Samedi 25 novembre 2017 | Dernière mise à jour 04:03
L'affaire Weinstein pourrait avoir des conséquences profondes sur les mentalités.

L'affaire Weinstein pourrait avoir des conséquences profondes sur les mentalités. Image: Richard Shotwell/Invision/AP/Keystone

#MeToo Après la «libération de la parole» des femmes harcelées, que restera-t-il?

Le déferlement de témoignages provoque une onde de choc de Hollywood jusqu’en Suisse. Mais comment transformer le phénomène en élan pour une évolution des comportements?

Lu sur le web: #MeToo #BalanceTonPorc, qu'en disent les hommes?

À l’heure d’écouter les femmes, donner la parole aux hommes paraît grossier et maladroit. Ils sont pourtant nombreux à s’inscrire dans le flux des commentaires liés aux témoignages ou aux articles sur le harcèlement sexuel.

Le dialogue est rude, les répliques fusent, les interlocuteurs s’engueulent, puis s’excusent de faire faux ou au contraire se plaignent et accusent les femmes de balancer leurs porcs sans preuve. Il y a les agressifs, les moqueurs, ceux qui veulent étouffer le phénomène, les solidaires, ceux qui se sentent coupables de n’avoir pas réagi plus tôt, les donneurs de leçons qui expliquent aux femmes ce qu’elles doivent faire, dire ou taire et enfin les harceleurs qui avouent leurs méfaits et cherchent à s’excuser.

En voici quelques extraits, lus sur les réseaux sociaux cette semaine. Ceux dont les noms sont cités ont donné leurs accords ou ont tweeté en tant que personnalités publiques, les autres sont anonymes.

«On ne pourra plus draguer»

«Ce qui me fait peur avec ce genre d’initiative, c’est quid de la drague, si on veut couper tout contact intersexe, on pourrait pas faire mieux.»
«On ne va bientôt plus dire bonjour aux femmes, on ne pourra bientôt plus leur adresser la parole au risque d’être taxé d’harceleur. Ça devient n’importe quoi.»

«On savait, on n’a rien dit»

«#MeToo j’ai été un connard. J’ai dit pas mal de saloperies ou au contraire n’ai rien dit quand des potes faisaient les relous. On l’a tous été à un moment donné», publie Joram Vuille, un concepteur-rédacteur de La Chaux-de-Fonds, sur son compte Facebook.

«Et pourtant, on sait. On sait ce qu’on a vu. On sait ce qu’on a entendu. On sait combien de fois on a fermé les yeux, fait mine de regarder ailleurs. On sait aussi les fois où on a été choqué. On s’est dit qu’il fallait agir. Ces fois où on a agité les poings, avant de les ranger dans nos poches.» Stéphane Sitbon-Gomez, directeur du cabinet de Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, sur Facebook.

«Mais défendez-vous!»

«Du coup ma question est si les femmes de manière générales ont peur… Pourquoi, surtout a notre époque, ne pas chercher à apprendre à se défendre? Aujourd’hui, il est très facile de trouver des cours de self-défense, sport de combat ou art martiaux.»

«Toutes les victimes se réveillent et se rappellent qu’elles ont une dignité. Bordel défendez-vous, cassez des nez, des burnes…#BalanceTonPorc.»

«Il y a des tribunaux pour ça»

«Le #BalanceTonPorc tourne de plus en plus à la délation pure simple qui décrédibilise encore plus les femmes ayant été réellement victimes d’abus sexuels qu’on ne croira plus par la force des choses… qu’on arrête de diffamer en place publique pour régler des comptes!»

«Les femmes qui ont un problème doivent se rendre, légitimement, au commissariat et porter plainte.»

«Oui, je suis un harceleur»

Le comédien et écrivain Devang Pathak a été le premier a avoué publiquement avoir déjà tenté d’user de son pouvoir pour profiter d’une amie vulnérable. D’autres ont ensuite suivi le mouvement.

«J’ai, alors que j’étais soûl, dragué des femmes travaillant dans des bars. Des femmes qui essayaient juste de faire leur travail et ne méritaient pas qu’un idiot bourré fasse de leur vie un enfer (…)»

«#IDidThat et pas un jour ne se passe sans que je le regrette. J’aimerais connaître son nom pour pouvoir m’excuser. Mais je sais que cela soulagerait juste ma culpabilité.»

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Des milliers et des milliers de femmes sur Facebook et Twitter, racontant des gestes mal placés, des mots humiliants, des viols, des agressions sexuelles: en Suisse comme ailleurs, l’ampleur de la vague a bouleversé des certitudes et des clichés, provoqué les discussions, et mis en lumière le fait que derrière le spectacle de l’affaire Weinstein se cachait une violence faite aux femmes plus banale, quotidienne et si souvent très proche de nous. Demeurera-t-il cependant quelque chose de tout cela, une fois dépassé le moment de la parole et de la dénonciation #MeToo et #balancetonporc? Nous sommes allés le demander à des personnalités engagées dans le combat pour la cause des femmes en Suisse.

«Pas de leçons à donner»

Sylvie Durrer, Directrice du Bureau fédéral de l'égalité entre femmes et hommes à Berne

Dire est souvent important pour ne plus être victime. J’espère que ce ne sera pas le phénomène d’un moment. Car cela a démontré qu’il ne s’agit pas d’un petit problème, que cela concerne beaucoup de femmes, de tous milieux. Je n’ai pas été surprise sur le fond, je connais ces problématiques depuis longtemps. Mais qu’autant de personnes éprouvent aujourd’hui le besoin impérieux de témoigner, c’est cela qui est nouveau. Je me souviens d’un octogénaire venant vers moi, il y a quelques années, lors d’une conférence sur les violences domestiques, pour attester de celles subies par sa mère, quand il était enfant.

Tout le monde savait: le pasteur, l’instituteur, la police. Personne ne réagissait. Il a aussi souffert de ce «silence assourdissant». Cette affaire met fin à la solitude des victimes. Bien sûr, il faut être prudent avec les dénonciations sur les réseaux et ne pas oublier la présomption d’innocence. Mais dans ce moment de libération, je n’ai pas de leçons à donner sur la manière dont les gens s’y prennent, après avoir dû se taire si longtemps. Il n’y a pas de solidarité à avoir avec les harceleurs.

Ce sont souvent des récidivistes, qui vivent dans l’impunité non seulement judiciaire mais sociale. Pour que ça change, il faut une prise de conscience collective, une éducation, que les femmes osent clairement exprimer que non c’est non, et surtout que les hommes témoins de harcèlement interviennent et soient solidaires avec les victimes. Car si cette affaire peut servir à quelque chose, c’est à montrer que ça n’arrive pas qu’aux autres et que nous devons agir.

«Balancer ce n'est pas de la transparence»

Yasmine Char, Directrice du théâtre de l'Octogone à Pully (VD)

Je ne crois pas que ça changera beaucoup de choses. À mon sens, lorsqu’il y a un battage aussi gros, on est plus dans le sensationnalisme que dans un vrai déclencheur. Et le fait que tout le monde donne son avis sur les réseaux, ce n’est pas de nature à faire bouger les choses tant que les politiques ne parviennent pas à s’en emparer. J’ai plutôt l’impression que l’on va vers un remake de l’affaire DSK: un gros buzz, et puis rien. Cela peut certes réduire pour un temps le sentiment de toute-puissance des harceleurs, mais je ne suis pas sûre que ça dure.

Il y a une telle abondance d’informations, cela en devient presque contre-productif. Ce n’est pas parce que l’on balance à tout va que cela amène de la transparence. C’est un débat de mentalité qu’il faut mener, un débat politique, de société. Et ça commence à la maison, dans l’éducation, au sein des familles. Chez moi, mes garçons, ils savent bien à quoi s’en tenir, et que je ne leur laisse rien passer, pas la moindre blague sexiste.

«Il faut que ça dépasse le buzz»

Liliane Maury Pasquier, Conseillère aux Etats (PS), Genève

Au vu de l’ampleur et aussi par le fait que ça ne touche pas qu’un pays ou qu’un milieu, oui, on peut espérer que ça fasse bouger positivement les lignes. J’ai été très touchée par toutes celles qui, ne mettant pas forcément en cause nommément leurs harceleurs, ont rendu visible le vécu de toutes ces femmes, de tous milieux, de toutes origines. Bien sûr qu’il faut parvenir à dénoncer ensuite, qu’il faut des plaintes, des tribunaux.

Mais on a pu se rendre compte que l’atteinte à la dignité des femmes était un problème partout. Est-ce que cela doit faire peur aux hommes? Les relations entre les sexes ne doivent pas être marquées par la peur. J’aimerais que ça la fasse disparaître plutôt qu’elle «change de camps». Il faut que ça dépasse le buzz, et traverse la société de manière large: éducation, entreprises, lutter aussi contre la marchandisation du corps des femmes: ces représentations ne peuvent qu’entretenir les comportements des harceleurs.

«Il ne faut pas relâcher la pression»

Lorella Bertani, Avocate à Genève

Je ne dirais pas qu’il y aura un avant et un après Weinstein, mais sans doute un avant ou un après «#MeToo» et «#BalanceTonPorc» sur les réseaux: c’est ça qui est important. Étonnée par le nombre? Non, il fallait que cela arrive un jour. Le deuxième point, si l’on veut qu’il en reste une trace, c’est de ne pas relâcher la pression. Continuer à informer et expliquer: beaucoup de gens ne savent pas exactement ce qu’est le harcèlement au travail, ne connaissent pas plus le Code pénal.

On ne pourra pas faire d’évolution sur ces thèmes sans un changement de paradigme social chez les hommes. On sait très bien comment ne pas être raciste ou homophobe: pourquoi serait-il si compliqué de ne pas être sexiste? En quoi les femmes seraient-elles «arrogantes», comme je l’ai entendu, en demandant d’être respectées? En quoi cela devrait-il faire peur aux hommes? Cela n’a rien à voir avec une guerre des sexes. Dans la rue comme au travail, les femmes ont simplement le droit de ne pas être maltraitées.

Pour avancer, je crois qu’il faut s’interroger sur notre société hypersexualisée, ou les images dégradantes des femmes, considérées comme des marchandises, sont banalisées dans l’indifférence générale. Il faut aussi des codes de bonne conduite dans les entreprises, de l’éducation bien sûr, à commencer par les familles. Mais s’il y a des lois à changer, je crois d’abord à ce que peut faire la société civile pour faire bouger les mentalités. Tout renvoyer au Parlement, c’est aussi une manière d’enterrer la question.

«Intégrer l'éducation au consentement»

Léonore Porchet, Députée Les Verts au Grand Conseil vaudois

C’est toujours difficile de savoir quel impact aura dans l’avenir ce genre de moment. Mais à mon sens, ce qui va rester, c’est le côté choquant de la quantité énorme de témoignages et d’informations. J’ai vu autour de moi, et dans un milieu où l’on connaît ces histoires, des jeunes femmes sidérées: c’était encore pire que ce qu’elles croyaient. Cela crée un élan de solidarité forte entre les femmes. Et j’observe aussi des hommes qui prennent la parole, se mobilisent, s’engagent en disant qu’ils n’avaient pas réalisé.

C’est nouveau, en tout cas avec cette ampleur. Donc je crois qu’il va rester quelque chose. On est loin d’être en passe de régler tous les problèmes, mais on se rend compte de la taille du phénomène. Au moment de l’affaire DSK, j’étais restée écœurée de la manière conciliante avec laquelle avait réagi souvent la société française. Là, avec Weinstein, c’est différent: il est déjà puni par l’opprobre public. Ça ne passe pas aussi facilement.

Ce n’est pas du tout une guerre des sexes: c’est justement une façon d’en sortir. Et je n’ai pas de problème si des hommes se posent quelques questions. Ça me va plutôt bien s’ils se demandent si c’est malin de rigoler aux blagues ou remarques sexistes d’un collègue.

Je crois aussi que l’on doit vraiment intégrer l’éducation au consentement à l’école. C’est une thématique très peu abordée. Si c’est non, c’est non. On a des règles pour manger proprement, mais aucune pour faire la cour proprement. Quant à l’arsenal juridique, il est dépassé. Une société doit se remettre en question lorsque les femmes se sentent plus en sécurité en racontant ce qui leur arrive sur Twitter que face à un policier. (Le Matin)

Créé: 21.10.2017, 22h50

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