Lundi 21 janvier 2019 | Dernière mise à jour 20:39
Utiliser et écouter son corps pour se concentrer sur soi serait salutaire pour effacer les traces d’un trauma.

Utiliser et écouter son corps pour se concentrer sur soi serait salutaire pour effacer les traces d’un trauma. Image: Gary Burchell/Getty Images

Bien vivre Soigner l'esprit par le corps

Traiter les personnes qui ont subi un traumatisme avec des médicaments et des thérapies, c’est bien. Les inviter à utiliser leur corps comme outil pour en guérir, c’est mieux. Tel est le postulat du Dr Bessel van der Kolk dans son livre référence.

Trauma et accouchement

Antje Horsch est psychologue et professeure à l’Université de Lausanne, collaboratrice scientifique au Département femme-mère-enfant du Centre hospitalier universitaire vaudois et investigatrice principale d’un programme de recherche sur le trouble de stress post-traumatique (TSPT) postnatal.

Pourquoi avoir axé votre recherche sur le TSPT postnatal?

La notion de TSPT postnatal est assez récente, or ce trouble est fréquent. Lorsqu’un accouchement se déroule objectivement bien, de 3 à 6% des femmes développent tout de même un TSPT. Ce taux augmente lors de situations à risque: au CHUV, nous avons constaté qu’un mois après une césarienne en urgence, 39% des femmes développaient des symptômes de TSPT. C’est pour cela que mon équipe et moi-même, au sein du Lausanne Perinatal Research Group, avons souhaité développer une intervention précoce pour prévenir ce trouble.

En quoi consiste votre étude exactement?

Des recherches en neurosciences et en psychologie cognitive ont permis d’établir que la mémoire se consolidait durant les six heures qui suivent l’événement traumatique. Il y a donc une fenêtre temporelle durant laquelle nous pourrions essayer d’interférer avec la façon dont la mémoire se forme. Ainsi, nous avons l’hypothèse que si les ressources cérébrales normalement réservées à la consolidation de la mémoire traumatique sont occupées à réaliser une activité cognitive simple, ce processus s’en trouvera impacté, et influencera à plus long terme la sévérité des symptômes.

Quel impact cela a-t-il sur la mère, le bébé et l’entourage?

Plusieurs de nos études ont montré que la santé mentale maternelle pouvait avoir un impact sur l’allaitement, la relation mère-enfant, le développement de l’enfant et la relation de couple. Par exemple, une femme traumatisée par son accouchement a six fois moins de chances d’initier l’allaitement qu’une femme qui ne se dit pas traumatisée. Par ailleurs, la santé mentale maternelle coûte très cher à la société. Une étude de la London School of Economics et du Centre for Mental Health a relevé que la santé mentale périnatale coûtait annuellement 10,5 milliards de francs, mais que 72% de ces coûts concernaient les effets négatifs sur l’enfant!

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Accident, agression, accouchement difficile: de chaque traumatisme, le corps garde des traces. Si la mémoire d’un événement douloureux imprègne les émotions, un souvenir refoulé ancré dans le corps peut aussi se manifester par de nombreux symptômes, tels que cauchemars, troubles du sommeil, anxiété ou flash-back récurrents, voire maladies auto-immunes. Et des réminiscences de l’événement qui mettent le cerveau en état d’alerte permanent et font sursauter au moindre bruit alors que le danger est passé depuis des mois, voire des années. Un tiers des personnes ayant subi un traumatisme développeraient de tels symptômes.

Des résurgences du passé qui pourrissent le présent, c’est ce qu’on appelle le trouble de stress post-traumatique (TSPT), un mal dont les causes sont multiples, dont le diagnostic ne peut être posé qu’un mois après l’exposition à l’événement traumatique et dont le traitement jusqu’ici se basait sur deux axes quasi inamovibles: la voie médicamenteuse, avec des substances qui bloquent les réactions d’alerte inadéquates, et ce que le psychiatre américain Bessel van der Kolk, auteur du livre «Le corps n’oublie rien», spécialiste du TSPT et fondateur du Trauma Center de Boston, appelle la thérapie «de haut en bas», qui consiste à parler et à travailler sur les souvenirs du traumatisme. La Dre Lamyae Benzakour, médecin cheffe de clinique au Service de psychiatrie de liaison des HUG et spécialiste du trouble de stress post-traumatique, souligne la complémentarité de ces deux traitements traditionnels: «On est loin d’être dans le tout pharmacologique dans le domaine du traitement du TSPT: entre 40 et 60% des patients ne vont pas répondre aux antidépresseurs, qui sont les médicaments de référence. Soit ils offrent une réponse partielle, donc ne font régresser qu’une partie des symptômes, soit ils ne vont pas du tout y répondre. Les psychothérapies sont donc d’un grand secours.»

L’approche «de bas en haut»

Seulement voilà, fort de trente ans d’expérience à mener des études et à voir défiler des milliers de traumatisés dans son centre spécialisé à Boston, le Dr van der Kolk en a conclu que les voies classiques, même s’il les utilise lui-même en complément de traitement, ne suffisent pas. Ou plus. Selon lui, la guérison passe aussi par l’utilisation du corps pour se détoxifier d’un traumatisme. «La guérison se fait quand on peut aider les gens qui ont souffert d’un trauma à se remettre dans un état d’esprit où ils savent que ce qui est passé appartient au passé. Cela implique que les patients se sentent physiquement ancrés dans leur corps, pour ensuite intégrer le souvenir traumatique et restaurer le cerveau pour que l’esprit s’engage dans le présent.» C’est ce que le spécialiste nomme l’approche «de bas en haut». Ou comment faire expérimenter au corps des sensations qui restaurent la «bonne» marche du cerveau.

Ce qui n’est pas une mince affaire, tant le cerveau est doué pour se mettre en mode survie dès qu’il perçoit une menace. Quitte à rester figé sur ce mode même quand la menace est passée depuis longtemps. Un mécanisme typique, comme l’explique la Dre Lamyae Benzakour: «C’est de l’hyperactivité neurovégétative, un des quatre groupes de symptômes liés au TSPT, soit le fait d’être toujours en état d’alerte alors qu’on n’a pas de raison de l’être, avec des réactions de sursauts au moindre bruit, une anxiété, des sueurs ou des tremblements.» Il s’agirait donc de «reseter» le cerveau pour qu’il ne soit plus en mode menace systématiquement. «Lorsque les gens sont confrontés à une chose qui leur rappelle un traumatisme, leur hémisphère droit réagit comme si l’événement avait lieu dans le présent. Mais comme leur hémisphère gauche ne fonctionne pas très bien, ils peuvent n’être pas conscients de revivre le passé: ils sont juste furieux, terrifiés, honteux ou bloqués, décode le Dr van der Kolk. Guérir d’un traumatisme commence par comprendre ce qui se passe dans le corps et par apprendre comment calmer ce système qui perçoit du danger en permanence.»

Une démarche qui résonne juste pour Olivier Piedfort-Marin, vice-président de l’association EMDR Suisse et psychologue psychothérapeute FSP: «Le corps garde les traces des traumatismes, et il me semble donc évident qu’une approche centrée sur le corps soit une voie de guérison à envisager.» L’EMDR (l’intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires) qu’Olivier Piedfort-Marin pratique engage d’ailleurs le corps avec des stimulations bilatérales, des vibrations, des tapotements sur les genoux ou des mouvements des yeux (lire encadré).

Selon la Dre Benzakour, les discussions autour du développement de stratégies de prises en charge des psychotraumatismes sont en cours du côté des HUG: «L’EMDR est une des psychothérapies de référence centrée sur le trauma et repose sur des stimulations sensorielles. D’autres stratégies centrées sur le corps ont un intérêt thérapeutique en complément et ne sont pas proposées systématiquement. Lorsque je travaillais dans une unité de psychotraumatologie à Paris, j’ai pris en charge des victimes d’attentat et l’EMDR s’est révélée très efficace. Pour les patients présentant un traumatisme complexe, une autre forme clinique qui résulte d’expositions répétées et prolongées dans l’enfance, les thérapies de référence centrées sur le trauma ne sont pas adaptées d’emblée et notre unité proposait des approches corporelles alternatives, comme le qigong (ndlr: gymnastique traditionnelle chinoise basée sur la respiration) et le théâtre, qui se révélaient très bénéfiques. Donc le postulat du Dr van der Kolk ne m’étonne pas et peut être pertinent. Ce ne sont pas encore des techniques validées, mais elles méritent d’être explorées.»

Se soigner en pleine conscience

L’idée du psychiatre américain serait donc d’utiliser et d’écouter son corps pour se concentrer sur soi. Une forme de méditation en pleine conscience? On n’en est pas loin, puisque le Dr van der Kolk évoque des exercices corporels favorisant la concentration, allant du yoga au qigong en passant par les arts martiaux. Voire le théâtre ou le chant. «L’esprit et le cerveau doivent être entraînés à interpréter les messages sensoriels du corps, continue-t-il. On calme le système d’alarme du cerveau, en pratiquant la prise de conscience du corps, avec une reconnexion à la respiration. Les thérapeutes peuvent aider à observer les émotions et les sensations en pleine conscience, et à entrer en contact avec le contexte d’où elles sont tirées. Mais l’essentiel est que le système cérébral de perception de la menace change, et que les réactions physiques ne sont plus dictées par l’empreinte du passé.»


Trois voies pour écouter son corps et libérer l’esprit

L’EMDR

«L’EMDR (ndlr: intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires) est reconnue par l’OMS depuis 2013 comme un des deux traitements efficaces lors d’un stress post-traumatique, explique Olivier Piedfort-Marin, psychologue psychothérapeute FSP et vice-président de l’association EMDR Suisse. La méthode permet notamment par des mouvements des yeux de surmonter les traumatismes.»

C’est l’Américaine Francine Shapiro qui a découvert, il y a une trentaine d’années, qu’en bougeant rapidement les yeux de gauche à droite tout en pensant à quelque chose de désagréable, les pensées et les émotions négatives se modifiaient et devenaient positives ou neutres. Cette méthode offre des résultats rapides en cas de traumatisme, parfois préventivement, avant que le TSPT soit diagnostiqué.

Crédit photo: Voisin/afp

Le théâtre

«Pour trouver sa voix, on doit être en prise avec son corps, capable de respirer pleinement et d’accéder à ses sensations. (…) Quand on joue la comédie, on se sert de son corps pour prendre sa place dans la vie.» Dans son ouvrage, Bessel van der Kolk passe au crible plusieurs cours de théâtre thérapeutique, avec des résultats assez bluffants, notamment sur les jeunes adultes et les enfants ayant souffert de traumatisme. «Une personne traumatisée terrifiée par ses émotions devra les extérioriser. (…) Celle qui s’efforce d’oublier et de cacher devra par sa voix et son corps explorer et dépasser ses blocages.» Sont également recommandés: le qigong, les arts martiaux, l’art-thérapie, l’écriture, la chorale…

Crédit photo: CasarsaGuru/istock

Le yoga

En développant une forme de hatha-yoga modifié pour soigner le TSPT, Bessel van der Kolk et son équipe ont pu établir un lien entre pratique du yoga, variabilité de la fréquence cardiaque et effets sur le fonctionnement psychique. «Des spécialistes du cerveau de Harvard ont montré que la méditation intensive exerce un effet positif sur les zones cérébrales cruciales pour l’autorégulation physiologique», selon le Dr van der Kolk. Outre une réduction des problèmes d’excitation liés aux traumatismes, il a aussi constaté une meilleure acceptation de leur corps par les femmes qui se sont prêtées à l’expérience.

Crédit photo: da-kuk/istock (Le Matin)

Créé: 06.10.2018, 23h00

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