Samedi 21 avril 2018 | Dernière mise à jour 14:54
10% des abus sexuels dénoncés ont eu lieu ces 8 dernières années. Les victimes sont adultes aujourd’hui.

10% des abus sexuels dénoncés ont eu lieu ces 8 dernières années. Les victimes sont adultes aujourd’hui. Image: Image Source/Getty Images

Révélations Les abus sexuels dénoncés au sein de l’Église touchent aussi les adultes

Ces trois dernières années, en moyenne deux victimes par mois ont dénoncé des cas d’abus commis par des membres du clergé aux autorités religieuses. Certains faits sont très récents.

Abus sexuels au sein de l'Eglise

Âge et sexe des victimes

Enfants (moins de 12 ans): 59 cas

Filles de 12 à 16 ans: 24

Garçon de 12 à 16 ans: 60

Femmes adultes: 48

Hommes adultes: 40

Hommes (âge inconnu): 1

Femmes (âge inconnu): 0

Aucune donnée: 14

Les auteurs

Prêtre d'un diocèse: 113 cas

Hommes actifs dans le contexte ecclésial*: 60

Femmes actives dans le contexte ecclésial*: 20

Auteurs non identifiés ou inconnus: 20

Aucune donnée: 13

*Religieux, théologiens laïques et autres

Période durant laquelle les faits dénoncés se sont déroulés

1950-1960: 37 cas

1960-1970: 42

1970-1980: 36

1980-1990: 18

1990-2000: 13

2000-2010: 23

2010-2016: 25

Période inconnue: 24

Source: Conférence suisse des évéques


Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Mercredi, le diocèse de Sion annonçait sur les ondes de Rhône FM avoir identifié, grâce aux témoignages de victimes, dix prêtres accusés d’abus pédophiles, commis entre les années 1950 et 1990. Si tous les actes sont prescrits, trois prêtres sont encore en vie. Ces révélations font suite à la publication des statistiques de la Conférence des évêques suisses en décembre. Elles montrent qu’entre 2010 et 2016, 218 cas d’abus sexuels ont été dénoncés aux autorités religieuses.

D’après notre enquête, environ 250 cas d’agressions sexuelles commises par des membres du clergé et des religieux ont été signalés à l’Église catholique entre 2010 et aujourd’hui. Parmi les abus dénoncés, près d’une centaine concerne des adultes. Si certains faits sont anciens, au moins 25 des agressions, soit 10% des événements, ont eu lieu ces huit dernières années. Les accusations sont diverses et vont d’attouchements non sollicités à des viols.

Assaut sur un parking

C’est le cas notamment d’une organiste dans une paroisse. Il y a deux ans, son monde s’effondre lorsque son médecin lui diagnostique une grave maladie. Elle n’est alors plus capable de gérer sa vie de famille et se tourne vers le prêtre de son église pour trouver un peu de réconfort. Lors de ses visites, elle se confie à lui. Ces rencontres la soulagent jusqu’au jour où le curé la conduit sur un parking et l’agresse sexuellement. Elle lui dit qu’elle ne veut pas mais ne parvient pas à résister physiquement. «J’étais complètement tétanisée», expliquera-t-elle plus tard.

Ce premier assaut est suivi d’autres rapports sexuels. L’organiste tombe enceinte et l’homme d’Église la pousse à avorter. Il la menace et lui ordonne de ne jamais parler de ce qu’il se passe entre eux. La musicienne finira par perdre l’enfant et briser le silence en rapportant les faits aux autorités religieuses. L’agression du prêtre fait actuellement l’objet d’une enquête interne à l’Église, mais le cas ne devrait pas être transmis au procureur. Les auteurs des agressions dénoncées auprès des autorités catholiques sont des prêtres, des religieux mais également des nonnes. Les abus ont eu lieu entre 1950 et aujourd’hui. Tous les cas rapportés jusqu’à fin 2016 ont été répertoriés, ils concernent 59 enfants de moins de 12 ans, 84 adolescents ainsi que 88 adultes, 48 femmes et 40 hommes (voir l’infographie).

L’Église assure que parmi les cas récents, il n’y a pas d’abus de mineurs, que toutes les victimes qui ont dénoncé des abus sont adultes. Cela n’exclut évidemment pas la possibilité que des enfants soient encore agressés aujourd’hui. Dans une soixantaine de rapports reçus par la Conférence des évêques suisses, les victimes évoquent des allusions sexuelles, des gestes déplacés ou des avances non désirées. Les auteurs des abus exploitent souvent leur relation de pouvoir et la dépendance affective des fidèles pour abuser de leurs victimes.

Un homme, secrétaire de paroisse, en a fait les frais. En 2011, il a dénoncé à l’Église catholique les actes d’un prêtre qui, selon ses descriptions, s’apparentent clairement à un abus. Alors que l’administrateur faisait des heures supplémentaires le soir, le prêtre est entré dans son bureau. Debout derrière lui, il s’est mis à lui caresser le dos jusque dans la région des reins. Il lui a demandé: «Que fais-tu ce soir?» Le secrétaire s’est dit troublé et surpris. Le prêtre a ensuite quitté les lieux.

Viols et contraintes

Ce type de harcèlement, souvent considéré comme faisant partie d’une «zone grise», a rarement des conséquences pour les auteurs, car les victimes ne portent généralement pas plainte. L’Église prend des mesures internes. Elle peut émettre un avertissement ou mettre en place une conciliation entre l’accusé et la victime. Au moins 100 cas signalés à l’Église concernent en revanche des délits sexuels graves: les victimes décrivent des viols, des contraintes sexuelles, ainsi que des actes sexuels commis sur des personnes incapables de résistance ou de discernement.

Une victime a rapporté en 2011 qu’un prêtre avait l’habitude de lui rendre régulièrement visite dans sa chambre et de s’allonger sur elle. Il lui expliquait que «s’il la pénétrait, Dieu entrerait en elle». L’Église a rapporté ce cas à la justice mais elle ne le fait pas systématiquement. Les agressions graves sont poursuivies d’office, dans ces cas-là, les enquêteurs doivent systématiquement lancer une procédure mais, ils ne peuvent le faire que lorsque l’Église les informe.

En 2014, la Conférence des évêques suisses a renforcé ses directives. Depuis, les autorités religieuses sont tenues d’informer immédiatement la justice lorsqu’elles prennent connaissance d’un cas d’abus sexuel sur mineur. Elles n’en ont pas l’obligation lorsque la victime est adulte.

Si une personne adulte victime d’une grave agression ne veut pas porter plainte, l’affaire fera l’objet d’une enquête interne à l’Église. «C’est un sacré dilemme», constate Jacques Nuoffer, président du Groupe de soutien aux personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse (SAPEC). «Dans certains cas, la personne va pouvoir parler et son témoignage va faire avancer l’enquête mais pour d’autres personnes, il est insupportable de parler à la justice et on ne peut pas les forcer.»

Ce sont des gens d’Église qui sont chargés d’enquêter sur les allégations d’abus. Des commissions d’experts désignées par l’Église ont notamment pour mission d’évaluer le potentiel de récidive de l’auteur d’un délit et de le dénoncer à la justice s’il risque de faire d’autres victimes. L’Église doit ainsi dans certains cas choisir entre protéger la victime qui ne désire pas entreprendre de procédures judiciaires et poursuivre l’auteur d’un crime en justice. En conséquence, de nombreuses font uniquement l’objet d’enquêtes internes à l’Église.

Enquêtes critiquées

Ce fonctionnement est-il vraiment adéquat? Les magistrats sont sceptiques. Elmar Tremp, procureur du canton de Saint-Gall et membre de la Commission intitulée «Abus sexuels dans le cadre ecclésial», déconseille fermement aux gens d’Église d’enquêter eux-mêmes sur les agressions graves. «Les représentants de l’Église chargés de ces investigations sont bien compétents en matière de droit canonique, mais cela ne fait pas d’eux de bons enquêteurs. Ils ne sont pas formés à ça.»

Interrogés à ce propos, le diocèse de Lausanne, Fribourg, Genève et Neuchâtel ainsi que celui de Sion expliquent qu’ils ont pris la décision de dénoncer systématiquement à la justice tous les cas graves pour lesquels il n’y a pas prescription.

La façon dont l’Église catholique suisse gère les problèmes d’abus sexuels est aujourd’hui très différente des méthodes utilisées il y a dix ou quinze ans, lorsque de nombreuses agressions avaient été étouffées et que les agresseurs avaient simplement été mutés. Depuis, les évêques se sont publiquement excusés et la Conférence des évêques suisses a mis sur pied une cellule de contact spécialisée dans chaque diocèse. Des religieux, des psychologues et des juristes viennent en aide les victimes.

Gérard Falcioni, lui-même abusé par le curé de son village, a écrit trois livres sur la pédophilie au sein de l’Église. Il demeure très sceptique face aux commissions des diocèses. «Celles-ci ne sont pas fiables. Beaucoup de gens sont très intimidés. L’année dernière, j’ai encore eu écho de victimes qui ont été très mal reçues. Par le passé, tellement d’affaires ont été étouffées! Pour moi il est impossible de leur faire confiance.»

Giorgio Prestele, juriste et président de la commission d’experts «Abus sexuels dans le cadre ecclésial», est en revanche convaincu que les soupçons d’abus rapportés à l’Église ne seront désormais plus étouffés. «Les membres des commissions sont des experts qui défendent clairement les intérêts des victimes et non pas ceux des évêques ou ceux de l’Institution catholique.»

Une commission dédommage les victimes d’abus qui sont prescrits

En 2016, une commission indépendante de l’Église a été mise en place à l’initiative du Groupe de soutien aux personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse (SAPEC) et des institutions catholiques avec le soutien de parlementaires. Intitulée Commission Écoute-Conciliation-Arbitrage-Réparation (CECAR), elle reçoit les victimes d’abus prescrits qui ne souhaitent pas se tourner vers l’Église. Jusqu’ici, une vingtaine de demandes ont été traitées. Un fonds d’indemnisation de 500 000 francs a été mis sur pied pour que les victimes de faits prescrits par la justice puissent être dédommagées par les biais des commissions diocésaines ou de la CECAR.

Les montants reçus s’élèvent au maximum à 20 000 francs.Pour Jacques Nuoffer, fondateur du Groupe SAPEC, la création d’une Commission indépendante de l’Église est un saut en avant. «Certaines personnes sont dégoûtées par l’idée de demander réparation à l’institution qui ne les a pas protégées, il est donc plus facile de se tourner vers une commission neutre.» Un avis que partage Gérard Falcioni, auteur de livres sur la pédophilie dans l’Église: «Je recommande aux victimes de cas prescrits de se tourner vers cette commission et non pas vers l’Église.»

Les sommes distribuées ne sont-elles pas anecdotiques au regard des torts subis? «Ces montants sont évidemment symboliques, mais le fait que l’Église verse un peu d’argent atteste matériellement qu’elle reconnaît sa responsabilité morale dans les abus commis par ses membres. C’est un acte qui va au-delà des prières et de la demande de pardon», complète Jacque Nuoffer. (Le Matin)

Créé: 06.01.2018, 22h45

Contact

Service clients

Abonnement et renseignements
Nous contacter
lu-ve 8h-12h / 13h30-17h
Tél. 0842 833 833, Fax 021 349 31 69
Depuis l'étranger: +41 21 349 31 91
Adresse postale:
Le Matin, Service clients, CP, 1001 Lausanne

S'INSCRIRE À LA NEWSLETTER


Recevez l'actualité quotidienne du "Matin", ainsi que ses offres exclusives.
Choisissez vos newsletters

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse commentaire@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.
Les enquêtes du matindimanche