Lundi 18 décembre 2017 | Dernière mise à jour 19:04

Dérèglement La dyslexie touche 5 à 10% de la population mais se soigne

Le Prix Nobel Jacques Dubochet a confié que ce trouble de l’apprentissage de la lecture l’a handicapé durant sa scolarité. Mais, comme sa carrière scientifique le prouve, on peut le surmonter.

Avec le soutien de leur entourage et des professionnels, de nombreux dyslexiques parviennent à soigner leur trouble.

Avec le soutien de leur entourage et des professionnels, de nombreux dyslexiques parviennent à soigner leur trouble. Image: Fotolia (image d'illustration)

(Image: Yvain Genevay/LMD)

De quoi on parle

«J’ai été le premier dyslexique reconnu du canton de Vaud. Ce qui m’a valu de faire tout le collège en étant de plus en plus mauvais, devenant de plus en plus misérable dans tous les domaines et en utilisant ça comme un terrible oreiller de paresse», a expliqué Jacques Dubochet, Prix Nobel de chimie 2017.

Cela ne l’a pas empêché d’obtenir un diplôme à l’EPUL (l’ancienne EPFL), puis de devenir professeur à l’Université de Lausanne, avant de voir sa carrière couronnée par le plus prestigieux des prix scientifiques.

Une symétrie oculaire trop parfaite en serait la cause

Des chercheurs français de l’Université de Rennes pensent avoir trouvé ce qui cause la dyslexie. Selon l’article qu’ils viennent de publier dans la revue Proceeding of the Royal Society B, tout viendrait d’une trop parfaite symétrie de récepteurs de la lumière nommés «centroïdes de la tache de Maxwell».

Habituellement, ceux-ci n’ont pas la même forme d’un œil à l’autre. Le cerveau choisit donc le signal envoyé par l’un des yeux pour créer l’image que l’on voit. «Par exemple, si on lit un «b», l’œil directeur (dominant) va l’imprimer dans une partie du cerveau, alors que l’image inversée, «d», sera stockée ailleurs et le cerveau n’en tiendra pas compte», ont expliqué les chercheurs au quotidien Ouest-France.

Chez les personnes dyslexiques, les centroïdes de la tache de Maxwell sont au contraire parfaitement symétriques. L’image fantôme («d») ne s’efface pas et le cerveau ne sait plus quelle lettre sélectionner.

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Quand il évoque sa scolarité, Jacques Dubochet, Prix Nobel de chimie 2017, se souvient de ses «énormes difficultés» qui, dit-il, «m’avaient conduit à l’échec dès le secondaire, avant que je trouve des solutions par moi-même». Le scientifique souffrait en effet de dyslexie, comme 5 à 10% de la population.

Les enfants dyslexiques ont du mal à apprendre à lire car, bien qu’ils n’aient aucun déficit visuel, auditif ou intellectuel, ils ont des difficultés à identifier les lettres, les syllabes et les mots. «C’est un trouble neurologique durable et, quand on en est atteint, c’est pour toute la vie, même si on s’en accommode», précise C. S.*, logopédiste à Genève. À ces difficultés plus ou moins sévères s’ajoutent parfois des problèmes d’apprentissage de l’écriture ou de l’orthographe, car les enfants ont tendance à confondre les syllabes ou les lettres – par exemple «en» et «an».

Des formes multiples

«Il existe autant de dyslexies qu’il y a de personnes dyslexiques», constate Nadia Ricou, enseignante et référente dys (c’est-à-dire qui accompagne les élèves souffrant de dyslexie, mais aussi de dyscalculie, de dysorthographie, etc.) dans un cycle d’orientation de Genève. On en distingue toutefois deux grandes catégories: les dyslexies dites «phonologiques», qui touchent surtout les sons que l’on utilise d’abord quand on apprend à lire, et celles appelées «lexicales», qui font que l’on a du mal à identifier un mot. «Il vous suffit de lire «parap» pour que votre cerveau en déduise immédiatement, en fonction du contexte, qu’il s’agit de «parapluie», alors qu’une personne dyslexique pourra lire «parasol» ou «parabole», remarque C.S.

Les difficultés proviennent d’une zone du cerveau qui traite de manière différente les informations verbales et les informations auditives, ce qui fait que par exemple «on a de la peine à relier le langage verbal et le langage écrit», précisait Jacques Dubochet dans nos pages le 8 octobre dernier. Cela provoque une gêne dans des mécanismes qui, normalement, sont automatiques. «C’est comme si vous deviez réfléchir à chaque pas quand vous marchez», illustre la logopédiste genevoise.

Dans ces conditions, on comprend que, si ce trouble n’est pas grave, il est handicapant. Il a pour effet non seulement de retarder l’apprentissage de la lecture, mais aussi d’affecter la mémorisation des mots, ce qui rend plus difficile l’acquisition de l’orthographe et d’une langue étrangère. En outre, il oblige à faire «beaucoup d’efforts et à dépenser un surcroît d’énergie pour un résultat souvent inférieur à celui attendu, ce qui génère de la fatigue», constate la logopédiste.

Par ailleurs, reprend Nadia Ricou, les enfants dyslexiques doivent affronter «le regard des autres», qui les traitent un peu vite de paresseux quand ils ne mettent pas en doute leur intelligence, alors que celle-ci n’est en rien concernée par le problème. L’enseignante cite l’exemple de cette élève de 14 ans «qui jouait à la bébête, parce que les gens lui renvoyaient cette image d’elle. Jusqu’au jour où on a diagnostiqué une dyslexie. Au moment où elle a compris, elle a complètement changé de comportement et pour la première fois de sa vie, elle a été promue. Elle avait regagné l’estime de soi.»

Un diagnostic parfois délicat

Il est donc important de repérer les dyslexiques au plus tôt, afin de les prendre rapidement en charge. Mais le diagnostic n’est pas toujours simple, car un enfant peut mettre plus de temps à apprendre à lire que les autres sans être atteint de ce trouble. Il y a certes des indices qui doivent alerter: chez certains enfants, c’est la présence de plusieurs personnes dyslexiques dans la famille, pour d’autres, des troubles du langage oral. Toutefois, «d’après la définition de l’OMS, on ne peut poser le diagnostic de dyslexie qu’après 18 mois de retard d’apprentissage de la lecture, c’est-à-dire pas avant la fin de la deuxième année scolaire.

Mais il est possible d’intervenir plus tôt auprès d’enfants présentant de sérieux signes annonciateurs, tels que l’absence d’automatismes après une année d’apprentissage, des erreurs typiques et récurrentes, une faiblesse de la mémoire verbale, etc.» précise C.S. Les logopédistes, orthophonistes, ergothérapeutes, neuropsychologues avec les enseignants peuvent alors aider l’enfant à acquérir des stratégies lui permettant de compenser son handicap (lire encadré).

Les parents ont aussi un rôle à jouer. «Ils doivent encourager leur enfant, être attentifs à son sommeil et organiser son agenda, qui est souvent très lourd avec les devoirs à faire, les visites chez les logopédistes, etc.» conseille l’enseignante.

Avec le soutien de leur entourage et des professionnels, de nombreux dyslexiques parviennent à vivre avec leur trouble, même si «cela nécessite de leur part une force de caractère et une capacité de travail supérieures à celles des autres», conclut la logopédiste. Certains d’entre eux parviennent à faire des études supérieures et à mener une brillante carrière – qui peut même, comme on vient de le voir, être couronnée par un Prix Nobel.

Les spécialistes et les enseignants disposent d’outils efficaces

Les professionnels disposent de différentes techniques susceptibles d’aider les enfants dyslexiques à trouver des stratégies pour compenser leurs difficultés de lecture. Une fois le diagnostic posé, les logopédistes ont fréquemment recours à des jeux ou à des logiciels «qui permettent par exemple à l’enfant d’entraîner sa conscience des sons en les manipulant ou de repérer un intrus dans une suite de mots», explique C.S., logopédiste à Genève.

À l’école, les enseignants ont un rôle important à jouer. Non seulement ils sont en première ligne, avec les pédiatres, pour repérer qu’un enfant a des difficultés à apprendre à lire, mais ils disposent eux aussi de divers moyens pour l’aider. «C’est un peu comme si on lui fournissait une paire de lunettes pour prendre le temps d’effectuer la «correction» nécessaire à une lecture efficace», souligne Nadia Ricou, enseignante à Genève. Selon le type de trouble, «on peut proposer à l’enfant des aménagements sous forme de matériels, d’une aide pédagogique ou d’un appui interne ou externe à l’établissement».

Cela peut consister à utiliser des ordinateurs ou des tablettes afin d’«agrandir des mots pour qu’ils soient mieux visualisés, d’accroître le format d’un texte ou d’employer un logiciel qui permet d’écouter les sons». Il peut aussi être utile de choisir une police de caractères très lisible (Arial, par exemple) ou d’espacer les lettres. D’une manière générale, il s’agit de faire en sorte que «l’élève puisse accéder au texte de manière optimale».

Il est important aussi de tenir compte de la dyslexie au moment de l’évaluation de l’enfant car «on a constaté qu’il lui fallait environ quinze minutes par heure pour compenser son trouble et faire le travail de traduction nécessaire», selon l’enseignante, voire, pour certains, remplacer l’écrit par de l’oral. Ces efforts portent souvent leurs fruits et il arrive que «certains enfants développent le goût de la lecture et qu’ils m’empruntent des livres, remarque C.S. Pour nous, c’est une grande victoire.» (Le Matin)

Créé: 22.10.2017, 09h15

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