Lundi 19 novembre 2018 | Dernière mise à jour 00:10
Objecter un refus franc quand l’on en sent la nécessité, c’est parfois difficile mais si bénéfique!

Objecter un refus franc quand l’on en sent la nécessité, c’est parfois difficile mais si bénéfique! Image: iStockphoto, photomontage «Le Matin Dimanche»

Bien vivre Osez dire non!

On nous incite à tout accepter pour faire plaisir. Dire non, attitude considérée comme grossière, est pourtant salutaire.

L'art de dire non de trois manières

Le non dominateur

Un refus glacial, sans autre forme de procès. Celui qui oblige à passer à autre chose.

«C’est le genre de non typique de l’interlocuteur qui cherche avant tout à dominer ou à rester fermé lors d’un échange, décrit la sémiologue Élodie Mielczareck. Avec cette opposition abrupte, il n’y a pas d’issue.»

Le non coopératif

C’est celui de l’individu conscient que formuler un refus n’est pas une fin en soi. Il sait dire non mais propose, ou suggère, une sortie vers autre chose.

«Ce type de refus est l’un des plus rares, car nous n’avons pas vraiment appris le faire avec bienveillance», éclaire Rosette Poletti. Ce serait la façon la plus humaine et la plus mature de refuser.

«Ici, on dit non en faisant comprendre à l’autre qu’on ne le rejette pas. On explique pourquoi on refuse et, éventuellement, comment trouver une solution ensemble. C’est le non le plus puissant car il est constructif et respectueux.»

Le oui qui pense non

On acquiesce, mais au fond, on aurait voulu dire non. Par envie de plaire, on préfère aller contre sa volonté. Sauf que cette stratégie n’est pas porteuse à long terme.

«Les gens, en particulier les parents, ont parfois du mal à dire non de peur de contrarier, observe le psychologue Alessandro Elia. Et lorsqu’ils se risquent à dire non pour quelque chose, ils peinent à tenir leur position, car souvent, à force d’insistance de la part de l’autre, le non se transforme en oui. L’interlocuteur voit alors qu’en persistant, on peut obtenir des choses. Il me semble assez clair que c’est plutôt en cédant qu’ils prennent d’autant plus le risque d’abîmer la relation, car l’autre peut se transformer progressivement en petit tyran, non par parce qu’il est mauvais, mais parce qu’on l’a laissé le devenir.»

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Et si prononcer le mot «non» était la plus courte des méthodes pour se faire du bien? C’est le propos du film français «Je vais mieux», actuellement en salle, dans lequel le personnage joué par Éric Elmosnino arrête enfin de dire «amen» à tout et à tout le monde. Et ça marche, puisqu’il devient enfin celui qu’il rêvait d’être: lui-même. Accepter d’inscrire le mot «non» à son vocabulaire pour être mieux dans sa peau, ses baskets ou son open space, ce n’est d’ailleurs pas que du cinéma.

Cette année, dans les librairies, on ne sait plus où donner de la tête entre tous les ouvrages fraîchement parus vantant les bienfaits de la négation. Du «Courage de dire non», de l’écrivain Mario Rigoni Stern (Les Belles Lettres), au «Non! De l’esprit de révolte», du philosophe Vincent Delecroix (Autrement), en passant par «Apprendre à dire non», de la spécialiste du développement psychologique Corinne Dupré (Studyrama), ce petit palindrome fait un carton.

Mais au-delà du trend, la recette est-elle réellement salvatrice? «Dire non est essentiel à la construction de soi, que ce soit dans la sphère de l’identité ou dans celle de la liberté individuelle», commente Vincent Delecroix. Si ce mot est devenu l’objet du désir, c’est d’ailleurs, justement, parce que ces sphères sont plus que jamais sous pression, rappelle Élodie Mielczareck, sémiologue: «Nous sommes soumis à deux injonctions paradoxales, celle de nous intégrer à un monde de plus en plus standardisé et normalisé, donc de suivre des codes, mais aussi celle d’être soi-même et de s’affirmer comme individu. Savoir dire non permet alors de se préserver et de faire exister ses propres valeurs dans un tel schéma contradictoire.»

Même conception de la négation chez Rosette Poletti, psychiatre et psychothérapeute qui répond chaque semaine dans nos pages aux lettres de lecteurs. Selon elle, lancer un non, bien qu’étant adressé à quelque chose ou quelqu’un, est d’abord un mouvement vers l’intérieur de son être, «permettant de s’assurer que l’on est en cohérence avec soi-même». Dans une société où l’hypocrisie ambiante et le oui de surface sont pointés du doigt, accepter de dire non lorsqu’on sent que c’est nécessaire, c’est vouloir être son principal guide, son propre leader. Pas étonnant que celui qui refuse soit volontiers regardé comme une personne faisant acte de bravoure, dans une ère où il est facile de se laisser imposer, notamment au travail, une conduite ou une tâche.

«Derrière cette envie d’opposer son non, il y a en effet le fantasme du leader charismatique qui parvient à s’affirmer, analyse Élodie Mielczareck. Celui qui dit non revêt aussitôt un caractère héroïque, comme un individu alpha qui prend le contrôle de sa destinée.»

Et forcément, le portrait est alléchant. Attention, néanmoins. Car du non glorieux au non qui mène dans le mur, il n’y a qu’un pas, alerte la sémiologue: «Opposer son refus une fois est charismatique, mais le faire systématiquement donne plutôt l’impression d’être un inadapté social.» Un écueil également souligné par Vincent Delecroix. «S’affirmer, c’est certes se poser contre un certain ordre, moral, naturel, qui menace de nous engloutir. Mais le faire pour la seule beauté du geste n’est qu’un conformisme de plus, très valorisé par notre société libérale. L’effet boomerang de cela, c’est d’émousser et de neutraliser la véritable charge critique du non au profit de petites affirmations de soi, égotistes et dérisoires.»

À écouter ces experts, un constat s’impose: nous ne savons finalement pas bien dire non, et quand nous le faisons, c’est parfois sans trop savoir pourquoi. Pourtant, un rembobinage accéléré dans nos mémoires nous rappelle qu’à certaines périodes de nos vies, nous avons su l’utiliser, ce fameux mot. Et pas avec parcimonie. En particulier durant ce moment carrément baptisé «période du non» chez le petit enfant, vers 3 ans. Comment expliquer que cette phase soit un tel festival de refus décomplexés? «Elle correspond à un moment essentiel du développement de l’individu, éclaire Anne Spira, psychologue au service de guidance infantile des HUG. Pour l’enfant, dire non lui permet de se définir comme personne, de montrer qu’il existe. L’enjeu, au fond, est moins de s’opposer aux demandes qui lui sont faites que d’affirmer ce qu’il est. Et il le fait parfois de façon assez spectaculaire.»

Avec les premiers feux de l’adolescence, rebelote. «On retrouve ici des mécanismes assez similaires dus à la crise identitaire de l’ado, poursuit la psychologue. Cette époque charnière lui permet de se différencier de ses parents, d’exister par lui-même.» On pourrait imaginer que les jeunes sortant de cet âge finalement pas si bête, ainsi armés d’une telle carapace verbale, sauront aussi bien manier le non dans la jungle des rapports entre adultes. Sauf que c’est là que le refus devient tout à coup un peu moins cash. «En grandissant, l’acte de dire non se fait plus subtil, relève Rosette Poletti. On prend conscience de l’impact d’une opposition sur l’autre, avec de possibles conséquences négatives.

«Celui qui dit non revêt aussitôt un caractère héroïque, comme un individu alpha qui prend le contrôle de sa destinée»Elodie Mielczareck, sémiologue

L’empathie est un facteur nouveau dans le processus.» Et plus on avance dans la vie, plus on a le souci de ménager son interlocuteur. Rien à voir avec de l’hypocrisie: c’est juste que l’on arrive de mieux en mieux à imaginer ce que vivra l’autre en encaissant notre refus frontal. Plusieurs études montrent d’ailleurs que cette tendance à l’empathie augmente au fil des années, culminant vers l’âge de 50-60 ans. «Cela laisse penser que ce sentiment est quelque chose qui se construit petit à petit, avance Élodie Miel­czareck. On comprend dès lors mieux pourquoi la capacité à imposer un non franc se raréfie en vieillissant. Essayer de ne pas blesser l’autre est d’abord une nécessité sociale pour un bon vivre-ensemble.»

Cependant, indépendamment de ces considérations anthropologiques universelles, il y a bien des forces nouvelles dans notre société qui nous incitent à brider notre manière de refuser, fait remarquer Alessandro Elia, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne et psychologue spécialiste en psychothérapie FSP: «Nous vivons une époque où la relation compte par-dessus tout, et certains adultes ont du mal à dire non de peur d’abîmer l’harmonie avec la personne qui le reçoit. Comme si ce non avait à lui tout seul le pouvoir de blesser.»

Pour oser refuser textuellement quelque chose, mieux vaut alors ne pas être trop fragile sur le plan affectif. Il faut, à la base, une bonne dose de confiance en soi «et de narcissisme, selon Anne Spira. Il apparaît ainsi plus facile de dire oui, car on évite les éventuelles crises à gérer, les pertes de temps résultant de la gestion du conflit et la vision du mécontentement de l’autre.» Petites lâchetés du quotidien faisant dire au psychanalyste valaisan Alain Valterio que les habitués du non fuyant n’agissent pas forcément ainsi «parce qu’ils sont trop gentils, mais peut-être, surtout, parce qu’ils n’assument pas de décevoir».

«On est beaucoup encouragé à faire plaisir et on attend aussi souvent d’autrui qu’il agisse de façon à nous satisfaire, note Rosette Poletti. Et quoi de mieux pour faire plaisir que de dire oui? On en arrive à une culture où on ne sait tout simplement pas dire non et on ne sait pas non plus le recevoir.» C’est sans doute là l’une des clés: pour apprendre à refuser, apprenons également à encaisser le non des autres. (Le Matin)

Créé: 09.06.2018, 22h35

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