Lundi 19 novembre 2018 | Dernière mise à jour 12:14

L'interview indiscrète Éric Zemmour: «SAS, c’était mon bouquin de cul à moi»

Son livre «Le suicide français» cartonne en France, mais en Suisse aussi. Qui est vraiment ce polémiste? Avant sa venue à Genève, il nous parle de lui.

Image: SIPA

Sa liberté de penser

En théorisant de manière docte, brillant dans la formule, agaçant, provocateur et obstiné sur le fond, Eric Zemmour dépeint à sa façon le déclin de la France à travers 40 ans d’histoire. Il se dévoile, prend des risques, assume et fait mouche. En tête des ventes en France, il se classe chez nous entre Zep et Modiano dans le top 10 de Payot et fait bientôt le plein d’invités au dîner débat de Convergences à Genève avec 190 inscrits. Un record. Cela ne lui donne pas raison pour autant. Ennemi du politiquement correct, il a la main lourde, choque lorsqu’il parle des Arabes et des Noirs, de Pétain et des Juifs.
Mais son copieux pavé interroge notre époque sans capitaines et sans repères.

Reste la façon dont on le lit, avec ou sans lunettes idéologiques, de l’œil gauche ou du droit. Zemmour le coruscant a souvent le visage que l’on veut bien lui donner. L’intention qu’on lui prête. Il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il s’explique, professeur de son propre système. Ne laissant plus la place au doute, aux soupçons réducteurs: «Etes-vous raciste, négationniste?» Penser librement, c’est susciter le débat, bousculer au risque de déplaire. 

«Le suicide français», Eric Zemmour, 500 p., Ed. Albin Michel

L'EDITO

Au pays de la polémique, le polémiste est roi

La France adore les polémiques. Elle s’en abreuve, elle s’en invente. Leur place dans l’actualité est énorme. Et forcément, notre grand voisin aime aussi les polémistes. Ou les déteste. Et adore en débattre.

Il y a donc quelque chose relevant du rapport amour-haine autour d’Eric Zemmour. Ce brillant journaliste au quotidien de droite Le Figaro, devenu célèbre comme chroniqueur, le samedi soir sur France 2, dans «On n’est pas couché», l’émission de Laurent Ruquier. Un plateau télé où il faut chambrer, attaquer et donc lancer des… polémiques.

Or la France va mal. En tout cas, c’est ce qu’elle aime se répéter. Pour ensuite qu’on s’y engueule encore mieux afin de savoir à qui la faute. Et quand il s’agit de réformer en profondeur, de soigner là où la plaie est béante, ça gueule encore plus fort.
Ces traits de caractère ici caricaturés font partie du charme et de l’identité d’un pays qui perdrait une partie de son sel sans cela. Vu de Suisse, c’est un peu la gouaille qui nous manque parfois et dont on aime se moquer. C’est aussi d’un œil inquiet que l’on voit ce pays vaciller sur des fondations pourtant solides et prestigieuses.

Eric Zemmour incarne un peu tout cela.Au-delà de ses prises de position, nous avons voulu savoir qui il était. Ses réponses à l’«Interview indiscrète» du «Matin» servent de révélateur au personnage qui fascine ou scandalise; même en Suisse romande, où son livre figure dans les meilleures ventes et où les affres du grand voisin trouvent toujours écho. En allant gratter, voire cogner là où la France a déjà mal, il cristallise les déchirements d’une nation qui se demande qui elle est et où elle va. Et, au pays où la polémique est reine, ses dérapages et outrances lui permettent d’exister.

Grégoire Nappey, Rédacteur en chef

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Il arrive dans les imposants locaux du Figaro en imper bleu et écharpe bordeaux, échappé d’un TGV en provenance de Londres. Depuis la sortie de son livre à succès, «Le suicide français», le journaliste et écrivain Eric Zemmour, 56 ans, ne laisse personne indifférent avec ses prises de position jugées souvent extrêmes. Avant de venir participer à un dîner débat à Genève, il a accepté de répondre à l’Interview indiscrète du «Matin».

Eric Zemmour, qui êtes-vous?

Un homme, Français, écrivain, journaliste, père, mari (rires) ! Un amoureux de la France, inquiet et même désespéré.

Un polémiste?

J’aime la polémique. C’est sain.

Quel est votre tout premier souvenir?

La beauté de ma mère en minijupe Courrèges dans les années 60. Les hommes se retournaient sur elle et ça m’exaspérait (rires). C’était incroyable, je vous assure. Depuis, je ne suis plus jaloux.

Etiez-vous un enfant sage?

J’étais turbulent, insolent, courant partout. Je cassais tout. Il fallait que je joue au foot des heures par jour. En plus, j’étais premier de la classe. J’embêtais tout le monde parce que j’avais compris avant tout le monde.

De quoi aviez-vous peur?

De mon père (ndlr: juif originaire d’Algérie). Il était très sévère et on le voyait peu. Le général de Gaulle a très bien théorisé là-dessus: le chef doit être secret et à distance. Il avait raison. Même les pères devraient être comme ça. On est trop présents aujourd’hui.

Votre père était ambulancier.

D’abord préparateur en pharmacie. Après, il a eu jusqu’à dix ambulances.

Dans l’enfance, quel fut votre plus grand choc?

La maladie de ma mère diabétique. Elle faisait des malaises hypoglycémiques, c’était très dur à voir. Il n’y avait pas de traitement. Elle partait tout de suite à l’hôpital. On était coupés pendant deux ou trois jours. On vivait avec mon petit frère chez mes grands-parents. Elle revenait et trois mois après repartait. Plus tard, il y a eu des traitements. Elle a pu rester à la maison.

Votre mère vous disait-elle «Je t’aime»?

Elle l’écrivait parfois en me faisant des mots lorsqu’elle m’offrait des livres.

Que lisiez-vous?

A 11 ans «Les Trois Mousquetaires» de Dumas puis «Napoléon» d’André Castelot. Et à 14 ans, «Illusions perdues» de Balzac. A l’époque, ils faisaient des adaptations de grands chefs-d’œuvre de la littérature française à la télévision et je disais: «Je veux ce livre.» Et immédiatement, ma mère me l’achetait.

D’où vient ce goût des livres et des lettres?

Mon père adorait la littérature française. Il avait, jusqu’à sa mort, un petit carnet dans lequel il notait des phrases de Victor Hugo et de tant d’autres. Il avait une fascination pour la littérature française mais ça n’était pas un lettré. Moi, j’ai aimé à la fois les histoires mais surtout la forme. J’aime la littérature, c’est-à-dire l’écriture. Je m’amusais, tout petit, à copier les grands écrivains. Je faisais des poèmes, j’écrivais à la manière de… En fait, je retiens, je m’imprègne du style quand je lis. Autant que je m’en souvienne, j’ai toujours été comme ça.

Comment avez-vous gagné votre premier argent?

Mon père me donnait ce que je voulais. Je n’étais pas dépensier. En général, je revenais avec de l’argent. Pour ça, j’étais assez sage. Je n’avais pas de besoins de consommation. Les marques ne m’intéressaient pas. J’ai eu mon premier salaire à 23 ans en travaillant dans la pub.

Que vouliez-vous devenir?

Ecrivain! Il y a cette scène magnifique dans «Illusions perdues». Rubempré à Paris assiste à la première pièce de théâtre et veut séduire Coralie. Il lui lit l’article qu’il a écrit. J’ai découvert ça à 14 ans et je me suis dit: «C’est ça que je veux faire.» Ecrire et être à Paris.

Où viviez-vous?

En banlieue parisienne toute mon enfance. Et, dans les années 70, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Des quartiers populaires.

L’amour pour la première fois, c’était quand et avec qui?

Le premier amour, c’est incontestablement celui que je portais à ma mère. Après, ce sont des amourettes. On se construit, on découvre, on tâtonne. On n’est pas brillant (sourire) . Comme tout le monde.

Beaucoup lisaient «Playboy».

Mon père achetait SAS, c’était mon bouquin de cul à moi.

Les scènes de sexe étaient plutôt réalistes.

Magnifiques. J’en ai écrit quelques-unes dans un de mes romans et j’ai trouvé que c’était difficile. Gérard de Villiers se débrouillait très bien. Pour moi, SAS c’était un livre érotique (rires).

C’est quoi, le vrai bonheur?

Des choses simplissimes. Etre en famille avec ma femme et mes enfants. Au bord de la mer en écoutant le «Stabat Mater» de Pergolèse ou une chanson des Stones. La sérénité, le calme. En vacances, je débranche. Mon seul lien, c’est les livres.

La plus belle de vos qualités?

J’ai une très bonne mémoire. Je retiens très bien. Je note tout. Et je sais où aller rechercher ensuite.

A 12 ans vous découpiez «Le Monde» et classiez les articles.

Les articles de politique internationale. C’est aussi pour ça que j’aimais Napoléon. Il était l’équivalent du président américain d’aujourd’hui. Il régnait sur l’Europe, négociait avec les grands et ça me fascinait. Et quand j’étais enfant, c’était le général de Gaulle. Donc, presque ça. Il rappelait cette époque glorieuse de la France. C’est ce qu’il voulait d’ailleurs.

Cette faculté de penser en dehors des cases vous est venue très tôt. A la récréation, vous débattiez autour de la nationalisation de Dassault à 14 ans.

Cela montre l’ambiance dans laquelle on a grandi, saturée de politique. J’adorais ça. On avait 14, 15 ans. On se querellait sur la nationalisation de Dassault mais sérieusement. C’est inimaginable aujourd’hui pour nos enfants. Après, on se querellait sur le foot, pour une fille.

Les politiciens étaient les pères de la nation.

Et quel niveau! Nous, c’était de Gaulle et Pompidou, ce n’est pas Sarkozy et Hollande. Là, on est descendus de trois étages. Je me souviens qu’à la table familiale, les vieux parlaient de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre d’Algérie, du général de Gaulle, ce n’était pas rien. Ça change tout ça. Nous, on va s’engueuler sur quoi?

Votre plus grand regret?

Longtemps, d’avoir raté l’oral de l’ENA. Plus maintenant. J’étais alors le premier de la classe à qui on dit qu’il n’est pas le premier.

Qu’est-ce qui n’a pas joué?

Le grand oral et l’anglais. L’anglais surtout, j’ai eu 5. C’était catastrophique (rire sonore).

Avez-vous déjà volé?

Des bonbons.

Jamais de vinyles?

Ah non! J’allais à la FNAC, à Châtelet, acheter mes albums des Stones. Une vendeuse revêche nous passait les disques. Un souvenir extraordinaire. On pouvait les écouter avec un casque. Je les ai conservés.

Avez-vous déjà tué?

Je vis dans un monde sans animaux. Mais je ne pourrais pas leur faire de mal. Même à une mouche.

Si vous aviez le permis de tuer quelqu’un, qui serait-ce?

La peine de mort est une question très compliquée. Des jours, je suis contre. Je me dis qu’on n’a pas le droit d’ôter la vie, qu’on n’est pas Dieu. Et à d’autres moments, je pense qu’en supprimant la peine de mort, on a supprimé la hiérarchie des peines. Et ça joue dans la déréliction générale de nos sociétés occidentales, dans l’accroissement de la violence. Je suis partagé entre ces deux thèses qui me séduisent successivement. C’est vraiment compliqué. Un problème de conscience.

Avez-vous payé pour l’amour?

Non. Moi, je suis surveillé.

Faut-il pénaliser les clients des prostituées?

Non. On voit bien la volonté de criminaliser la sexualité masculine, qui repose sur la pulsion et non sur le sentiment. C’est une intention idéologique qui est derrière. On veut que toute relation sexuelle qui ne soit pas de l’ordre du sentiment, selon la méthode traditionnelle féminine, soit ostracisée et criminalisée. C’est ça l’enjeu réel.

Vous dites que l’homme est devenu une femme comme les autres. N’est-ce pas l’inverse?

Toute l’époque pousse à l’indifférenciation sexuelle. A créer une espèce d’androgyne, ni homme ni femme et un peu les deux.

Avec qui aimeriez-vous passer une agréable soirée?

Napoléon, sans hésiter. Pour lui demander: «Pourquoi es-tu allé en Russie?» (Il rectifie en riant.) «Pourquoi êtes-vous, majesté...»

Qui trouvez-vous sexy?

BB, les actrices italiennes des années 60, Romy Schneider dans «César et Rosalie». Les jeunes ne me séduisent pas vraiment.

Pourquoi avez-vous pleuré la dernière fois?

A la mort de mes parents. Mon père l’année dernière et ma mère un peu avant. Sinon, lors du match France-Allemagne en 82. (Rires.) C’est vrai, j’étais en larmes.

De quoi souffrez-vous? A vous lire, de cette France qui va mal.

C’est vrai.

Vous concluez ainsi: «La France se meurt, la France est morte.» Comme si vous refermiez le tombeau.

Malraux le dit déjà: «De Gaulle a porté le cadavre de la France.» Depuis 40, la France est dans un état second, mais là je pense qu’on est en train de passer à une France qui n’est plus la France. Entre la mondialisation, l’immigration avec une population qui n’est plus vraiment française, avec des mœurs qui ne sont plus françaises avec un droit qui est de moins en moins français avec un pouvoir qui est de moins en moins français, ça s’appelle toujours la France, mais en quoi est-ce encore la France?

Si les compteurs étaient remis à zéro, la France restée telle que vous l’avez connue, est-ce que cela changerait quelque chose?

Moi, je pense que oui. Mais c’est impossible. C’est une crise de tout l’occident, une crise de toute l’Europe. La France? Quand on parle de crise économique on se leurre. La crise n’est pas économique, elle est morale et morale est un faible mot. Elle est de l’âme. C’est l’âme française qui est malheureuse.

Vous irritez et parfois au-delà. Etes-vous victime de menaces?

Il y en a eu, ça fait longtemps. Sans effets. (ndlr: une lettre de menaces contre lui et sa famille en 2012.)

Croyez-vous en Dieu?

Question difficile. Je suis un peu pratiquant. J’ai une approche juive de la religion: le rituel permet de ne pas se poser la question de la foi. Pour les chrétiens, la foi détermine le rituel. Pascal écrivait: «Agenouillez-vous et vous croirez.» Je m’agenouille sans savoir si je crois ou pas. Ma raison ne croit pas, mais je m’agenouille quand même.

Quel est votre péché mignon?

Un mille-feuille chez Lenôtre.

Trois objets culturels à prendre sur une île déserte?

«Mémoires d’outre-tombe» de Chateaubriand, le «Stabat Mater» de Pergolèse et «Get Yer Ya-Ya’s Out» des Rolling Stones. «Barry Lindon», «Que la fête commence» et «Les Tontons flingueurs».

Combien gagnez-vous par an?

Je ne répondrai pas. En France, c’est une catastrophe. Vous l’avez compris, je suis un peu surveillé…

Combien d’exemplaires avez-vous vendu?

Je ne sais pas. Le tirage est de 350 000 dont 250 000 en librairie. Avec 200 000 vendus, ce serait formidable.

Qui sont vos vrais amis?

Des gens inconnus. Des vieux amis.

Des politiques aussi?

Des amitiés, non, mais des sympathies. Chevènement, Pasqua, jadis Philippe Séguin. Cambadélis, Mélenchon. Je m’entends bien avec les Le Pen, père et fille. Mais ça n’est pas des amis tout ça. C’est dû à mon métier.

Que souhaitez-vous à vos pires ennemis?

Pas de malheur. Je n’ai pas cette méchanceté-là. J’ai peut-être tort.

Ronflez-vous la nuit?

Non. Ma femme me l’aurait dit.

Que pense Mme Zemmour de tout ça?

C’est difficile pour mes proches. Je n’en dirai pas plus, mais c’est difficile pour eux. La violence des attaques est beaucoup plus difficilement supportable par ma femme et mes enfants que par moi. (ndlr: son épouse est avocate).

Qui aimeriez-vous voir répondre à ce questionnaire?

Le duc de Saint-Simon dont j’ai lu «Les Mémoires». Encore une fois, ma mère m’offrait tous les livres.

Dîner débat avec Eric Zemmour, le 25 nov., 19 h 30, Hôtel Métropole (GE). S’inscrire: www.e-convergences.ch Dédicace: Payot GE Rive Gauche, 25 nov., 12 h 30 à 14 h. (Le Matin)

Créé: 15.11.2014, 09h19

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