Dimanche 22 avril 2018 | Dernière mise à jour 11:52

Médecine Bientôt une greffe de tête ?

Controversé, l’Italien Sergio Canavero affirme qu'une telle opération est possible. Un premier test aurait même eu lieu sur des cadavres. Interview.

Selon le neurologue turinois Sergio Canavero, le transfert de la tête ne durerait que «quelques secondes».

Selon le neurologue turinois Sergio Canavero, le transfert de la tête ne durerait que «quelques secondes». Image: Scott Heppell/AP

Cloué au pilori

Pour une grande majorité de spécialistes, Sergio Canavero est une sorte de Dr Folamour, une honte pour la profession.

Ils accusent l’Italien d’abuser de la crédulité d’un grand nombre de gens paralysés.
(Image: Jeff J. Mitchell/Getty)

La greffe de tête en quelques dates

1950
Le chirurgien soviétique Vladimir Demikhov, pionnier dans le domaine, greffe des têtes de chiot sur des chiens. Ils ne survivent que quelques jours.

1970
Le neurochirurgien américain Robert White transplante une tête de singe vivant. L’animal survit 36 heures à l’opération, dont trois éveillées. Ses sens ont été conservés, mais il est paralysé, la moelle épinière n’ayant pas recréé de connexion avec le corps.

2013
Le Chinois Xiaoping Ren effectue des greffes sur des souris. Elles ne survivent pas.

2015
Sergio Canavero annonce la première greffe de tête sur Valery Spiridonov pour 2016. Elle est ensuite reportée à 2017. Puis abandonnée…

2017
Les premières greffes de tête sont effectuées sur des cadavres en Chine.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

La perspective de la première greffe de tête a alimenté ces dernières années la réputation sulfureuse du neurologue turinois Sergio Canavero. L’opération aurait dû être effectuée sur le Russe Valery Spiridonov, cloué dans un fauteuil roulant à cause d’une dystrophie musculaire et volontaire pour qu’on greffe sa tête sur un corps sain décapité. Mais le trentenaire ne jouera pas les cobayes, le projet fou du spécialiste italien aurait pu être financé par la Chine à condition que le protocole médical soit expérimenté puis peaufiné dans les structures de l’ex-Empire du milieu, et avec une équipe locale.

Sergio Canavero a récemment affirmé qu’il avait réalisé une première intervention, située aux limites de l’éthique selon la communauté scientifique mondiale: il y a un an, sous la direction du professeur Xiaoping Ren, qui avait effectué la première greffe de main en 1999, l’opération aurait été tentée sur deux «patients zéros» décédés quelques heures auparavant, ce qui permettait de contourner le problème du processus de décomposition. Dans la revue scientifique américaine Surgical Neurology International, où ils ont publié les résultats de cette intervention, les deux spécialistes affirment par ailleurs qu’ils ont effectué d’autres opérations identiques depuis.

Le Russe Valery Spiridonov devait être le premier cobaye vivant. Pourquoi l’opération programmée pour décembre a-t-elle été annulée ?

La Chine s’occupe des Chinois, pas des Russes. Et puis il y a aussi un autre problème, à la fois psychologique et physique: Valery Spiridonov a le type slave, il faudrait trouver un donneur russe. On peut en trouver un, mais, visiblement, les Russes ne sont pas intéressés par le cas Valery Spiridonov. J’ai discuté avec lui, je lui ai dit qu’il pourrait marcher après l’intervention, courir je ne sais pas. Souvenons-nous toutefois des images tournées en Corée du Sud avec le chien qui gambadait comme un fou, et des rats aussi d’ailleurs.

Comment fonctionne la greffe de tête ?

En vérité, il s’agit d’une greffe de cerveau, une «anastomose méningo-cérébrale somatique» dans le langage médical. L’intervention effectuée par vingt chirurgiens, plus les paramédicaux et les techniciens, et dirigée par le chirurgien chinois Xiaoping Ren, a duré dix-huit heures. L’équipe a prélevé la tête d’un homme qui venait de mourir et l’a positionnée sur le corps d’un autre patient également à peine décédé, un système qui permet de contourner le processus de la décomposition. Les nerfs, les vaisseaux sanguins et la colonne vertébrale ont été connectés. Les organes comme le larynx et les nerfs phréniques n’ont pas été endommagés.

Comment a été conservée la tête avant la greffe ?

Si on réussissait à congeler la tête avant la mort, on arriverait à un taux de possibilité de réussite maximal. Mais les Chinois ne partagent pas mes idées sur l’hypothermie profonde. Selon la méthode chinoise, l’intervention se déroule sur deux jours. D’abord, on établit une connexion entre l’artère vertébrale et la carotide externe. Ensuite, on recoud et on réveille le patient. Dès qu’on trouve un donneur, on passe à la phase deux, celle de la greffe. Durant l’opération, le flux cérébral n’est jamais interrompu parce qu’on utilise une machine pour mélanger le sang du donneur et celui du receveur. Il n’y a donc pas de risque d’AVC. Le transfert de tête dure quelques secondes à peine. À partir du moment où le sang commence à circuler, il arrive dans le point de connexion et commence immédiatement à irriguer le tronc cérébral où se trouve le centre respiratoire. Après, on recoud. Le seul problème concernerait éventuellement le polygone de Willis (ndlr: système circulatoire qui permet l’apport de sang au système nerveux), qui est incomplet dans 50% des cas. Il faudrait donc d’abord faire une angiographie. Grâce au système de la connexion effectuée le premier jour sur le receveur, on évite le problème du cycle incomplet. Cette procédure mise au point par Xiaoping Ren est extraordinaire.

Combien de chances de survie pour le receveur ?

En l’état actuel, nous sommes arrivés à un niveau très élevé, plus de 90%.

D’autres transplantations ont-elles été effectuées depuis celle de l’an dernier en Chine ?

Il faudrait le demander aux Chinois. Beaucoup de tests ont été faits auparavant, notamment par des chirurgiens américains, mais l’an dernier c’était la première fois que l’on effectuait une greffe complète sur la base d’un protocole précis. Cette technique va bouleverser la médecine, l’histoire de l’humanité et la vie d’un certain nombre d’êtres humains atteints de graves pathologies. Il faudra du temps pour perfectionner le protocole, souvenons-nous de la première greffe de cœur, on a hurlé que c’était impossible. Et puis le temps a passé, et regardez combien de vies ont été sauvées grâce aux transplantations de plus en plus minutieuses. Pour le cerveau, il y aura une évolution, c’est normal. Pour en revenir aux greffes de ce type, je suis fasciné par les travaux du professeur Michael Levin, de l’Université Tufts de Boston, qui veut régénérer des parties de notre corps en modifiant des parties électriques, c’est génial. On parle d’avatars, de transplanter un cerveau dans un cyber. Mais tout cela ne fait pas scandale, contrairement à mon projet, qui fait réagir tout le monde. On me traite de fou.

Certains spécialistes ont déjà soulevé les questions liées à l’éthique. Par exemple, que se passera-t-il si le receveur a un enfant ? Celui-ci aurait une identité multiple…

Il va falloir éviter les dérapages. Certaines sociétés pourraient être tentées de sauver des personnalités. Imaginons un nouvel Albert Einstein, on pourrait décider de greffer sa tête sur un autre corps pour l’empêcher de mourir. Il faut absolument établir des règles avant que le procédé ne tombe entre les mains de médecins peu scrupuleux sur le plan éthique. (Le Matin)

Créé: 03.01.2018, 16h08

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse commentaire@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.