Mercredi 24 janvier 2018 | Dernière mise à jour 01:38

Religion On l’a oublié, mais, cette année-là, il y a eu deux naissances miraculeuses

Six mois avant d’annoncer à la Vierge Marie la conception de l’Enfant Jésus, l’ange Gabriel a aussi annoncé la venue surnaturelle de Jean le Baptiste. C’est le début de «deux destinées entrelacées».

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Il n’y a pas eu une seule naissance miraculeuse dans la Judée du vieux roi Hérode, mais deux. Celle de Jésus est célébrée, aujourd’hui encore, en terres chrétiennes. Et l’autre est tombée dans l’oubli, même si la conception teintée de surnaturel de Jean le Baptiste est aussi racontée, juste à côté, dans le «Nouveau Testament». Car l’Évangile de Luc ne s’ouvre pas sur la fameuse nuit de Noël, qui n’est décrite qu’au chapitre 2, avec la visite des bergers, l’armée céleste qui chante des louanges et le bébé emmailloté dans la mangeoire. Au chapitre premier, on découvre le compte rendu d’un autre épisode, nettement moins connu, qui est survenu six mois plus tôt: «Il y avait, au temps d’Hérode, un prêtre nommé Zacharie, et sa femme qui s’appelait Élisabeth. Tous les deux étaient justes devant Dieu, mais ils n’avaient pas d’enfant parce qu’Élisabeth était stérile et qu’ils étaient tous les deux avancés en âge. Vint pour Zacharie le temps d’offrir de l’encens à l’intérieur du sanctuaire du Seigneur. Et c’est alors qu’un ange lui apparut, et lui dit: «Sois sans crainte, car ta prière a été exaucée. Ta femme t’enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jean.» (Lc 1: 5-13).

L’ange Gabriel

Comme Zacharie ne croit pas à la promesse de l’ange, et qu’il évoque son grand âge et la stérilité de son épouse, il est aussitôt puni par la créature céleste, qui le réduit au silence. Le vieux prêtre ne retrouvera l’usage de la parole que neuf mois plus tard, au moment de la circoncision de son fils, pour annoncer à la cantonade que l’enfant ne s’appellera pas Zacharie, comme lui, mais bien Jean, comme l’ange le lui a demandé.

Impossible de ne pas voir, dans ces premières lignes de l’Évangile, le parallèle qui est soigneusement tissé par Luc avec la naissance de Jésus. Dans les deux récits, c’est l’ange Gabriel qui est chargé d’annoncer la bonne nouvelle aux futurs parents. Dans les deux cas, la naissance de l’enfant est hautement improbable. À chaque fois, l’envoyé céleste utilise la formule «Sois sans crainte» pour rassurer ses interlocuteurs – ici Zacharie, là Marie. Et, dans les deux épisodes, le nom des enfants a déjà été choisi en très haut lieu, puisque Jean le Baptiste et Jésus sont promis à des destins exceptionnels. «Luc construit un parallélisme remarquable entre la naissance et l’enfance de Jean-Baptiste et celle de Jésus, son cousin», analyse Roselyne Dupont-Roc, qui évoque longuement ce passage dans «Jésus, l’encyclopédie», une somme de 843 pages qui vient de paraître chez Albin Michel.

La chercheuse de l’Institut catholique de Paris a encore observé que l’annonce faite à Zacharie rappelle d’autres couples bibliques qui ont été sauvés de la stérilité par une intervention divine, comme «Abraham et Sarah en Genèse 18, la mère de Samson en Juges 13, la mère de Samuel en 1 Samuel 1».

Toutefois, estime Roselyne Dupont-Roc, «le plus frappant est qu’à la différence des femmes de la tradition juive, Marie n’est pas marquée par la stérilité, mais au contraire par la virginité. Ce qui n’était nullement une valeur dans le judaïsme devient ici signe de la nouveauté absolue.»

Dès la naissance, les «destinées de Jésus et de Jean le Baptiseur sont entrelacées», estime de son côté le théologien protestant lausannois Daniel Marguerat, qui signe des articles dans les deux grandes sommes parues récemment, la plus catholique «Jésus - L’encyclopédie», et la plus historique «Jésus - Une encyclopédie contemporaine», publiée aux Éditions Bayard.

«La Vierge aux rochers», de Léonard de Vinci, est inspirée par un épisode des Évangiles apocryphes, qui raconte que l’Enfant Jésus aurait rencontré son cousin Jean-Baptiste dans une caverne pendant son séjour en Égypte. Luisa Ricciarini/Leemage/AFP

Les naissances «de Jésus et de Jean le Baptiseur sont prédites par un ange en deux annonciations parallèles, à Zacharie (1,5-2,15) puis à Marie (1,26-38), observe Daniel Marguerat. Après la rencontre des deux femmes, Élisabeth et Marie, les deux nativités de Jean et de Jésus sont racontées selon un cycle qui se répète: annonciation, naissance, circoncision, nomination, salutation, croissance de l’enfant. Mais le parallèle est déséquilibré en faveur de Jésus: Élisabeth est stérile, Marie est vierge; Zacharie doute de la naissance merveilleuse de son fils, Marie accueille la nouvelle. Jean préparera le peuple d’Israël à la venue du Seigneur, Jésus est le Messie.»

Ce «déséquilibre en faveur de Jésus» est également perceptible dans le reste du Nouveau Testament. «Sur les quatre évangiles retenus par l’Église, seuls Mathieu et Luc racontent la naissance et l’enfance de Jésus, rappelle Roselyne Dupont-Roc. Ils s’accordent sur les éléments essentiels, mais, en même temps, il est frappant de constater combien les deux récits sont, sur beaucoup de points, impossibles à concilier.»

Dans cette version, choisie par Léonard de Vinci, l’ange Gabriel fait une annonce à la Vierge Marie, comme le raconte l’Évangile de Luc. SuperStock/GettyImages

Mages et bergers

Les différences vont très loin: chez Mathieu, l’ange vient annoncer la naissance à Joseph, chez Luc, il visite Marie, et les tableaux de l’Annonciation illustrent le seul récit de Luc. «L’imaginaire chrétien a reconstruit un récit où les mages succèdent aux bergers, mais les mages ne sont présents que chez Mathieu et les bergers appartiennent au récit de Luc, relève la chercheuse catholique. Luc ne connaît ni la fuite en Égypte ni le massacre des innocents.» Bref, ces deux évangiles «s’appuient sur des traditions populaires diverses et ils veulent faire comprendre que l’identité de Jésus était manifeste dès le début».

Les deux ont eu une naissance miraculeuse. Jésus est le jumeau du Baptiseur, mais il va le dépasser

Daniel Marguerat, professeur honoraire de Nouveau Testament à l’UNIL

L’originalité de Luc, c’est qu’il est le seul évangéliste à raconter les deux naissances miraculeuses de Jean-Baptiste et de Jésus. Il se caractérise encore par son souci de situer ces événements dans l’histoire humaine. C’est à lui qu’on doit, notamment, le célèbre «en ce temps-là parut un décret de l’empereur Auguste pour faire recenser le monde entier», qui est souvent lu dans les Églises lors de la veillée de Noël, puisqu’il provoque la marche de Marie enceinte et de son mari Joseph vers Bethléem.

«Au sein des quatre évangiles, l’œuvre de Luc est exceptionnelle, parce qu’il se présente en historien de Jésus, apprécie Daniel Marguerat. Il est l’auteur d’une grande fresque, qui débute avec la naissance de Jean le Baptiseur, et se termine avec la mission de l’apôtre Paul à Rome. Il tient à présenter un récit qui s’accroche à la grande histoire, celle de Dieu avec Israël et l’histoire mondiale (celle de l’Empire romain). Il importe à Luc de faire comprendre que la vie de Jésus n’est pas un mythe, mais qu’elle s’est déroulée dans une histoire datable et vérifiable.»

Saint Jean-Baptiste, adulte, imaginé par Léonard, propriété du Musée du Louvre à Paris. PHAS/UIG via Getty Images

Ce souci du détail prend toute son importance dans le débat sans fin sur l’historicité de Jésus. Car, si les théologiens se sont longtemps disputés avec les historiens pour savoir si le Galiléen a bel et existé, il n’y a pas matière à polémique à propos de Jean le Baptiste. Le récit de l’Évangile de Luc est longuement corroboré par une source antique païenne, «Les Antiquités judaïques» ou «Antiquités juives» de Flavius Josèphe. Cet historien, qui est né à Jérusalem en 37/38, évoque en effet la figure de Jean le Baptiste, et sa mort dans les prisons du roi.

«Hérode l’avait fait tuer, quoique ce fût un homme de bien et qu’il excitât les Juifs à pratiquer la vertu, à être justes les uns envers les autres et pieux envers Dieu pour recevoir le baptême, écrit Flavius Josèphe. Des gens s’étaient rassemblés autour de lui, car ils étaient très exaltés en l’entendant parler. Hérode craignait qu’une telle faculté de persuader ne suscitât une révolte, la foule semblant prête à suivre en tout les conseils de cet homme. Il aima donc mieux s’emparer de lui avant que quelque trouble se fût produit.» (Livre XVIII, 117).

Ce texte de Flavius Josèphe confirme le récit biblique et prouve que le Baptiste a été un personnage historique et influent. Mais il pose une difficulté nouvelle aux lecteurs traditionnels de la Bible, puisque Flavius Josèphe accorde à Jean un rôle beaucoup plus important qu’à Jésus, qui n’est mentionné que de manière marginale dans «Les Antiquités judaïques». Quels étaient donc les rôles respectifs de ces deux personnages bibliques? Quelle influence ont-ils exercée l’un sur l’autre, sachant que, dès leur naissance, ils ont souvent été associés, et pas seulement dans «La Vierge aux Rochers», le célèbre tableau de Léonard de Vinci?

«Salvator Mundi», le dernier Leonard en mains privées qui vient d’être acheté par l’Arabie saoudite, montre un Jésus adulte. AFP

Rivalité entre les disciples

Les anecdotes bibliques sont innombrables à ce sujet. Comme Jean, Jésus a baptisé des foules au début de sa carrière. Des disciples de Jean ont rejoint Jésus après l’incarcération de leur premier maître spirituel. Les disciples de Jésus lui ont demandé de leur apprendre une prière, comme Jean l’avait fait avec ses disciples. «On ressent encore dans les Évangiles une rivalité, une tension entre les disciples des deux prédicateurs, même si Jésus n’a jamais critiqué Jean», note Daniel Marguerat.

Mais c’est surtout le baptême de Jésus par Jean qui complique la tâche des auteurs des Évangiles. Comment ne pas voir dans cet épisode la marque d’une supériorité du baptiseur sur le baptisé? Comment comprendre le silence des «Évangiles» qui ne disent rien de l’activité de Jésus entre ce baptême et l’arrestation de Jean le Baptiste, environ un an plus tard, soit le moment exact où Jésus commence son activité publique?

L’auteur de l’Évangile de Luc a construit un parallèle entre les deux hommes, avant de montrer la supériorité de Jésus, répond Daniel Marguerat: «Les deux ont eu une naissance miraculeuse, mais Jésus est né du Saint-Esprit. Jean croissait en sagesse, Jésus dans l’esprit. Jésus est le jumeau du Baptiseur, mais il va le dépasser.» Pour le théologien, «Jean le Baptiseur fut le maître spirituel de Jésus. Au moment du baptême, racontent les Évangélistes, Jésus a vu les cieux s’ouvrir et il a entendu la voix divine l’appeler son Fils. À mon avis, ce baptême a été pour Jésus, de manière très inattendue, le lieu d’une expérience mystique forte.»

Cette vision va le pousser à rompre sur deux points avec la prédication du Baptiste, qu’il a faite sienne pour le reste. «Contrairement à Jean, qui vit dans le désert et mange des sauterelles et du miel, Jésus n’est pas un ascète. C’est l’homme des foules, un bon vivant qui vit ses repas comme une préfiguration de l’accueil de tous dans le royaume. L’autre grande différence est que, lorsque Jean présente un Messie de colère qui viendra détruire le mal, Jésus annonce exactement l’inverse: son Dieu, son père est le dieu de la grâce et de l’accueil.» Et ces différences, doublées de dons charismatiques et de guérisseur dont Jean n’a jamais fait preuve, ont enfin dénoué ces deux destins qui étaient si bien entrelacés. (Le Matin)

Créé: 23.12.2017, 23h00

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