Mardi 11 décembre 2018 | Dernière mise à jour 12:49

Vidéo Les seniors investissent YouTube

Ils s’appellent Nicole, Robert, Danielle ou Shirley, ils ont passé la soixantaine, n’ont pas le profil type du youtubeur, et pourtant... Eux aussi se mettent en scène et sont suivis par un cercle, parfois très large, de fans.

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C’est une drogue, j’aurais de la peine à arrêter.» Youtubeuse beauté, Nicole Tonnelle a… 66 ans. Un profil atypique loin du jeunisme des «influenceuses» du genre. Sur sa chaîne, la Bretonne s’adresse aux femmes matures, auxquelles elle donne son avis sur les nouveaux produits cosmétiques. Elle bavarde, amicalement, évoque le vieillissement, les rhumatismes, la ménopause ou les gestes pour raffermir l’ovale du visage. Nicole fait partie des seniors qui se sont immiscés dans ce bastion «jeune» qu’est YouTube. Il faut dire que la plate-forme d’hébergement de vidéos rebute de moins en moins les plus de 65 ans. Selon un sondage français Médiamétrie, réalisé en février 2017, 27% d’entre eux avaient consulté YouTube depuis un ordinateur. Un chiffre en hausse de 5% par rapport à 2015.

Nicole, elle, a longtemps regardé de loin les outils informatiques. De la vidéo? Elle n’en avait jamais fait avant de prendre sa retraite. «J’étais esthéticienne. Au bout de quelques mois, mon métier a commencé à me manquer, je me suis demandé comment faire pour continuer à donner des conseils.» Une amie l’oriente sur le Net, morne plaine pour les internautes de plus de 45 ans en quête de mentors beauté. Elle se lance, bidouille. «C’est bizarre de se voir sur l’écran, je n’aimais pas trop ça au début», confie-t-elle. Mais ses premières tentatives, même maladroites, font mouche. «Je parlais durant vingt minutes, avec des «euh…», mais curieusement les gens ont suivi.»

Un dada devenu un plein-temps

Approchée par L’Oréal et YouTube, la sexagénaire est invitée à participer à une formation d’une année. Un deal qui ira de pair avec du placement de produit. «Aujourd’hui, je suis totalement libre», assure celle qui réunit plus de 27 000 abonnés. Répondre à leurs nombreux commentaires, se préparer, tourner, monter trois vidéos par semaine… ce qui était un dada l’occupe désormais presque à plein temps.

Sa communauté est composée essentiellement de femmes de plus de 50 ans. «Je vois une différence assez nette entre les quinquagénaires, familières des nouvelles technologies, et les plus de 60 ans, qui n’ont pratiquement pas connu l’ordinateur. Beaucoup sont inscrites sous le nom de leur mari. Au début, je me suis d’ailleurs demandé pourquoi tant d’hommes me suivaient», sourit-elle.

Nicole n’est pas unique en son genre. Parmi les youtubeurs seniors, il y a aussi Robert «le bricoleur», 70 ans, ancien chroniqueur dans l’émission «Côté maison», sur France 3. Avec sa barbe blanche, ses trente ans d’expérience, ce Gandalf de la clé à molette explique tantôt comment remplacer un joint de silicone, tantôt comment souder à l’arc. Plus foutraque, Danielle, mémé gouailleuse, s’est taillé une petite réputation avec des saynètes rigolotes concoctées avec l’aide de son jeune voisin, Arthur. Sur sa chaîne, Studio Danielle, elle nage avec les requins à Dubaï, joue à «FIFA18», commente (clope au bec) la sextape de Valbuena, philosophe sur la vie après la mort sous les placards en formica de sa cuisine.

Avec plus de 250 000 abonnés, la Normande n’a pas grand-chose à envier à l’une des plus célèbres mamies de YouTube, Shirley Curry, qui défie les jeunes sur leur propre terrain, celui des jeux vidéo. À 81 ans, «Gamer Grandma»partage plusieurs fois par semaine ses exploits sur «Skyrim», jeu de rôle en forme d’épopée fantastique dont elle se dit totalement accro.

Ils mettent à mal les clichés

On les prendrait presque pour des extraterrestres, mais les seniors sont présents sur YouTube depuis que celui-ci existe, il y a une dizaine d’années, rappelle Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne et spécialiste des nouveaux médias: «Il y en avait déjà qui racontaient leur vie, et qui étaient suivis par des jeunes prêts à se prendre au jeu et à écouter ces sortes de grands-parents virtuels.» Aujourd’hui, les Nicole, Robert ou Shirley ne sont pas si différents des Norman, Cyprien et autres EnjoyPhoenix. «Ils se sont fabriqué une identité, un personnage reconnaissable», poursuit Olivier Glassey. Pour autant, ils appartiennent encore à une espèce relativement rare. «Sur Facebook, les seniors sont nombreux et actifs, c’est moins le cas sur YouTube où il faut être à l’aise avec la technologie, la vidéo, le montage, etc. Mais ils vont l’être de plus en plus, c’est certain, affirme David Labouré, spécialiste en stratégie digitale et fondateur de l’agence Debout sur la table.

Aujourd’hui, ils sont déjà nombreux à consommer des vidéos YouTube, même si ce n’est pas forcément en allant directement sur cette plate-forme, mais via des liens reçus via Facebook ou WhatsApp.» De quoi appâter les annonceurs. D’autant que, selon une récente étude publiée par Pro Senectute sur les digital seniors, 86% des retraités «internautes» ont un revenu mensuel supérieur à 6000 francs.

Cibler les plus âgés par le biais de YouTube, l’expérience a été réalisée par l’assureur santé français Eovi Mcd, qui a lancé, il y a un peu plus d’un an, la chaîne Je ne suis pas une senior, mettant en scène Françoise, la soixantaine taquine, qui s’amuse à retourner les clichés. Non, les vieux n’aiment pas les chocolats à la liqueur. Oui, ils veulent garder de belles fesses, comme Françoise (en leggings pourpres sous l’œil sévère de Véronique – sans Davina). C’est drôle, fait par des pros de la com. «Nous avons saisi l’opportunité de parler enfin aux seniors de façon différente, de prendre en compte le fait qu’ils se sentent plus jeunes que l’âge de leurs artères», explique Éric Delannoy, managing partner auprès de l’agence WNP, à l’origine du projet.

Imaginée comme un complément à une campagne de pub classique auprès de différents médias, cette websérie a été conçue pour ne pas parler du produit (la mutuelle santé), mais pour créer de la sympathie pour la marque. Légèreté de ton, effets de montage utilisés par les Youtubeurs stars: Françoise réunit près de 120 000 abonnés, la vidéo sur les chocolats à la liqueur a été vue plus de 720 000 fois. L’expérience, qui devait être limitée dans le temps, est prolongée. «Jusqu’ici, les publicitaires ont passablement manqué d’imagination en se disant que YouTube concerne les moins de 25 ans, assène Éric Delannoy. Les seniors sont moins présents que les jeunes sur ce réseau social, mais y sont de plus en plus nombreux.»

Moins «zappeurs», ils ont l’avantage d’être plus patients, comme le constate Nicole Tonnelle: «Les femmes qui me suivent aiment les vidéos longues. Elles ont du temps libre. Deux minutes, c’est trop court pour elles.» (Le Matin)

Créé: 30.01.2018, 17h35

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