Dimanche 18 août 2019 | Dernière mise à jour 14:22

Interview indiscrète Roberto Alagna: «Le mensonge, y a que ça de vrai!»

Le ténor français d’origine sicilienne raconte sa vie comme un roman. A Genève, lundi soir, alors qu’il n’avait dormi que deux heures, il était animé d’une énergie folle. Musique, maestro!

Le making of de son dernier album Pasión

Angela Gheorghiu et Roberto Alagna dans La Tosca

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Roberto Alagna, qui êtes-vous?Enfant, j’étais transparent, rêveur et déconnecté de la réalité. Je m’en suis aperçu en visionnant les films super 8 de ma mère. Tout le monde s’agitait autour de moi en m’ignorant. Je suis devenu visible aux yeux des autres grâce au chant, à 12?ans.

Votre premier souvenir? Nous avions reçu notre première télé noir et blanc lorsque j’avais 5?ans. Mon père l’a allumée, et j’ai vu le générique de «Zorro». Ce fut le choc de ma vie! (Il chante «Un cavalier qui surgit…» et imite le bruit de l’épée qui fait des Z.)

Etiez-vous un enfant sage?J’avais une double personnalité, je suis des Gémeaux, sage et turbulent à la fois. Une sorte de gymnaste acrobate bourré d’énergie. Mon passe-temps favori était d’arriver à joindre les grandes personnes sans qu’elles ne me voient.

De quoi aviez-vous peur? Les anciens nous racontaient des histoires d’esprits, de loups-garous, de fantômes au coin du feu. C’était typiquement sicilien. Je me sentais protégé et on était hyper­heureux. Comme dans un cocon, sans contact avec l’extérieur.

Vous étiez hors du monde. Avec mon oncle, on se disait: «Dans notre famille personne ne meurt.» Mon arrière-grand-mère a vécu jusqu’à mes 20?ans. La mort est venue frapper lorsque j’avais 30?ans. Ma première épouse a été foudroyée par une tumeur au cerveau. A partir de là, j’ai eu peur pour tous ceux que j’aime. Ma fille, mon frère. Maman est à l’hôpital en ce moment. Et j’ai la phobie de cette maladie.

Quel fut votre grand choc? Le jour où mon prof m’a dit: «Tu es ténor!» à 17?ans. Un ténor, pour moi, c’était quelqu’un qui faisait trembler les vitres, un surhomme. Et je n’avais pas encore une voix développée.

Votre mère vous disait-elle «je t’aime»? Jamais. Par pudeur uniquement.

Comment avez-vous gagné votre premier argent? En chantant le soir dans une pizzeria. J’avais 15?ans.

Que vouliez-vous devenir? Je n’ai jamais eu d’ambition. Ma mère voulait que je devienne comptable, que j’aie un métier propre. Chez nous, tout le monde était maçon. J’ai fait comptable une année la journée. La nuit, je chantais dans un cabaret. Un jour, Salvatore, mon oncle qui m’employait, m’a dit: «Ecoute, Roberto, continue le cabaret!» (Rires) Il a eu raison.

L’amour pour la première fois, c’était quand et avec qui? J’ai souvent été amoureux. De plusieurs personnes à la fois. Après, comme pour les tremblements de terre, il y a une échelle de Richter (rires). Le plus grand coup de foudre, c’est Angela (ndlr: Gheorghiu, sa femme, chanteuse d’opéra). Ma première épouse, Florence, j’ai appris à l’aimer. Et, de plus en plus, jusqu’à sa mort. Avec Angela, ça a été animal! Nous sommes le reflet l’un de l’autre. C’est dément, volcanique et ça continue. (Ndlr: il avait été question de divorce, ils se sont réconciliés.)

Pour vous, qu’est-ce que le vrai bonheur? J’ai peur du bonheur. Au moment où ma carrière décollait, j’avais acheté un petit appartement, on venait d’avoir un enfant. Tout allait bien. Je roulais en voiture. J’ai eu l’impression de m’envoler, c’était le nirvana. Le soir même, ma femme me dit qu’elle ne se sent pas bien: les médecins ont diagnostiqué une tumeur et tout s’est effondré. Depuis, j’essaie d’être heureux, mais jamais à 100%. Je sais que, lorsqu’on atteint cet état (ndlr: il claque des doigts), un truc négatif surgit derrière.

Votre plus belle qualité? La tolérance. Je ne juge personne.

Votre plus grand regret? La proximité que je n’ai pas donnée à Luciano Pavarotti. Il aurait voulu me connaître et je le considérais comme un dieu. C’était Poséidon et Bacchus réunis. Je ne voulais pas qu’il devienne homme.

Avez-vous déjà volé? Non. Grâce à mon éducation, de peur de décevoir ma famille, de lui faire honte.

Avez-vous déjà tué? Oui. Un camarade nous avait appris à fabriquer des lance-pierres. Un jour j’ai tué un moineau: ça m’a bouleversé. J’ai eu l’impression de commettre un crime.

Si vous aviez le permis de tuer quelqu’un, qui serait-ce? Personne. J’ai écrit un opéra contre la peine de mort inspiré du «Dernier jour d’un condamné» de Victor Hugo. On n’a pas le droit de tuer.

Avez-vous payé pour l’amour? >(Rires.) Jamais. J’ai pourtant habité dans un bordel. Lorsque je chantais au cabaret, les prostituées de la rue Blanche étaient des fans assidues. Elles me couvraient de fleurs. J’étais devenu leur mascotte. Elles m’invitaient à dormir. Il m’est arrivé d’avoir des aventures (sourire), mais je n’ai jamais payé!

Avez-vous déjà menti à la personne qui partage votre vie? Je mens tout le temps. Je dis souvent: «Le mensonge, y a que ça de vrai!»

Avec qui aimeriez-vous passer une agréable soirée? Avec le Christ. Un philosophe tellement fort qu’il en devient Dieu.

Pour qui était votre dernier baiser? A New York, la semaine passée sur la scène du Metropolitan Opera, pour ma partenaire Patricia Racette, dans «Tosca».

De quoi souffrez-vous? D’insomnies. C’est parfois une richesse. J’ai déroulé le film de ma vie en 2007 et publié «Je ne suis pas le fruit du hasard», ma biographie. Sinon, mon corps est souffrance. J’ai quelque chose de cassé aux chevilles, aux genoux, aux jambes, à la tête, au cou. Tout! (Ndlr: c’est le seul chanteur lyrique acrobate.)

Avez-vous déjà frôlé la mort? Plein de fois. En avion, en voiture. Quand je suis né, il a fallu me réanimer. J’avais le cordon autour du cou. Je n’arrivais pas à crier.

Croyez-vous en Dieu? Je crois en une force divine. Dans l’univers, tout sert à quelque chose, tout est pensé. Rien n’est hasard.

Quel est votre péché mignon? Ma femme, Angela, m’a dit: «Tu es bizarre. Tu ne t’intéresses pas aux voitures ni au sport, tu ne joues pas au poker, tu ne bois pas. Tout ce que les hommes font, tu ne le fais pas. Tu n’aimes qu’une seule chose: les femmes!» (Rires.)

Et côté nourriture? Les pâtes. Enfant, je ne pouvais pas boire le lait de ma mère. Ma grand-mère a dit: «Quitte à mourir, autant essayer les vermicelles!» Elles ont fait un bouillon de poule avec des cheveux d’ange. J’en mange encore.

Combien gagnez-vous? Je gagne bien, mais je dépense superbien. Il ne reste rien à la fin. J’ai fait quatre ou cinq productions. Aucun autre chanteur d’opéra n’a dépensé autant que moi. Pour réaliser un opéra en DVD, il faut entre 200?000 et 400?000 euros rien que pour la captation. Ensuite, il faut payer les décors, l’orchestre, le chef… Je fais cela à perte. Dans la vie, je n’ai besoin de rien, je vis ma passion et j’ai ma famille. Avec le décès de ma première femme, j’ai réalisé que les biens matériels n’avaient aucune importance.

Ronflez-vous la nuit? Sûrement! La voix devient plus basse avec l’âge, on perd dans les aigus. Lorsqu’on ronfle, le voile du palais s’abaisse. Je me demande si ce n’est pas lié.

Qui aimeriez-vous voir répondre à ce questionnaire? Mon arrière-grand-mère. Elle enjolivait tout. Je suis sûr qu’elle nous aurait sorti des vérités mensongères (sic) d’une beauté théâtrale et poétique hors du commun.

Créé: 28.01.2012, 00h26

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