Jeudi 20 septembre 2018 | Dernière mise à jour 11:09
Depuis quelques années, le chamanisme attire de plus en plus de Suisses. Parmi les adeptes de la pratique, quelque 75% sont des femmes.

Depuis quelques années, le chamanisme attire de plus en plus de Suisses. Parmi les adeptes de la pratique, quelque 75% sont des femmes. Image: Dave and Les Jacobs/Getty Images

Bien-être Chamane, es-tu là?

Communiquer avec son esprit guide, rencontrer son animal de force, se reconnecter avec la nature et avec le monde de l’invisible au cours de rituels «venus d’ailleurs»: l’expérience chamanique tente de plus en plus de Suisses.

«Cette tendance résulte d’une défiance vis-à-vis de la médecine «scientifique»

Entrevue avec Bernard Fontanille, médecin et auteur du livre et de la série de reportages «Médecines d’ailleurs».





Les soins de type chamanique séduisent de plus en plus de gens. Pourquoi?

Il y a plusieurs raisons. Dont une certaine défiance vis-à-vis de la médecine «scientifique» qui est à mettre en lien avec quelques gros scandales médicaux, d’une part, et avec une certaine incapacité des médecins à répondre aux questions «hors technique» de gens clairement en quête de sens, d’autre part.

C’est-à-dire?

Quand une personne atteinte d’une pathologie grave vous demande pourquoi elle est malade, on ne sait souvent pas
que répliquer. C’est un vrai problème pour beaucoup de patients.

Vous voyez ça d’un bon œil?

La médecine, ce n’est jamais tout blanc ou tout noir et, parfois, j’aimerais bien avoir l’éclairage de quelqu’un qui a une vision différente. C’est une corde de plus à l’arc de la santé. Selon les cas, je n’hésite d’ailleurs pas à envoyer un patient consulter un praticien qui n’est pas passé par la fac de médecine!

Vous dites que la majorité des chamanes que vous avez rencontrés sont «bienveillants». Comment repérer un charlatan?

Le bouche-à-oreille est souvent un bon indice. Et puis si sa démarche est uniquement mercantile et hors de prix, si elle implique d’arrêter un traitement médical ou de suivre un accompagnement sur le long terme, mieux vaut l’éviter!

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

J’étais mal. Juste mal. J’avais beau essayer toutes sortes de techniques «bien-être», je n’arrivais pas à aller mieux. Alors quand j’ai entendu parler de chamanisme, je me suis dit: après tout, pourquoi pas? Et je me suis lancée…» Neuchâteloise de 45 ans, Sarah n’est pas une exception. Au contraire. Car depuis quelques années, au même titre que le yoga ou la méditation, «l’expérience chamanique» attire de plus en plus de Suisses – surtout des Suissesses: elles représentent quelque 75% des adeptes de cette pratique «centrée sur la médiation entre les humains, la nature et le monde invisible».

Une vogue qui se traduit très concrètement: en Suisse romande, les cabinets de soins chamaniques ne désemplissent pas, les stages, ateliers, cérémonies ou séminaires organisés régulièrement sont pris d’assaut et, corollaire, «le nombre de praticiens a explosé», constate le Dr Magali Jenny, anthropologue en science des religions à l’Université de Fribourg, enseignante à Unidistance et auteure du fameux «Guide des guérisseurs de Suisse romande». Parallèlement, on dénombre des millions d’occurrences sur Google tandis que les festivals «chamaniques» fleurissent partout et que les guides ou essais traitant du sujet sont des best-sellers, à l’exemple de «Réveillez le chaman qui est en vous», d’Arnaud Riou, ou de la réédition 2018 de l’«Anthologie du chamanisme - Cinq cents ans sur la piste du savoir», de Jeremy Narby et Francis Huxley. Mais pourquoi et comment cette pratique envoûte-t-elle tant de gens? Décryptage…

Pourquoi le chamanisme?

À en croire les anthropologues Roberte Hamayon, qui a passé sa vie à étudier le chamanisme en Sibérie (d’où est originaire le mot chamane) et en Mongolie, ou Ilario Rossi, professeur à l’Université de Lausanne et connaisseur des pratiques amérindiennes, ce «trend» s’explique notamment par les grands questionnements qui agitent «la société occidentale actuelle». D’abord, disent-ils, le chamanisme globalisé – qu’ils appellent néochamanisme – véhicule toutes sortes d’images et de fantasmes associés à ses prérogatives et fondements originels: connaissance profonde des potentialités de la nature, communication avec le monde de l’invisible, absence de dieu omniscient et omnipotent, de dogmes et de clergé, rituels initiatiques, liberté individuelle mais respect de la communauté, exigence d’être son propre médecin… toutes choses «récupérées par la grande galaxie mystico-ésotérique actuelle en quête de reconnexion à la nature et de développement personnel», note Ilario Rossi.

Un avis que partage Roberte Hamayon: «L’effet attendu de ces nouvelles pratiques est bien sûr psychologique puisqu’elles servent de cadre pour se remettre soi-même en question. D’ailleurs, au fil des dernières quarante années, on a vu des «chamanes» occidentaux décrire leur activité successivement en termes de psychanalyse, de psychothérapie ou même de développement personnel.»

Enseignant et «murmureur» de chevaux souvent pris pour un «homme médecine» lors des conférences qu’il donne aux quatre coins de la planète pour partager et faire connaître sa culture, le Navajo Paul Tohlakai ajoute: «Dans un monde aussi bétonné, pollué, matérialiste, en perte de repères et en crise que le nôtre, il n’est pas étonnant que tant de gens soient en quête de sens. Et, logiquement, qu’ils soient attirés par cette vision plus essentielle de la vie que propose le chamanisme!»

Ce qu’on y cherche et ce qu’on peut y trouver concrètement

«Ce que je cherche? Un mieux-être aussi bien physique que psychique. Une connexion entre moi et mon environnement. Une espèce de réconciliation avec le «grand tout» et une nouvelle manière d’être dans l’ici et maintenant, bref, une ouverture et un cheminement spirituel qui me permettent de me retrouver dans mon entier», relate Sybille qui, très convaincue, a suivi plusieurs initiations. Amanda, 30 ans, est elle aussi catégorique: participer à des cercles chamaniques lui a permis de «changer, de se libérer de certaines obsessions». Elle parle même de «renaissance».

«En fait, c’est devenu une sorte de technique de coaching, affirme le Pr Rossi. Cela dit, par les rituels, et notamment les rituels psychotropes sud-américains (prise de champignons, d’ayahuasca, etc.), il est en effet question d’essayer de mettre de côté l’ego, la volonté et l’action afin de faire surgir une autre perception de soi, du monde et des autres. Par ce biais, on peut reprendre sa vie en main, accéder à d’autres dimensions et acquérir de nouvelles clés de lecture pour se penser dans sa globalité.»

Par ailleurs, en parlant de l’aspect thérapeutique du néochamanisme, Magali Jenny relève que ces techniques permettent aux patients d’être actifs et pris en compte dans leurs demandes: «De nos jours, les gens ont envie d’avoir prise sur leur guérison. Mais la médecine, efficace, certes, mais surtout hyper-technique, ne les y autorise pas toujours. En plus, énormément d’individus déplorent le peu de discussions et de contact humain avec certains médecins. Or c’est justement ce qu’ils trouvent aussi auprès des guérisseurs.»

Quant à Valérie Clément, chamane dans la région lausannoise et qui prône le respect comme philosophie de vie, elle remarque que de nombreuses personnes se sentent «coupées d’elles-mêmes, sans valeur, en manque d’estime et de reconnaissance. Les gens d’ici ont besoin de retrouver leurs racines. Ils ont besoin d’être écoutés, de comprendre. La fonction du chamane est de les mettre en contact avec les esprits pour qu’ils obtiennent des réponses, des informations auxquelles ils n’ont pas forcément accès!»

Les Occidentaux sont prêts à faire des milliers de kilomètres pour tenter l’expérience, comme ici au Pérou. Et les chamanes, pas tous authentiques, sont tout disposés à les satisfaire, quitte à s’éloigner drastiquement des pratiques originelles. Photo: Jean-Philippe Ksiazek / AFP

Comment ça fonctionne?

Comme l’expliquent les spécialistes, le but d’un rituel néochamanique est de se mettre dans un «état de conscience modifié», comparable à l’hypnose, au cours duquel il devient possible d’entrer en communication avec le monde de l’invisible: les esprits, son guide, la nature, ses animaux de force ou totems, etc., par leur entremise, de soigner, libérer, réparer, trouver, retrouver ou soulager ce qui doit l’être. Pour atteindre cette perception alternative, les méthodes se déclinent de 1001 manières.

Parmi les pratiques les plus courantes en Suisse, que l’on expérimente autant en groupe qu’en soin personnalisé, on trouve par exemple les cérémonies au tambour durant lesquelles chamane et participant(s) se laissent emporter, littéralement, par le rythme des coups frappés. De même, on peut aussi «lâcher prise» par des chants, des danses ou au cours d’une séance de purification en hutte de sudation. Et, aussi, se vider du négatif par le rituel du feu (on brûle un objet que l’on a fabriqué et qui symbolise ce dont on doit se libérer) ou par celui de l’œuf qui consiste, pour le praticien, à parcourir le corps du patient avec un œuf cru, afin que celui-ci aspire les mauvaises énergies.

Le grand bazar

Aujourd’hui multiples, donc, les techniques néochamaniques sont le plus souvent des descendantes «très lointaines» de pratiques ancestrales. Comme le soulignent Ilario Rossi, Paul Tohlakai, Valérie Clément ou Roberte Hamayon, «ce qu’on trouve aujourd’hui n’a rien ou pas grand-chose à voir avec les chamanismes traditionnels». À leurs yeux, le chamanisme a été «réduit à quelques éléments rituels réinterprétés pour le monde occidental – lequel en tire ce dont il a besoin et ajoute ce qui lui convient». Ilario Rossi poursuit: «Depuis les années 1960 et, notamment, via les récits de l’anthropologue américain Carlos Castaneda qui parle de cheminement initiatique dans les sociétés amérindiennes, le chamanisme est entré de plain-pied dans l’imaginaire occidental. Il a été alimenté par des courants de pensée américains qui valorisaient tout ce qui était de l’ordre de l’expérientiel et de l’initiatique. Parallèlement, petit à petit, la culture de la mobilité s’est développée, si bien que ces traditions, de locales, ont commencé à se répandre et, dans le même temps, à perdre de leurs spécificités, à se diluer et à se remodeler au fil des ans pour coller aux attentes des grands mouvements hippies, new age, écolos, altermondialistes…» Une adaptation d’ailleurs si mondialisée qu’il est aujourd’hui inutile de vouloir accéder à un rituel «authentique» par des voyages en Amazonie, au Pérou, au Mexique, en Mongolie ou en Sibérie, note Roberte Hamayon: «À l’exception de quelques très rares puristes qui restent fidèles à leurs traditions, la plupart des chamanes des sociétés non occidentales se conduisent de façon à répondre aux attentes des gens d’ici – et ce notamment pour des raisons économiques bien compréhensibles puisque cela leur donne de quoi vivre. Ce sont ceux que l’on voit en tournée en Europe faire des shows dans des festivals ou accueillir dans leur pays des «touristes chamaniques».»

Bien que prudents sur les possibles dérives liées à cette mercantilisation, dont l’arrivée de praticiens qui s’autoproclament chamanes «après un week-end d’initiation», comme le regrette Magali Jenny, tous s’accordent sur un point: même si elle est suivie en version complètement occidentalisée, la voie du chamanisme fait du bien, propose «un outil supplémentaire et constitue donc une bonne option» pour se sentir mieux, trouver des réponses et, partant de là, continuer sereinement son petit bonhomme de chemin. Et ce n’est finalement déjà pas si mal… (Le Matin)

Créé: 08.09.2018, 23h00

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