Dimanche 31 mai 2020 | Dernière mise à jour 12:01

Interview indiscrète Jean Troillet: «Je me suis bagarré pour rester en vie»

L’alpiniste valaisan, 68 ans, prépare une nouvelle expédition en Antarctique. Rencontre avec une force de la nature.

«A 8000 m, on est près de l’au-delà et il ne faut pas aller plus loin. Sinon, c’est fini »

«A 8000 m, on est près de l’au-delà et il ne faut pas aller plus loin. Sinon, c’est fini » Image: Maxime Schmid

UN FILM ET UN LIVRE

Le documentaire «Jean Troillet, toujours aventurier», de Sébastien Devrient, sera projeté pour la première fois
à Vevey le 12 mai.

Le livre «Jean Troillet, une vie à 8000?mètres», de Pierre-Dominique Chardonnens et Charlie Buffet, dans la collection Guérin des éditions Paulsen, sort le 19 mai.

Infos sur la tournée romande du film: www.vertigesprod.ch

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En 2016, Jean Troillet fête ses 50 ans d’alpinisme, 40 ans d’expéditions et les 30 ans du record de l’ascension de la face nord de l’Everest. «Vous avez vu le film «Everest»? Moi oui, avec mes enfants. Les personnages découvrent les crampons au camp de base, c’est vraiment du cinéma», lâche-t-il, amusé. Pas d’effets spéciaux dans le documentaire «Jean Troillet, toujours aventurier». On y découvre des images fortes, notamment lorsqu’il est victime d’un accident cardio-vasculaire en 2012 lors d’une expédition au Népal, sur l’Annapurna.

Jean Troillet, qui êtes-vous?

Je suis un aventurier qui aime souffrir pour atteindre un but qui m’apporte beaucoup de choses intérieurement. En tant que guide de montagne, j’ai connu des épreuves terribles, avec un accident en 1969. Mon client était mort. Sur mon lit d’hôpital, je me disais que je ne pouvais pas abandonner la montagne.

Votre premier souvenir?

Vers 10 ans, la fierté d’aller chercher les moutons avec l’oncle Auguste, dans le val Ferret. Il y avait un mètre de neige, la route était fermée. J’étais resté sage toute la semaine pour ça. J’avais des souliers trop petits et j’ai perdu tous mes ongles après, mais je n’ai rien dit car c’était moi qui devais y aller.

Etiez-vous un enfant sage?

Non. Je n’étais pas dans les normes voulues de la société dans laquelle j’ai grandi. Papa avait compris que j’avais tellement d’énergie qu’il fallait que je la dépense. A partir de 10 ans, j’allais livrer les sacs de farine, de sucre, de sel aux paysans. Une fois que j'avais fini ma tournée, j’étais bien.

Enfant, de quoi aviez-vous peur?

De rien, à part les examens à l’école. On m’a toujours traité de «petit diable», et quand j’ai accepté cela, j’étais heureux d’être un petit diable.

Dans l’enfance, quel fut votre plus grand choc?

A l’école, la dureté de l’instituteur. Il en a humilié, des élèves. Il pensait avoir tous les droits. De nos jours, il serait en prison.

Votre mère vous disait-elle «je t’aime»?

Oui. J’avais la meilleure maman du monde. Elle donnait tellement!

Comment avez-vous gagné votre premier argent?

J’ai travaillé dur dans le magasin de papa parce que je voulais une corde orange 13 mm Mammut et la veste duvet Lionel Terray bleu ciel. J’ai dormi avec la corde la première nuit!

Que vouliez-vous devenir?

Je voulais simplement être heureux. J’étais la joie de vivre, comme gamin. A l’école, la moindre bêtise nous valait d’être punis. Je suis resté parfois jusqu’à 20 h en retenue, devant les cartes du Valais, de la Suisse et de l’Europe.

L’amour pour la première fois. C’était quand et avec qui?

Je ne me rappelle pas. Je voyais les copains avec leurs chéries qui leur bloquaient tout, y compris le sport. Cela ne m’intéressait pas.

C’est quoi, le vrai bonheur?

Les instants exceptionnels que j’ai vécus. A 8000 mètres, on est près de l’au-delà et il ne faut pas aller plus loin. Sinon, c’est fini. Mais tu passes avec le sourire, sans souffrance. Je suis resté 1 h 30’ allongé au sommet de l’Everest avec Erhard Loretan. J’ai pensé à ma maman. Je l’ai fait beaucoup souffrir aussi à chaque fois que je partais dans l’Himalaya. Au village, papa était chef de la colonne de secours, elle l’avait aidé à transporter des blessés, des morts.

A-t-elle cherché à vous freiner?

Après l’Everest, elle m’a dit: «On ne peut pas aller plus haut, c’est bon!»

La plus belle de vos qualités?

L’amitié. Je pardonne les coups tordus, mais je me rappelle toujours une chose: quand un serpent t’a mordu, il peut le refaire.

Votre plus grand regret?

Pas de regrets! J’ai encore plein de projets. Quand je regarde en arrière, je suis impressionné de la vie que j’ai menée.

Avez-vous déjà volé?

Une fois, mais ce n’était pas vraiment voler. J’ai voulu essayer la cigarette et j’ai pris un paquet à 80 centimes dans le magasin de papa. Une horreur!

Si vous aviez le permis de tuer quelqu’un, qui serait-ce?

Personne! Par contre, je ne sais pas comment je réagirais si on touchait à mes enfants, Justine, Alice et Jules.

Déjà menti à votre épouse?

A Mireille, non. Elle sait tout lire en moi. A maman, je ne lui disais pas tout. Je me souviens d’un accident de moto: j’avais dit que j’avais glissé sur la neige, mais elle s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de neige.

Avec qui aimeriez-vous passer une agréable soirée?

Avec les amis! Comme la surprise que m’avaient préparée ma femme et le réalisateur Sébastien Devrient à la fin du tournage. J’étais fatigué et d’un coup, je vois par les fenêtres des copains qui arrivent. Cela a été extraordinaire!

Qui trouvez-vous sexy?

Ma femme, Mireille. Et sinon, les vraies femmes, pas les mannequins.

Pour qui était votre dernier baiser?

Les enfants, en les emmenant prendre leur bus pour l’école.

Vos dernières larmes?

Lorsque mon ami Sandro a quitté ce monde, en février. On avait fait plein de choses ensemble au Canada, de 1975 à 1984.

De quoi souffrez-vous?

J’ai un petit problème de polymyalgia rheumatica. Je suis soigné par un médecin et par une amie naturopathe.

Avez-vous déjà frôlé la mort?

Pas en montagne. Même lorsqu’une cordée m’est tombée dessus au Grand-Combin en 1969. Je me suis toujours bagarré pour rester en vie. J’ai envie de vivre jusqu’à 104 ans. Ulrich Inderbinen, de Zermatt, a été guide de montagne jusqu’à 97 ans. Il est mort à 104 ans. Bel exemple!

Croyez-vous en Dieu?

Oui! En Dieu, pas dans les religions. Au sommet de l’Everest, avec Erhard Loretan, on ressentait comme une présence.

Trois objets culturels (livres, CD ou DVD) que vous emmenez sur une île déserte?

Surtout des livres d’aventuriers et d’espionnage. Grâce à mes enfants, je découvre la musique actuelle, on est allés écouter Cœur de Pirate l’an dernier au Paléo.

Combien gagnez-vous par an?

Je ne sais pas. C’est ma femme qui sait tout ça.

Pensez-vous gagner assez par rapport au travail fourni?

Oui, je suis un enfant gâté. J’ai toujours eu ce qu’il fallait au bon moment.

Qui sont vos vrais amis?

Presque tous ceux que l’on voit dans le film.

Que souhaitez-vous à vos pires ennemis?

De ne pas me croiser.

Qui aimeriez-vous voir répondre à ce questionnaire?

Mike Horn. J’aime bien l’écouter. Il a tellement de choses à transmettre. Il a de l’avance sur moi à ce niveau-là.

Créé: 30.04.2016, 09h01

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