Dimanche 24 juin 2018 | Dernière mise à jour 16:34
Compliquée, la vie de végétalien? L'un de nos journalistes à décidé de mener l'expérience pendant un mois.

Compliquée, la vie de végétalien? L'un de nos journalistes à décidé de mener l'expérience pendant un mois. Image: Yvain Genevay

Expérience On a testé la vie de végane pendant un mois et ce n’était pas facile

L’un de nos journalistes s’est passé de produits d’origine animale durant un mois. Récit d'un périple semé d'embûches.

«Adopter une alimentation végétalienne fait appel à beaucoup de connaissances»

Le professeur Claude Pichard dirige l’unité de nutrition des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Les HUG servent 3,6 millions de repas par an, ce qui fait d’eux la deuxième plus grande cuisine de Suisse après Gate Gourmet, l’entreprise qui fournit les repas dans les avions. Autant dire que niveau alimentation, il en connaît un rayon. Mais il le dit franchement: «En principe, je suis contre l’alimentation végétalienne.» Ce spécialiste des pratiques alimentaires voyage partout dans le monde comme conseiller, conférencier et expert.

Pourquoi êtes-vous défavorable à l’alimentation végétalienne?

Parce que j’estime qu’adopter une alimentation végétalienne fait appel à beaucoup de connaissances. Un ovo-lacto-végétarien (ndlr: qui ne mange ni viande ni poisson) vit sa vie sans souci. Il mange trois œufs par semaine, de temps en temps un bout de fromage, un peu de miel et il n’a pas beaucoup besoin de réfléchir. La viande, c’est une option alimentaire qui présente des intérêts gustatifs et sociaux, mais ce n’est pas du tout une nécessité. À partir du moment où on supprime les œufs, le miel et les produits laitiers, l’équation se complique sérieusement. Premièrement à cause du fer, deuxièmement à cause de la vitamine B12, troisièmement à cause de la qualité des protéines ingérées.

Il n’est pas possible de trouver ces nutriments dans des végétaux?

Tous les aliments, quels qu’ils soient, contiennent ce qui est nécessaire à la vie, mais dans des proportions variables. En tant qu’animal, le plus simple est de manger de l’animal. Le blanc d’œuf est la meilleure protéine que les êtres humains puissent trouver. Pour la remplacer, il ne suffit pas de manger beaucoup de tofu, de blé, de millet ou de quinoa. Chacun de ces végétaux présente un déficit dans un ou plusieurs acides aminés qui constituent les protéines. Un végétalien, c’est quelqu’un qui ne mange pas tout le temps pareil et qui effectue de multiples combinaisons de différents aliments. Ceci ne se fait pas à l’instinct sous nos latitudes. Il nous manque des générations de mamans pour le transmettre, comme cela peut exister ailleurs. Je suis toujours épaté, quand je me rends en Birmanie ou en Inde, d’observer les façons de faire des bouddhistes purs et durs ou des animistes, qui sont des végétaliens. Ils en savent plus que moi sur l’alimentation, sans même se poser de question.

Un exemple?

Les pois chiches dans le couscous. Les constituants des protéines que l’on trouve dans le pois chiche compensent le défaut d’acides aminés de la semoule. En Afrique du Sud, certaines populations font des trous dans la terre qu’ils remplissent de je ne sais quelles plantes et d’aliments, les chauffent et recouvrent le tout. Ils ont compris qu’en effectuant une longue cuisson à l’étouffée, ils enrichissaient en sélénium leur alimentation, un nutriment essentiel pour les fonctions musculaires et cardiaques. Ils le font depuis peut-être deux mille ans. Moi, si vous me demandez de réaliser un modèle de ce type en laboratoire, il me faut 1 million de francs et quelques années d’effort.

Quels sont les risques associés au manque de vitamine B12 et de fer?

Le risque est de développer une anémie extrêmement insidieuse. Le manque de fer engendre une diminution de la population de globules rouges et donc de la capacité de transport de l’oxygène entre les poumons et les tissus. Une carence en B12 provoque, elle, une augmentation de la taille des globules, qui circulent moins bien. Les deux combinés engendrent une pathologie redoutable, car silencieuse.

On dit que le corps dispose de réserves de B12 de deux ans…

C’est une légende urbaine. La B12, comme le fer, est un micronutriment et le corps dispose en moyenne de 15 à 20 jours de réserves en micronutriments. Je l’expérimente puisque je nourris par intraveineuse des patients qui n’ont plus de tube digestif et ne peuvent pas s’alimenter par la bouche. Si je n’inclus pas de vitamine B12 dans le mélange, en 20 jours leur capital baisse, et en trois mois ils développent une anémie extrêmement dangereuse.

Des conseils pour ceux qui décideraient quand même de devenir végétaliens? C’est une tendance en vogue…

Il faut commencer par s’informer correctement. Devenir végétalien sans avoir fait cet effort sera acceptable pour quelques semaines, mais pas sur la durée. Il faut aussi partir en bonne santé. Je suggère vivement d’effectuer des analyses sanguines pour déterminer quelles sont les réserves de l’organisme en fer et en vitamines. Ensuite, je recommande de se donner deux ou trois ans pour atteindre son but. Il faut absolument éviter les chocs métaboliques. La meilleure façon de faire est d’y aller par étapes, en commençant par supprimer la viande, puis le poisson et augmenter progressivement ses connaissances. (Image: Yvain Genevay)

Le chiffre: 0.2%

C'est la part de végétaliens dans la population suisse, soit un peu moins de 17 000 personnes, selon une estimation de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV).

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«Ce n’est pas une bonne idée.» Le nutritionniste était sceptique lorsque je lui ai fait part de mon intention de couper tout produit animal de mon alimentation durant un mois. Pas seulement le lait, la viande et le poisson, mais aussi les œufs, le miel et même les plats cuisinés au beurre. «Passer d’omnivore à végétalien du jour au lendemain, c’est un très mauvais plan», a répété le Pr Claude Pichard, chef de l’unité de nutrition des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), qui a tout de même accepté de m’accompagner dans ce projet (lire l’interview en encadré). Je ne le savais pas, mais il est possible de développer des carences en 15 à 20 jours seulement.

Intrigué par le mouvement végane, qui prône un mode de vie respectueux des bêtes, et désireux d’éclaircir les mythes et les prétendues vérités assénées quotidiennement sur Internet, j’ai eu envie de tenter l’expérience et d’en évaluer les effets sur ma santé. Je ne me suis pas seulement passé des aliments d’origine animale, j’ai essayé de n’utiliser aucun produit issu de l’exploitation des bêtes dans tous les domaines. Et ai donc banni de mon quotidien vêtements en laine, accessoires en cuir ou encore déodorants, gels douches et détergents testés sur les animaux.

Le pull en laine au placard

À la veille de commencer, je me retrouve assis sur le bord de mon lit à 23 h 40 un dimanche soir en train de passer en revue les étiquettes de tous mes habits, sous le regard mi-amusé, mi-exaspéré de ma copine. Premier constat: je n’ai aucune idée de quoi sont faits certains vêtements. «Chérie, tu sais ce que c’est toi, la viscose?» (Réponse: de la soie artificielle.) «Et l’élasthanne?» (Réponse: une fibre synthétique élastique.) Quelques minutes passées sur Google plus tard: «Tu savais que pour fabriquer de la soie, il faut étouffer les vers?»

Bye bye le joli pull en laine couleur taupe acheté deux semaines plus tôt. À bientôt les baskets en daim vintage et bonjour les Converse en toile. À propos, les Converse, c’est végane? Je les scrute, je les retourne. Aucune trace de cuir ou d’autre dérivé animal. Je vérifie quand même sur le Web, où le débat fait rage. Des pages et des pages sont consacrées à cette question spécifique, sans qu’il soit possible de trancher.

Finalement, je demande directement à l’entreprise par e-mail, qui me répond en quelques heures: «Nous ne possédons aucun produit dont nous pouvons affirmer qu’il est végane à 100%. Nos colles sont désormais toutes synthétiques, mais les chaussures sans produits animaux sont manufacturées dans une usine qui fabrique également des chaussures en cuir.» On va dire que c’est végane.

Il n’y a pas que la matière de mes T-shirts que j’ignore. Je remarque rapidement que je ne sais pas ce que j’ingurgite tous les jours. Heureusement, de nombreux aliments végétaliens sont labellisés comme tels, mais ce n’est pas toujours le cas. Au supermarché, je passe mon temps à éplucher les listes d’ingrédients et à m’interroger sur ce que certains peuvent bien être.

Exemple avec des gâteaux de riz soufflé au chocolat noir qui contiennent de la lécithine. Ça sonne vaguement comme le lait, mais en réalité il s’agit d’un lipide qui peut être d’origine végétale ou animale. Me voilà bien avancé. Sans parler des problèmes posés par les additifs (les fameux E471 ou E330).

Pour m’aider, des sites Internet véganes répertorient tous ces aliments ambigus, mais je n’y trouve pas toujours mon bonheur. J’y apprends en revanche avec dépit qu’il faut même se méfier du vin, car pour le débarrasser de ses impuretés, les vignerons se servent traditionnellement de colle, comestible, à base d’œuf ou de poisson.

Pression sociale

Les premiers jours sont compliqués. Mon ventre ne réagit pas très bien et j’ai constamment faim. À la cafétéria de la rédaction, je dois souvent me contenter d’une salade (heureusement, le buffet est bien garni). Mes collègues et mon entourage me chambrent et épient tout ce que je mange. «Ça va, tu tiens le coup?» «La viande ne te manque pas trop?» «Arrête tes conneries!» D’autres se soucient de ma santé: «Tu deviens jaunâtre.» «Il paraît que les véganes ont des champignons qui poussent à la commissure des lèvres.» Ou quand je propose du chocolat végétalien à un collègue: «Non merci, je n’ai pas envie de tomber malade.» J’ai le sentiment d’être atteint d’une maladie grave. Je réalise que les moins tolérants ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

Socialement, je me retrouve dans des postures cocasses. Comme quand je vais faire un match au loto avec des amis et qu’une «quine» me rapporte un vacherin. Je le troque sans joie contre une boîte de conserve de petits pois et carottes et une salade de betteraves… Un autre jour, un copain me propose d’aller manger une fondue dans un restaurant traditionnel lausannois. Je le suis en me disant que je peux toujours prendre des rösti. Sauf qu’ils sont préparés d’avance avec du beurre. Je dois me rabattre sur une salade mêlée et des frites.

Je ne parviens pas toujours à rester chaste, surtout dans des situations que je ne maîtrise pas. Je pèche une première fois lors d’un déjeuner de presse. La deuxième durant un reportage dans un village valaisan. À midi, le président de la commune offre des assiettes valaisannes et, mourant de faim, c’est plus fort que moi, j’avale un petit morceau de fromage et de viande séchée.

Je n’arrive pas non plus à être totalement végane dans les autres domaines. Je dors toujours sous une couverture en plumes. Et j’utilise quand même mes chaussures de sport en cuir. Pas question d’arrêter de bouger, ni de faire du squash à pieds nus… Je trouve absurde de me racheter des chaussures de sport en matière synthétique, d’autant que ce n’est pas donné. En revanche, je prends le temps de fabriquer mon propre produit de lessive à base de vinaigre d’alcool, de bicarbonate de soude et de savon de Marseille 100% végétal et non testé sur les animaux. Très efficace.

Cuisine plus variée

Mais le véganisme, ce n’est pas que du négatif, au contraire. La sensation de faim ne dure pas. Globalement, je me sens plutôt bien dans mon corps, léger même. Je ne ressens pas de fatigue particulière. Je cuisine plus que d’habitude et de manière plus variée. Je découvre de nouveaux aliments comme le chou palmier et le tofu au basilic. Pour compenser le manque d’apport en protéines et autres nutriments présents en grande quantité dans les produits animaux, il est nécessaire de diversifier au maximum les plats. De manière générale, je mange donc plus sainement, même si consommer végétalien ne rime pas automatiquement avec bien se nourrir. Il existe presque des substituts pour tout, du lait aux muffins au chocolat. Les chips devant l’ordinateur, c’est toujours possible. D’autant que je ne suis pas très bon élève et que je n’applique pas à la lettre les savantes recettes préconisées par les livres de véganisme pour se nourrir comme il faut. Il faut avouer que ce n’est pas simple. Ce manque d’assiduité explique sans doute pourquoi mon bilan de santé a montré une baisse de réserves en certains nutriments, comme le fer et la vitamine D. Il faut dire aussi que je n’ai pas pris de compléments alimentaires, à l’exception de quelques verres de milk-shakes aux protéines végétales un matin ou deux. Le chocolat végétalien est lui probablement l’un des responsables de ma légère prise de poids…

Qui a dit qu’un burger devait forcément contenir de la viande? Photo: Yvain Genevay

Quant au porte-monnaie, il s’en est plutôt bien porté. La viande, le poisson, le fromage, tous ces produits coûtent cher. J’ai souvent été agréablement surpris par le montant peu élevé des factures après avoir effectué des courses conséquentes. Peut-être parce que je faisais mes achats chez des grands distributeurs et non dans des épiceries véganes ou bio.

Au supermarché, il faut vérifier la liste de tous les ingrédients. Photo: Yvain Genevay

Dur dur d’être végane

Ce qui a d’ailleurs soulevé des questionnements chez moi. Si j’achète des légumes à la Coop, ne vais-je pas soutenir indirectement la production de viande? Jusqu’où un végane doit-il aller? J’ai posé la question dans un groupe Facebook végane romand et j’ai reçu cette réponse éclairée: «Il est bien sûr mieux d’acheter des fruits et légumes au marché et le reste dans des boutiques en vrac. Mais tu donneras ton argent à des personnes qui vont l’utiliser pour acheter des produits animaux dans la plupart des cas, donc la situation n’est pas très différente de celle des supermarchés. Nous vivons dans un système spéciste (ndlr: qui place les humains au-dessus des autres espèces) et il faut faire avec.» Il faut faire avec. Mais ce n’est pas facile.

Après un mois, j’admets m’être réjoui d’arriver au bout. Je commençais à en avoir marre de devoir faire attention à tout et de me faire chambrer en permanence. J’ai aussi compris que pour beaucoup d’adeptes du véganisme, ce mouvement ne se limite pas à ne pas consommer de produits animaux. J’ai notamment pu m’en rendre compte lors d’un brunch végane où l’ambiance était militante. Une collègue m’a dit que j’avais évolué dans ma pensée. C’est possible. Mais j’ai quand même remangé des croissants au beurre et ressorti ma ceinture en cuir. On ne s’improvise pas végane. (Le Matin)

Créé: 11.03.2018, 09h59

S'INSCRIRE À LA NEWSLETTER


Recevez l'actualité quotidienne du "Matin", ainsi que ses offres exclusives.
Choisissez vos newsletters

Contact

Service clients

Abonnement et renseignements
Nous contacter
lu-ve 8h-12h / 13h30-17h
Tél. 0842 833 833, Fax 021 349 31 69
Depuis l'étranger: +41 21 349 31 91
Adresse postale:
Le Matin, Service clients, CP, 1001 Lausanne

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse commentaire@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.
Les enquêtes du matindimanche