Jeudi 27 février 2020 | Dernière mise à jour 05:55

Santé La méthode d’un Genevois a sauvé beaucoup de vies

Les soignants se désinfectent les mains avec des solutions hydroalcooliques.

Image: DR

De quoi on parle?

Les faits

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) vient de publier un rapport montrant que, dans toutes les régions du globe, bactéries et virus résistant à la plupart des traitements se multiplient. Ces microbes sont à l’origine de nombreuses maladies contractées en milieu hospitalier, les fameuses maladies nosocomiales. Pour combattre la propagation de ces souches multirésistantes, l’OMS a rappelé l’importance de l’hygiène des mains, un sujet dont le médecin genevois Didier Pittet a fait son cheval de bataille. Le livre de Thierry Crouzet, «Le geste qui sauve», qui vient de sortir en librairie, raconte comment, en développant l’usage des solutions hydroalcooliques dans les hôpitaux du monde entier, le professeur genevois a réussi à sauver des millions de vies.

Le médecin genevois Didier Pittet . (Image: Pascal Frautschi)

Le diagnostic est encore trop long à établir

Revers de la médaille des progrès médicaux, les gestes pratiqués sont de plus en plus invasifs, multipliant ainsi les risques d’infections liées aux soins. Par ailleurs les hôpitaux reçoivent de plus en plus de patients, très âgés, ou avec de nombreux facteurs de risques, donc fragilisés. «Quand une infection survient à l’hôpital, elle est le plus souvent due à des souches résistantes dont le patient est lui-même porteur», précise le docteur Hugo Sax, médecin responsable de la prévention et du contrôle des infections à l’Hôpital universitaire de Zurich et membre de l’association Swissnoso. Il faut jusqu’à sept jours pour déterminer quel germe est à l’origine d’une infection et l’antibiotique qui sera efficace. Un délai trop long, pendant lequel l’état du patient peut se dégrader. Pour parer ce risque, les médecins prescrivent plusieurs types d’antibiotiques puis affinent leur prescription après les résultats des tests. «Nous n’avons pas le choix, mais cela fait le lit des résistances», déplore Hugo Sax. Pour enrayer ce cercle vicieux, il faudrait que de nouvelles techniques de diagnostic soient développées. «L’idéal serait de pouvoir identifier en quelques heures le germe qui infecte le malade et de pouvoir ainsi le traiter de manière ciblée. Mais il faudra sans doute être patient avant de disposer de tels outils diagnostiques.»

Compatible avec le Coran

Pour qu’un geste ou un produit soit intégré durablement aux habitudes des soignants il faut que celui-ci soit compatible avec les particularités de chaque lieu, voire de chaque culture. Au début des années 2000, alors que l’Angleterre a introduit un plan national de promotion de l’hygiène des mains selon le «modèle genevois», Didier Pittet est interpellé par ses collègues britanniques sur le cas d’une infirmière musulmane dont le père refuse qu’elle touche de l’alcool, sous peine de l’expulser du domicile familial. «Nous avons pris le problème très au sérieux car cela pouvait concerner des millions de soignants dans le monde», se souvient Didier Pittet. C’est un collègue australien qui décide alors de se lancer dans une étude, contrôlant le taux d’alcoolémie d’infirmières tout au long de leur journée de travail, au fur et à mesure qu’elles se frictionnent les mains avec la solution alcoolisée. Les résultats, qui ont fait l’objet d’une publication scientifique intitulée «L’utilisation des solutions hydroalcooliques peut-elle vous faire perdre votre permis de conduire?» démontre que la quantité d’alcool absorbée par la peau est infinitésimale. Elle est même nulle si on utilise de l’isopropanol, un alcool particulier. Suite à ce travail la Ligue islamique mondiale s’est réunie et a déclaré les solutions à base d’isopropanol compatibles avec le Coran.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Pratiquez l’hygiène des mains. Evitez la propagation des germes multirésistants.» Pour sa campagne 2014, lancée le 5 mai comme chaque année depuis 2009, l’OMS a choisi d’insister sur l’importance du lavage des mains dans la lutte contre les résistances aux antimicrobiens. Virus, bactéries, champignons et autres germes deviennent non seulement insensibles aux traitements classiques, mais les souches échappant à tout contrôle médical sont de plus en plus nombreuses (lire encadré).

Dans son rapport, publié le 1er mai, l’OMS a dressé un premier bilan mondial, en analysant les données provenant de 114 pays. Les conclusions sont sans appel: aux quatre coins du globe, les résistances augmentent et compliquent le travail des soignants tout en menaçant la santé des patients. Ces microbes résistants aux traitements sont souvent à l’origine des infections liées aux soins, aussi appelées maladies nosocomiales. Difficiles à comptabiliser, elles pourraient concerner 70 000 personnes par an en Suisse.

Une solution toute simple

Une avancée majeure dans la lutte contre ces infections a été faite en repensant l’hygiène des mains des soignants qui passent d’un patient à l’autre, leur serrent la main, les touchent, les soignent, transmettant ainsi de très nombreux microbes. Un changement initié en 1995 par Didier Pittet, professeur aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

La recette du médecin genevois est toute simple: mettre à disposition des soignants des flacons de solution hydroalcoolique dans les couloirs, les chambres, les salles d’examen, ou encore dans leurs poches pour qu’ils se frictionnent les mains avant, pendant et après les soins. Rien que de très banal aujourd’hui dans un établissement hospitalier. Mais avant de faire adopter dans le monde entier le «modèle genevois», Didier Pittet et son équipe ont dû faire preuve de patience et de pugnacité. «Le travail de Didier pour l’hygiène des mains est une vraie croisade», sourit le professeur Nicolas Troillet, chef du service des maladies infectieuses à l’Hôpital du Valais et vice-président de l’association Swissnoso. Une croisade que raconte Thierry Crouzet, écrivain et journaliste, dans «Le Geste qui sauve», paru début mai aux éditions de l’Age d’Homme. «Peu de gens le connaissent ou ont entendu son nom mais beaucoup lui doivent leur santé et leur vie», écrit Margaret Chan, directrice générale de l’OMS, dans la préface de l’ouvrage.

Abandonner l’eau et le savon et passer à la friction des mains avec l’alcool a en effet sauvé des millions de vies en quelques années mais s’est avéré compliqué car il s’agissait de remettre en question un geste élémentaire du soin. «Au départ, quand Didier expliquait que se laver les mains avec de la solution hydroalcoolique allait permettre de faire baisser les infections nosocomiales, beaucoup pensaient que c’était trop simple pour être efficace», raconte Nicolas Troillet.

Pas facile à imposer

Au début des années 2000, aller expliquer aux soignants du monde entier comment se laver les mains, pouvait sembler presque osé. «Il y a cette croyance que l’hygiène est un problème de pays pauvre ou émergent. Mais qu’on travaille à l’hôpital de Soweto ou de Boston on doit faire face aux infections nosocomiales, c’est peut-être aujourd’hui un des problèmes de santé les plus universels», explique Didier Pittet.

Pour convaincre, le médecin genevois passera des jours et des jours avec son équipe à récolter des données sur le terrain. «Il est nécessaire d’évaluer les pratiques pour attirer l’attention, et prouver qu’il y a des améliorations à apporter.» Dans un service de soins intensifs, le médecin calcule qu’il y a en moyenne 22 occasions par heure pour une infirmière de se laver les mains. Le protocole classique avec de l’eau et du savon prend deux minutes. «C’est mathématiquement impossible, donc les mains sont lavées moins fréquemment qu’elles ne devraient l’être, dans 40% des cas environ», conclut Didier Pittet.

Grâce à ces études, le médecin a réussi à obtenir gain de cause. Sa recherche a été publiée dans les revues médicales les plus prestigieuses, dont The Lancet. Expérimentée aux HUG, la friction des mains avec une solution hydroalcoolique a aujourd’hui été adoptée dans le monde entier. «L’observance dépend des services et des hôpitaux mais certains en Suisse dépassent les 80%», relève Nicolas Troillet. Un progrès rendu possible par la mise au point d’une formule de base qui permet de produire une solution désinfectante localement, partout dans le monde et à moindre coût: «Il suffit d’avoir de l’alcool, or on peut le distiller à partir de nombreux végétaux, de la canne à sucre ou de la pomme de terre, par exemple», souligne Didier Pittet. Le médecin genevois et son collègue chimiste William Griffiths, ont rendu publique cette formule et n’ont jamais déposé de brevet sur la solution désinfectante afin qu’elle soit un bien universel et partageable par tous.

«L’histoire de la solution hydroalcoolique nous apprend bien plus que l’hygiène des mains, conclut Thierry Crouzet. Elle nous parle aussi de partage, d’économie de paix. Libérer la formule a exclu le monopole des laboratoires. L’abondance a pacifié une parcelle du marché, pour le plus grand bénéfice des patients.»

Créé: 11.05.2014, 09h45

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse lm.online@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.