des femmes et des Noirs».

À l’époque, le philosophe et poète Ralph Waldo Emerson se réjouissait que le président Lincoln fût, comme «les vrais hommes», «sans raffinement, viril, pas même poli». Aujourd’hui, il dirait sans doute la même chose de Donald Trump.

Historien, spécialiste des États-Unis et auteur d’un essai sur le corps des présidents américains («L’Amérique dans la peau», Armand Colin, 2012), Thomas Snégaroff constate, lui aussi, le retour cyclique de ces bouffées de virilité: «Le cas de Trump présente des traits spécifiques. Mais le besoin de s’envoyer des shots de testostérone appartient à l’histoire du pays. L’Amérique a souvent connu des moments de doute qui, à chaque fois, ont été interprétés comme des crises de la masculinité. Et cela se traduit par un retour à des valeurs de virilité.» Thomas Snégaroff cite les élections de Theodore Roosevelt, de John Fitzgerald Kennedy et bien sûr de Ronald Reagan.

Avant-hier, le poing levé de Donald Trump a été le symbole d’une Amérique désireuse de montrer qu’elle en a dans le caleçon. Hier, c’était au tour de ses opposants de lui donner la réplique. Et l’immense «marche des femmes» qui a envahi Washington laisse penser que la restauration de l’empire du mâle est loin d’être acquise. (Le Matin)

Créé: 21.01.2017, 22h53

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