Dimanche 18 novembre 2018 | Dernière mise à jour 01:37
La vengeance est un plat qu'il vaut peut-être mieux ne pas manger tout court.

La vengeance est un plat qu'il vaut peut-être mieux ne pas manger tout court. Image: PhotoAlto/Michele Constantini/GettyImages

Bien vivre Se venger, une bonne idée ?

Thème central du nouveau roman d’Amélie Nothomb ou de séries télé diffusées en ce moment, la vengeance a la cote. Pas sûr qu’elle ait des vertus pour celui qui la pratique.

De la loi du talion à l'autojustice

Le désir de réparation et de «justice» est inhérent à l’humanité depuis que celle-ci est née. Régi par aucune règle pendant des siècles, puis formalisé, comme le montre notamment le Code d’Ur-Nammu des Sumériens – soit le plus ancien texte juridique qui nous soit parvenu. Gravé vers 2100-2050 av. J.-C., donc antérieur aux lois bibliques, il institue notamment une forme de compensation financière en cas d’atteinte physique. En ce sens, il s’oppose à la loi du talion (le fameux «œil pour œil, dent pour dent»), qui fut le principe de base du droit babylonien… et qui prévaut encore dans l’Ancien Testament où l’on voit «un Dieu colérique et omnipotent qui punit à tour de bras. Et c’est précisément cette représentation-là qui conduit à une vision archaïque du droit qui ne peut que blesser et produire du mal aujourd’hui encore», relève le psychanalyste Themelis Diamantis.

Quoi qu’il en soit, au fil du temps, les sociétés se complexifiant, les choses ont évidemment évolué. Et, Lumières oblige, ont même été bouleversées au XVIIIe siècle en Occident. Dès cette époque, la justice, qui implique l’intervention de tiers (police, magistrats…), ne doit en effet plus venger un individu mais, en infligeant des peines (censément) proportionnelles à la gravité des faits commis, lui reconnaître un statut de victime et lui donner une réponse institutionnelle supposée lui apporter un soulagement. Voilà pour la théorie.

En pratique, le Droit n’a évidemment pas vocation à prendre en charge les chamailleries ou vexations non délictueuses du quotidien. Ce qui n’empêche pas les personnalités à caractère revanchard d’en assimiler les principes les plus basiques et simplistes – justifiant ainsi des actes vengeurs qu’ils qualifient «d’autojustice».

Des idées pas sympas qui séduisent les revanchards

Qu’elle soit en mode impulsive, préméditée, au long cours, immédiate, masquée, frontale ou tordue, la vengeance plaît. Du moins si l’on en juge par le succès du livre «Comment pourrir son patron - 150 recettes
pour se faire du bien en lui faisant du mal», du collectif Les Vengeurs masqués (Fayard, 2015) ou des blogs et forums qui regorgent d’idées pour prendre sa revanche sur une cible. Dont
certaines récurrentes:


- Crever ses pneus. «Une vraie calamité!» note Pierre, un Veveysan qui a subi plusieurs fois cette «punition».

- Renverser sa poubelle sur son paillasson.

- La harceler au téléphone. Une technique invasive et «haïssable», soupire Michel, qui a dû changer de numéro de téléphone.

- Saboter ses présentations PowerPoint par des insertions d’images coquines. Tirée du manuel «150 recettes…» cette «plaisanterie» se retrouve depuis 2015 dans le Top 20 des vacheries préférées des internautes en mal de représailles.

- Lui envoyer une enveloppe bourrée de confettis, dans la version légère, ou, pire, de paillettes.

- La menacer anonymement. Bien que violente et pouvant nécessiter une intervention de la police, cette forme de pression est adorée par de nombreux cœurs brisés.

- Utiliser ses messageries après lui avoir piqué ses mots de passe – une malveillance aussi prisée des amoureux éconduits ou trompés.

- Tremper sa brosse à dents dans des WC sales. Moyen peu ragoûtant «mais très jouissif» de se venger d’une sœur agaçante, raconte Inès sur un forum.

- Ajouter de la morve ou de la bave dans ses crèmes de beauté. Cela permet de «rire un peu» quand une coloc monopolise la salle de bains malgré des plaintes répétées, notent plusieurs pestes qui ont testé.

- Envoyer massivement des «pourriels» ou des newsletters en provenance de sites pornographiques, «mais en utilisant uniquement l’adresse professionnelle», insiste Laurence sur un forum.

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Le point commun entre «Les prénoms épicènes», petit dernier d’Amélie Nothomb (chez Albin Michel), le nouveau titre du rappeur Denzel Curry ou les séries télé «Élite», «Demain nous appartient», «The Outpost» et «Mr Inbetween» actuellement diffusées? La vengeance. Un thème éternel, décliné de mille manières dans toutes les œuvres de fiction, comme le souligne le cinéaste Dominique Othenin-Girard. Réalisateur du film d’horreur «Halloween 5 - La revanche de Michael Myers», entre autres, il explique: «Le principe est tout simple: par la narration, on offre au spectateur (ou au lecteur) la possibilité de se projeter et donc de s’identifier aux personnages, à leurs souffrances et à leur besoin de justice. Ces histoires, qui impliquent toujours des relations malsaines entre un dominant et un dominé, constituent un moyen de vivre toutes sortes d’émotions par procuration. Ce sont des espèces d’exutoires!» La fameuse catharsis, donc.

Mais ces dérivatifs fictionnels ne suffisent pas toujours. Si bien que dans la vraie vie, souvent suite à un problème de couple (tromperie, mensonges, rupture inattendue, etc.) ou de relations professionnelles tendues, de nombreuses personnes empruntent la voie de la revanche.

Ainsi Jonas, vingtenaire un brin potache, qui a collé une fine bande de papier adhésif sous la souris de son chef «tyrannique», une «mesure de rétorsion» au lendemain d’une petite remontée de bretelles: «C’est une brèle absolue, technologiquement parlant. Alors le voir devenir fou avant qu’il pense à la retourner, c’était jouissif!» Plus physique, Karine, Genevoise bon teint de 42 ans, a balancé «une douzaine d’œufs sur la voiture d’un collègue» sous prétexte que ce dernier l’avait «pourrie publiquement». Flamboyante quinquagénaire, Juliette a, pour sa part, benoîtement inscrit la maîtresse de son mari volage sur un site de rencontre en la faisant passer «pour une marie-couche-toi-là». Quant à Christiane, qui avoue n’avoir pas supporté l’humiliation et la douleur de l’abandon, elle raconte: «Quand mon amant m’a quittée sans explication, par message vocal, j’ai d’abord cru qu’il m’arrachait la peau et que j’allais en mourir. Quelques heures plus tard, après avoir bien marné et cogité, je me suis révoltée: moi, je ne méritais pas de souffrir. Lui, oui. Du coup, j’ai envoyé un long message à sa femme, où je balançais tout: les raisons pour lesquelles il la trompait, les lieux où l’on se voyait, les dates…» Les yeux brillants, la quinquagénaire fribourgeoise reprend: «Elle n’a pas répondu mais je sais par des copains communs que ça a bien mis le petchi dans leur couple. Si je m’en veux? Pas du tout: il a eu la monnaie de sa pièce! Et elle, eh bien, on dira que grâce à moi, elle sait enfin avec qui elle est mariée…»

Une envie irrépressible

Ce qui les a poussés à agir? L’envie irrépressible de décharger leur rogne et, au fond, de «punir» la personne qui les a bafoués – qu’il s’agisse d’une broutille ou d’un bouleversement plus profond. De fait, «se venger est un désir de restaurer son être lorsqu’on pense qu’il a été dégradé par une offense», note le philosophe Michel Erman, auteur de l’essai «Éloge de la vengeance» (paru aux Presses universitaires de France). Psychanalyste à Lausanne, Themelis Diamantis précise: «Le vengeur, qui estime qu’il s’agit d’un acte de justice (lire encadré), se comporte de façon à blesser l’autre autant qu’il considère avoir été lui-même heurté. Pour y parvenir, il s’implique directement, passionnément, instinctivement, pulsionnellement!» Un avis que partage le philosophe français Jean-François Bossy, à qui l’on doit «L’amour de la vengeance» (Éditions de l’Opportun), et pour qui «le point de départ est la flamme de la colère, l’impression d’un affront intolérable. Cela naît de l’idée d’une urgence absolue de réagir à un outrage et, surtout, de ne pas laisser retomber ce sentiment de l’injure dans le compromis, la lâcheté, le quotidien. Il s’agit de maintenir la sensation de l’intolérable bien haut et de ne pas se laisser endormir. D’une certaine façon, le tort qui a été fait est irréparable!» On l’aura compris: le besoin de châtier est d’une énorme force émotionnelle. Mais le passage à l’acte tient-il ses promesses d’apaisement? Est-ce une bonne idée de céder aux appels pressants de Némésis?

«En agissant de manière chafouine et cachée au détriment de quelqu’un, on perd un peu de son humanité, de sa dignité, et on ne se fait pas du bien»

Themelis Diamantis, psychanalyste

Pour Themelis Diamantis, la réponse claque: «C’est toujours une mauvaise idée!» Il reprend: «A priori, faire une crasse paraît amusant. On peut même y trouver une forme de jouissance malsaine. Le problème, c’est qu’en agissant de manière chafouine et cachée au détriment de quelqu’un, on perd un peu de son humanité, un peu de sa dignité et on ne se fait pas du bien. Je ne suis pas un chantre de la bienveillance, mais je constate que céder à la méchanceté et à la malveillance nous abîme nous-mêmes.» Et, effet boomerang, nous montre qu’on ne vaut pas mieux que le «méchant» qui nous a fait souffrir. Ce qui nous conduit presque immanquablement à des sentiments de frustration, d’amertume et de tristesse. Bonjour la libération!

Cela dit, note le praticien, «on ressent tous des envies de «faire payer» une humiliation, une brimade, et d’autant plus quand il y a une remise en cause totale de sa vie – comme cela arrive en cas de trahison ou de rupture. C’est normal, ça fait partie de nous. Cependant, se livrer au jeu du «tu m’as fait mal, je te fais mal en retour», c’est accepter de laisser nos instincts et nos pulsions prendre le dessus sur nous. Or, dans ces circonstances, il faudrait d’abord faire appel à sa raison.» C’est-à-dire se poser les bonnes questions sur soi et ses propres comportements, prendre un peu de hauteur et de recul. Quitte à échafauder des plans machiavéliques. On ne les mettra pas à exécution, mais par une démarche mentale consciente, ils nous permettront de reprendre symboliquement la main sur les événements afin de nous reconstruire, de pouvoir restaurer l’image de nous-mêmes qui s’est trouvée «endommagée» et, peu à peu, d’intégrer la blessure comme un moment de la vie parmi d’autres. Autrement dit: de pardonner.

Estimant qu’imaginer pouvoir se soulager par une vendetta est «d’une naïveté confondante», Jean-François Bossy voit, comme le psychanalyste lausannois, le besoin de revanche comme la manifestation d’une blessure narcissique. Ce qu’il appelle une «irritabilité du moi». Il précise: «Nous grattons indéfiniment notre plaie, dans ce plaisir renouvelé de l’excitation procurée par la démangeaison et ainsi nous alimentons le sentiment d’humiliation.» Pour la délivrance, on repassera… Sans compter que celui qui joue des coups tordus en douce «ne règle absolument rien», poursuit Themelis Diamantis.

Car si l’objet du courroux comprend qu’il est devenu une cible, il ignore généralement d’où partent les attaques: «Le vengeur qui avance masqué peut jubiler à l’idée d’embêter quelqu’un en lui faisant envoyer des pourriels, en l’inscrivant sur un site échangiste ou Dieu sait quoi. Il n’empêche que, concrètement, il jouit seul dans sa bulle. Tout cela reste entre lui et la vengeance qu’il autonourrit. Pour permettre aux choses d’avancer, il faut une rencontre avec la réalité.»

Est-ce à dire qu’un règlement de comptes au grand jour serait plus acceptable? «Absolument!» En gros, note le psychanalyste, il s’agit d’essayer de communiquer, voire de renvoyer l’affront à l’expéditeur en face à face, en sublimant sa colère par un trait d’humour ou une phrase bien sentie qui lui permettra de comprendre pourquoi il se fait tacler. Dans le même ordre d’idée, il est aussi concevable d’envoyer une lettre, un message ou n’importe quoi… «du moment que les choses se font franchement». Tout comme il est imaginable de suivre ce conseil attribué à Lao Tseu: «Si quelqu’un t’a offensé, ne cherche pas à te venger. Assieds-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre…»

(Le Matin)

Créé: 03.11.2018, 22h58

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