Samedi 18 janvier 2020 | Dernière mise à jour 04:11

Reportage Lauriane Sallin a accompli sa mission au Maroc

L’étudiante a acheminé du matériel médical en camion au Maroc, malgré un nombre incalculable d’obstacles. «Le Matin» l’a suivie dans son périple. Récit.

BILAN DE L’AVENTURE, LAURIANE SALLIN

APRÈS 10 JOURS DE VOYAGE, VOUS ÊTES DE RETOUR À LA MAISON. QUEL BILAN TIREZ-VOUS?

On a eu un happy end, comme dans les films américains. Maintenant, j’ai l’impression que ce n’était pas si difficile. Mais c’était très dur en réalité. Il y avait une tension incroyable pendant tout le voyage. À Tanger, j’ai envisagé de retourner en arrière. Mais ce n’était pas possible, il nous manquait encore plus de papiers pour rentrer en Europe! Et je ne pouvais pas abandonner le camion là. Je me suis demandé si j’allais un jour rentrer chez moi!

VOUS SERIEZ PRÊTE À REPARTIR?

Oh oui! Si je trouve le temps, avec mes cours à l’université. J’ai déjà manqué pas mal de jours. Et il faudrait des sponsors pour payer le voyage cette fois. Quand tout est devenu si compliqué, je me suis demandé si mon projet était vraiment utile. Mais c’est utile. J’ai amené pour des centaines de milliers de francs de matériel médical, en partie neuf, donné par les hôpitaux en Suisse. On aurait jeté les machines de surveillance des constantes que j’ai amenées, car on rééquipe tout avec des appareils ayant du wi-fi. C’est dommage d’avoir à payer pour les détruire alors qu’ils sont si utiles ailleurs. Mon projet s’inscrit juste dans la logique actuelle du recyclage.

LE CHIRURGIEN CARDIAQUE QUI A REÇU VOTRE DON À RABAT, JAAFAR RHISSASSI, ESTIME AUSSI QUE VOTRE ACTION EST IMPORTANTE POUR LES FEMMES MAROCAINES. QU’EN PENSEZ-VOUS?

Ce que j’ai fait, ce n’est pas vraiment ce qui se fait au Maroc. Je l’ai bien senti à la douane. Ils ont fait une photocopie de ma carte grise puis ils ont barré mon nom pour mettre celui d’Emerick. Personne ne s’oppose au fait que je conduise, ils trouvent même ça marrant. Mais sur les papiers, ce n’est pas envisageable. On ne possède pas de camions, me semble-t-il, si on est femme au Maroc. Moi, plutôt que de scander des slogans, je préfère agir. Je savais que si je prenais part à ce voyage, médiatiquement ce serait plus fort. Et je sais que j’ai lutté contre les stéréotypes. C’est aussi pour ça que j’ai tenu à parquer le camion moi-même sur le ferry.

EST-CE AUSSI POUR CELA QUE VOUS AVEZ TOUS LES JOURS CONDUIT EN PETITE ROBE ET TALONS?

Je suis toujours habillée comme ça. Ces chaussures sont très confortables. Je voulais rester comme je suis. J’ai mon style.
Je ne veux pas me déguiser pour être une caricature de routière.
Je l’aurais fait même s’il n’y avait pas eu de photographes.

COMBIEN A COÛTÉ CE PROJET FINALEMENT?

Tout le monde m’a aidée. Terre des hommes et Corelina m’ont soutenue pour l’organisation. Emerick m’a offert les cours
de conduite. Le comité de Miss Suisse a payé les examens du permis. Et ils m’ont donné un budget de 15 000 francs pour le voyage. Mais on est largement en dessous car le camion consomme moins que prévu. Le camion, d’une valeur de 13'000 francs, m’a été offert par Kolly. Je pense le revendre et verser l’argent à Corelina. Et le matériel médical a été offert par des hôpitaux suisses. J’espère que mon initiative sera suivie par d’autres et qu’un jour, on ne jette plus de matériel médical.

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Plus de 2700 kilomètres à l’aller, son camion bloqué 26 heures à la douane de Tanger, quelques heures de sommeil glanées par-ci par-là et une montagne d’ennuis administratifs: Lauriane Sallin, 23 ans, n’a pourtant pas perdu de vue son objectif, à savoir livrer, en camion, du matériel médical récupéré en Suisse à l’hôpital des enfants de Rabat, au Maroc. Elle a finalement accompli sa mission après cinq jours d’un voyage haut en couleur.

«Le Matin» l’a suivie dans son périple depuis Fuente Obejuna, à une heure de Cordoue en Andalousie. Elle nous y avait donné rendez-vous le 15 mars, deux jours après son départ de Chavornay (VD) au volant de son 18 tonnes. Dans son odyssée, Miss Suisse a pu compter sur l’aide de son moniteur de conduite Emerick Wicki, 51 ans, qui, touché par son projet humanitaire, lui avait déjà offert les cours de conduite pour son permis poids lourds. «Nous ne mettons jamais l’autoradio, nous confie Lauriane, tout sourire lorsque nous la retrouvons en Espagne. Avec Emerick, on s’entend tellement bien, on a le même humour et plein de points communs. On n’arrête pas de parler.» De quoi?

De la pièce de théâtre sur la Grèce qu’écrit le moniteur d’auto-école et bateau, dramaturge à ses heures libres, et qui passionne l’étudiante en lettres et archéologie. Du cancer qui a emporté la sœur de Lauriane et l’épouse d’Emerick. Mais aussi de leur goût de l’aventure, des voyages et de leur envie de changer, un peu, ce monde. «Je pense faire mon permis bateau avec Emerick après. Je réfléchis à un projet humanitaire en ce sens. Les permis t’offrent plein de possibilités. Je vais devenir transporteuse de matériel humanitaire!», rigole-t-elle. «Sérieusement, être chauffeur routier c’est très difficile. Tu as mal au dos, il faut être très concentré. Et nous, on a la chance de voyager à deux.» Depuis leur départ, ils s’alternent au volant: deux heures chacun, puis une pause. Le camion est bridé à 92 km/h mais la vitesse de croisière avoisine plutôt les 80 km/h.

Vingt-neuf heures de voyage

Après une nuit à l’hôtel à Port-Vendres puis une à Valence, le duo s’apprête à dormir à Fuente Obejuna, chez Mathilde Léon, la tante par alliance de Lauriane. La journée se termine donc avec eux, en famille, autour de spécialités de la région. Puis au lit! Car le départ pour Rabat est fixé à 4 h du matin le lendemain. Au programme: 5 h jusqu’à Algeciras, puis 1 h 30 de ferry et encore plus de 3 h de route au Maroc. Mais rien ne se déroulera comme prévu. Car depuis 48 heures, aucun ferry ne fait la traversée à cause du mauvais temps, apprend-on à ce moment-là. Des centaines de camions attendent une place. «On ne change rien à nos plans, on verra une fois sur place», lance Lauriane, confiante.

Les traits sont tirés, la nuit encore épaisse, le froid piquant lorsque nous nous mettons en route au petit matin. Lauriane au volant, Emerick sur le siège passager. Nous, nous les suivons en voiture. Nul ne se doute alors de l’interminable journée qui nous attend. Arrivés à 10 h finalement au port d’Algeciras, on découvre qu’une place est disponible dans un ferry partant à… 23 h 59! Et que Lauriane Sallin n’a pas les papiers nécessaires pour entrer au Maroc avec son chargement. La transitaire, mandatée dans le pays par Terre des hommes pour les établir, est aux abonnés absents. Et il s’agit encore de trouver un transitaire pour les papiers de sortie d’Espagne.

Emerick Wicki est obligé de rester au volant du camion dans le port. C’est donc Miss Suisse, propriétaire officielle du véhicule, qui doit gérer l’aspect administratif. À la douane, on nous décrit la marche à suivre, on assure qu’elle ne pourra pas entrer au Maroc. Mais un transitaire francophone, surgi de nulle part, fait miroiter des solutions. Quelques heures et 400 euros plus tard, il établit les sésames. Lauriane Sallin s’étonne des fautes dans les noms et dans le numéro d’immatriculation. Le «passeur» lance à son collègue: «Les Suisses sont pointilleux. Refais les papiers!»

L’aide de l’ambassadeur suisse

À 22 h 30, nous retrouvons nos deux chauffeurs dans la file d’attente des camions. Nous sommes tous remontés à bloc après avoir dormi trois heures à l’hôtel. Mais aucun bateau à l’horizon. Le vent ne faiblit pas. Le départ est repoussé à 3 h du matin. Il faut donc s’armer de patience. Deux petites couchettes amovibles, derrière les sièges leur permettent de se reposer. Tandis que «Le Matin» tue le temps à la cafétéria de l’embarcadère. Puis c’est enfin le bout du tunnel: malgré la fatigue, le froid et la faim, Lauriane se parque brillamment sous nos yeux en marche arrière dans le ferry. Un autre routier vient la féliciter. «C’est un des plus beaux moments du voyage. Je criais victoire! Les employés du port voulaient qu’Emerick manœuvre. Mais j’ai pensé que c’était à moi de le faire. C’est joli de dire que tu sais conduire. Il faut aussi le montrer», se réjouit la jeune femme. La mer est démontée, les vagues de 3 mètres balancent le ferry comme un jouet. Trop pour Emerick, pourtant habitué de la mer, et la soussignée qui doivent finir le voyage dehors, à l’air frais, avec l’écume des vagues qui s’abat sur le pont.

Quand nous posons enfin le pied sur la terre ferme, à 4 h 30 heure locale, à Tanger Med, on croit les ennuis terminés. Après quelques tracasseries à la douane, nous partons. Mais seuls: Lauriane et Emerick ne peuvent pas entrer au Maroc… à cause de leurs papiers! «Si j’ai bien compris, c est l’expéditeur qui ne les a pas faits correctement, nous explique l’ambassadeur de Suisse au Maroc, Massimo Baggi. Il mettra tout en œuvre, avec Terre des hommes, pour faire pression sur la transitaire marocaine. En attendant, notre duo décide de rejoindre Rabat en taxi vendredi soir pour ne pas manquer la soirée donnée par l’ambassadeur en leur honneur.

Retour à Tanger Med le samedi matin. A 15 h 10, c’est l’euphorie: le camion est autorisé à quitter la zone franche. Lauriane entre enfin dans l’enceinte de l’hôpital des enfants de Rabat à 20 h. Plus personne n’est là pour décharger. Ni une ni deux, le chirurgien Jaafar Rhissassi, responsable de l’unité pour les enfants cardiaques, met sur pied une équipe de gardiens pour l’aider à décharger. Nous participons tous, y compris notre chauffeur de taxi. «On a réussi!», s’exclame Lauriane sous les applaudissements. Le professeur Rhissassi est ému. Il y a là des dizaines de sacs de draps, des chaises roulantes, des lits de salle d’opération, des appareils de contrôles des constantes, une lampe de salle d’opération. «Cela nous permettra de prendre en charge un maximum de petits patients, dit-il. C’est un cadeau magnifique qu’elle nous a fait.»

Créé: 24.03.2017, 15h52

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