Lundi 19 novembre 2018 | Dernière mise à jour 12:42

Hommage Mix et Remix, mort et remort

Philippe Becquelin, alias Mix & Remix, le dessinateur du Matin Dimanche, s'est éteint lundi soir. Il avait seulement 58 ans. La Suisse perd un immense dessinateur de presse.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Il est mort, et en plus il faudrait être drôle? Ce serait super de trouver là, juste maintenant, une potacherie pour déconner, une bouffonnerie vaguement consolante. Mais ça va pas le faire, messieurs-dames, et on avait beau s’y préparer, depuis quelques temps, en le voyant se faire bouffer comme les autres par cette saloperie de cancer, il était vivant et tellement que maintenant, c’est comme une case carrée et toute noire dans laquelle on serait laissé seuls, en colère pour rien. Allez, Mix, c’est pas vrai, c’est ça ton putain de dernier gag? Mourir vraiment? C’est pas drôle, pas du tout.

Philippe Becquelin, alias Mix & Remix, à Lausanne.

Le dessin publié mardi matin sur le compte Twitter du dessinateur.

Il faisait semblant d’y croire encore, un peu, ces derniers temps. Une accalmie, un contrôle, une mise à distance longue. Evidemment, on le voyait dépérir entre deux chimios et pâlir sous son chapeau trop grand, quand il sortait de chez lui, mais il affectait ainsi de résister, parlait des traitements qui le fatiguaient, air connu. Et alors, on le quittait en lui disant à bientôt, cool, courage. La mort, longtemps, il n’y avait pas pensé, Mix & Remix. Dans les interviews quand la question venait, c‘est comme si ça ne le touchait pas. Il ne voulait pas être du côté de la tristesse, jamais, il voulait «l’instant présent». Et penser à s’en aller, c’était juste cette «chose impossible» de la chanson des Rita Mitsouko. Il avait vaguement évoqué ça tout de même, peu après le décès de sa mère, en 2012, qui avait suivi de trois ans celle du paternel. Maman était tombée, ne s’était plus réveillée avant de passer, elle qui l’appelait chaque semaine pour commenter ses dessins. Alors il y pensait, oui, mais bon, pas plus que ça. Ils étaient âgés, c’était la vie, comme on dit derrière l’écran de pudeur.

Lui, leur fils, il était né Philippe Becquelin, Saint-Maurice, Valais, avril 1958. Il était l’aîné, deux petites sœurs pour suivre, dont une qui dessine aussi. Maman femme au foyer, papa mécano à l’usine électrique de Lavey, et président du ski-club. Papa, il aurait aimé dessiner, mais c’était demeuré dans sa tête. Alors il le ramène à la maison, ce rêve et ce cœur: Spirou, Tintin, Pilote, tous les hebdos BD des sixties et seventies sont sur la table, chaque semaine, et les gamins adorent. Le premier dessin dont il se souvenait, c’était une bouche de baleine ouverte et énorme qu’il avait griffonné à trois ans sur un petit tableau noir, chez lui. Ça lui avait flanqué la trouille: il n’osait plus rentrer dans la chambre chaude de l’enfance. Sa mère avait dû l’effacer elle-même. Vous sentez le truc psycho balourd se mettre en place? La puissance du trait simple? La peur initiale comme preuve irréfutable de cette puissance, pour toujours, du dessin? Il aimait surtout Lucky Luke, Mandryka et son Concombre Masqué.

Les études, rien à signaler. Ou rien à cirer, plutôt. A part qu’il griffonne dans le journal de l’école, Le Potin, et qu’il triche un peu pour tenir, un copain qui l’aide, et il s’y traîne jusque l’année d’avant le bac. Mais il s’arrête là, tente les arts graphiques à Sion, six mois, avant de venir faire les Beaux-Arts à Lausanne. Il aime le rock, porte le cheveu punk, mèches claires dressées vers le ciel, c’est la fin des seventies, ça compte encore, la musique, en ce temps-là. Il se rappelle du jour de décembre 1979 où il a ramené «London Calling», The Clash au sommet, à la maison pour sa sœur. Lui, il était plutôt Ramones, à l’époque.

Les Beaux-Arts, donc. Il rêvait déjà de BD, mais ce n’est pas le genre de la maison. Alors il y apprend «plein de choses», il essaie, il concilie la vitesse de son trait avec la modernité de la peinture. Un jour du début des années quatre-vingt, c’est aux études qu’il tombe sur une fille, Dominique, une brune de Pully. Lors d’un bal masqué – encore le signe du Concombre ! – ils s’aiment, et se mettent vite à peindre ensemble, des grands formats. C’est le temps du hip-hop, ils sont dans cet esprit, alors ils s’inventent ce nom pour eux : Philippe et Dominique, ça devient Mix & Remix. Ils se font virer de l’école quelques mois parce qu’ils veulent passer leur diplôme ensemble. Mais reviennent, insistent, et finissent avec leur papier.

La Dolce Vita, ensuite, dès 1985. Le cabaret rock de Lausanne ouvre, et change la ville. Philippe et Dominique en inventent l’esthétique, inspirée et inspirante, électrique, jaune, verte, rouge, lettrage rentre-dedans, et force du trait noir. C’est déjà unique, infiniment et à jamais reconnaissable. Mix & Remix ont illico cette affaire après laquelle certains artistes courent une vie entière: un style. Grâce à Blaise Duc, l’un des gérants du club, qui deviendra patron de Couleur 3 puis s’occupera de la communication de la Radio suisse romande, Mix développe aussi ses activités tous azimuts : affiches, flyers, étiquettes, etc.

Rapidement, Dominique le laisse s’envoler, ils ne travaillent plus de concert. Le nom double reste et c’est très bien. Parce qu’ils sont demeurés complètement ensemble, qu’elle s’est occupé tout le temps de tout pour qu’il dessine, mais d’abord: elle est sûrement la première à avoir senti que son Philippe avait une grâce, tellement plus qu’un talent, une sorte de poésie radicale, acide et acérée, mais profondément bienveillante aussi: rire, c’est partager. Dominique a eu sacrément l’œil, pour ça, elle l’a regardé, admiré sans doute, et soutenu avec le seul truc qui marche: des tonnes d’amour, et on s’en fiche bien que ça ait presque l’air tarte, écrit comme ça, parce que c’est la vérité. Deux gosses, Paul en 1985, Louiza en 87. Lui, il fait l’illustrateur, et des petits boulots comme ils se présentent pour joindre les deux bouts, comme magasinier dans un dépôt d’importation de peluches.

Il faut remercier deux gars, aussi, maintenant, qui ont compris avant tout le monde, et sans qui, comme on dit, Mix & Remix n’aurait sans doute pas existé aussi haut. Le premier, il s’appelle Frédéric Pajak. Il a un caractère de cochon, il se brouille ou se débrouille avec ses amis chaque jour, il est peintre, écrivain, dessinateur, il a lancé des dizaines de journaux éphémères qui n’ont ainsi tenu que quelques semaines ou mois, déconnants et secouants. Aujourd’hui, il édite notamment chez Buchet Chastel la collection Les Cahiers dessinés.

En 1994, Pajak lance ainsi à Lausanne L’Eternité hebdomadaire, un journal de satire politique presque entièrement dessiné. Tous les dimanche soirs, il grimpe les 160 marches qui mènent en haut de la cathédrale locale, pour retrouver Mix & Remix. Car oui, Philippe Becquelin a décroché le job le plus improbable qui soit : il officie comme guet de la cathédrale, tradition qui existe depuis le XVe siècle. Durant dix ans, jusqu’en 2001, il lancera la nuit aux quatre points cardinaux le fameux «il a sonné l’heure».

Pajak et Mix, durant quelques mois – L’Eternité n’a pas duré – sur la petite table du guet, rient, fument, picolent et dessinent surtout. Pajak, il comprend que sous le féroce de l’humour de Mix se cache un moraliste sans morale à offrir, car libre penseur au sens littéraire, à l’ancienne, Montaigne ou Chamfort, un compagnon, un regard sur le monde qui aide à être moins bête en souriant de ce monde.

L’autre qui saisit, c’est Pierre-Jean Crittin. Il est programmateur à la Dolce Vita. Il lancera aussi un magazine, Vibrations, qui entre 1991 et 2013 sera celui de toutes les musiques : rock, hip-hop, jazz ou soul, et auquel Mix ne cessera de contribuer. Crittin, avec Philippe, propose au magazine L’Hebdo un strip, dont lui réalise les scénarios et que le dessinateur met en cases: Les Histoires mécaniques. On est au début des années nonantes et ces robots comptant l’absurde et la solitude de la modernité marquent l’époque. Ce que Crittin comprend, c’est la vitesse, chez Mix & Remix. Un humour qui fonce comme un tube à la radio, direct au plexus, trois cases, trois accords. L’art de Mix est profondément musical, rock, marqué par ses codes, mais aussi par sa révolte. Le trait, chez lui, est comme un riff de guitare. Le gros nez, c’est la basse. Les cases, c’est le rythme de la batterie. Le gag, c’est le refrain qui reste dans la tête. Cet humour danse.

La suite, pour faire simple, c’est la montée vers le génie, parce qu’il ne faut pas craindre les mots de la grandiloquence, et l’écrire une fois pour toutes. Son strip dans L’Hebdo perdure, se réinvente ensuite dans le dessin d’actualité au mitan des années nonantes. A partir de 1998, il a droit à une page entière, et c’est l’explosion. La Suisse romande se gondole, du cadre à l’ouvrier, car il n’épargne personne, droite ou gauche, véreux ou bien-pensants, people ou quidams: il n’était d’aucun autre camps que la drôlerie qui met des pansements sur l’âme. Mix & Remix publie annuellement ses dessins sous forme de livres, et il est repris dans Courrier International, Siné mensuel, en Suisse alémanique, dans Internazionale en Italie, il expose en 2005 au Festival de la bande dessinée d’Angoulême, crayonne en direct depuis 2004 durant l’émission Infrarouge sur la RTS.

C’est là qu’en 2006, ses gags mordants au moment du passage de Christoph Blocher provoquent un incident et l’ire du ministre. Oui, il est craint parfois, oui, une magie opère qui dépasse le dessin de presse habituel, la Suisse romande, et dit une conscience qui devient collective par lui, son sens de l’absurde, un regard fraternel qui ne serait jamais donneur de la moindre leçon. Zep eut ce mot décisif et parfait: «Mix & Remix est le meilleur dessinateur de presse de la planète». Il était aussi juste des nôtres, parmi nous, et ne se prenait guère au sérieux. Il se mettait à sa table le matin vers 10 heures, travaillait sans arrêt, trop peut-être, a-t-on ce matin envie de dire, toujours dans le calme mais souvent l’urgence, une routine qu’il revendiquait, et dont il avait besoin pour créer.

Depuis 2013, «pour les beaux yeux d’Ariane Dayer», il était passé au «Matin Dimanche». Une grande page par semaine, la plus lue du journal, évidemment, à commencer par nous, au moment de boucler. Il envoyait ses dessins via mail avec ce mot : «J’espère que ça va». Il disait cela pour de vrai, voulait sans cesse faire bien, mieux. En mars de cette année, il est tombé malade. Mais il a continué tant qu’il a pu, il pensait que ça l’aidait à tenir, son rituel du samedi. Chaque fois qu’on recevait un dessin de lui, on avait envie d’applaudir.

En septembre, il a reçu le Prix du rayonnement de la Fondation vaudoise pour la culture. Le 24 novembre, il y a eu le vernissage bouleversant de «Mix & Louiza, venus pour rire», dans la galerie Espace Richterbuxtorf, à Lausanne. Allez-y, ça dure jusqu’en janvier, cette accrochage pour la première fois avec sa fille, qui dessine des choses belles et poétiques. Forcément qu’on y avait vu un signe, une transmission, un salut tout le monde, parce que c’est très con et si insistant, le cancer. Il y a un dessin de lui où le soleil pleure, on a les larmes aussi, car on est bien d’accord avec le soleil. Ses dessins sont partout, maintenant. Merci de les imprimer pour toujours à l’encre de chine au fond de votre cœur. C’est une œuvre. C’est un imaginaire immense.

«Il a sonné l’heure». Mix & remix est mort et remort. Il avait seulement 58 ans, poil aux dents. C’est pas drôle, encore une fois, mais il aurait préféré sûrement qu’on boive un coup sur une chanson des Ramones en pensant avec mélancolie que la vie continue. Poil au cul. (Le Matin)

Créé: 20.12.2016, 07h58

S'INSCRIRE À LA NEWSLETTER


Recevez l'actualité quotidienne du "Matin", ainsi que ses offres exclusives.
Choisissez vos newsletters

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse commentaire@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.
Les enquêtes du matindimanche