Jeudi 5 décembre 2019 | Dernière mise à jour 20:59

Santé Le dépistage nous rend malades

Un médecin s’insurge contre l’excès d’examens et de traitements préventifs. Néfastes et coûteux.

La prévention et la course au risque zéro ont fait exploser
le nombre de malades, ces dernières années.

La prévention et la course au risque zéro ont fait exploser le nombre de malades, ces dernières années. Image: Thierry Zoccolan/AFP

Pensez-vous que les médecins exagèrent avec les dépistages?

La santé, c’est dans le présent

Journée du diabète, mois du cancer du sein, campagne anticholestérol… Pas un jour sans qu’on ne vienne nous rappeler l’importance du dépistage pour telle ou telle maladie. Résultat, au nom du «mieux vaut prévenir que guérir», on multiplie à tout va bilans sanguins et autres check-up.

Vit-on mieux et en meilleure forme pour autant? Rien de moins sûr. Par cette débauche d’examens médicaux, on alimente avant tout les laboratoires pharmaceutiques et les milieux qui gravitent autour. D’ailleurs, de plus en plus de médecins s’élèvent contre le dépistage à grande échelle. Un peu par solidarité avec les fonds publics, mais surtout parce qu’ils sont convaincus de l’inefficacité de telles opérations.

Des histoires de patients foudroyés par un infarctus peu après avoir subi un check-up rassurant, il y en a à la pelle. Et elles reflètent bien les limites de l’exercice. N’en déplaise à notre quête désespérée du risque zéro, celui-là même qui surgit dans toutes les sphères de notre existence, les examens et les traitements médicaux ont leurs limites. Pire, ils peuvent rapidement transformer un bien-portant en malade potentiel, puis en malade tout court.

A trop vouloir courir derrière sa santé, on en oublie le présent. Pourtant lui seul permet d’influer sur notre état général, en appliquant les règles de base de la prévention, au niveau alimentation, activité physique et hygiène de vie. Alors certes, cela demande quelques efforts, mais au moins ça, ça paie.

Nouveaux critères pour nous déclarer malades

Ces dernières années, les critères de définition de plusieurs maladies ont été revus à la baisse. Avec, pour conséquence, la création de nouveaux malades, consommateurs d’examens et de médicaments.

Diabète

Jusqu’en 2000, le seuil de glycémie était de 1,4 g/l; depuis 2000, il est seulement de 1,26 g/l, c’est-à-dire qu’à partir de cette norme, on est considéré comme diabétique. Entre 1,1 et 1,26, on est au stade «prédiabétique». Un changement de critère qui s’est accompagné d’une augmentation du nombre de diabétiques d’environ 20%.

Excès de cholestérol

Jusqu’en 2003, on admettait des normes en fonction de l’âge pour l’hypercholestérolémie: à 40 ans 2,40 g, à 60 ans 2,60 g. Aujourd’hui, on demande à ce que le «mauvais» cholestérol (LDL) soit inférieur à 2,2 g. Les Américains ont chiffré cette conséquence: chez eux, le nombre de malades devant être traités a passé de 13 à 36 millions!

Hypertension

Jusqu’en 2003, elle était définie par une tension supérieure à 16/9,5. Aujourd’hui, l’objectif est d’être au-dessous de 14/9. Ce qui a eu pour conséquence d’augmenter considérablement le nombre de personnes considérées comme hypertendues, sans prendre en considération le fait que la tension augmente naturellement avec l’âge.

«La fabrique de malades», Dr . Sauveur Boukris, Éditions Cherche midi

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Cancer, hypertension, excès de cholestérol… La médecine permet de dépister de plus en plus tôt – voire avant qu’elles n’apparaissent – de nombreuses maladies. Une bonne chose? Pas forcément, selon un nombre croissant de médecins, dont le Dr Sauveur Boukris. «Aujourd’hui, tout bien portant est quelqu’un qui n’a pas eu de dépistage», ironise ce généraliste, enseignant à l’Université Diderot, à Paris. Il dénonce la surmédicalisation, le surdiagnostic et le surtraitement dans un ouvrage au nom sans équivoque, «La fabrique de malades»*.

De fait, le nombre de malades a explosé ces dernières années. Une conséquence due au vieillissement de la population, pensez-vous? «Faux!, rétorque le Dr Boukris. Cette évolution s’explique par le triomphe de la prévention, de la précaution, de la protection et de la course au risque zéro.» D’ailleurs, pour y tendre davantage encore, un nouveau concept a vu le jour: celui de prémalade. «Autrefois, on était malade ou en bonne santé. Aujourd’hui, on est prédiabétique, préhypertendu ou encore prédépressif.

Ce qui a pour effet de vous entraîner presque inévitablement dans un engrenage. Car vous serez obligé de faire un régime, de vérifier votre tension, de surveiller votre état. De plus, si vous êtes un peu anxieux ou hypocondriaque, vous demanderez au médecin de vous prescrire immédiatement un traitement.» Bref, un cercle vicieux dans lequel on tombe d’autant plus rapidement que ces dernières années les critères de définition de plusieurs maladies (diabète, excès de cholestérol, hypertension) ont été revus à la baisse.

En cause: le marketing médical

Les chiffres. Une autre chose qui fâche le Dr Boukris. «Le patient n’est plus considéré en tant que personne, mais en tant que risque potentiel. A tel âge, tel dépistage, tel traitement. Derrière tout ça, il y a le marketing médical, formidablement orchestré par les laboratoires pharmaceutiques, avec le soutien des pouvoirs publics. Dépister pour dépister ne sert à rien. Si ce n’est à générer beaucoup d’angoisse et de coûts.»

Si l’utilité des bilans médicaux préventifs et autres check-up est remise en cause par le Dr Sauveur Boukris, il n’est pas seul dans ce trend. De plus en plus de médecins dénoncent cette systématique. Ainsi le Dr Marc-André Raetzo du groupe médical d’Onex, à Genève: «Avec la prévention, on ne traite pas une maladie, mais un risque. Le problème, c’est de savoir à partir de quel niveau de risque on doit intervenir, explique-t-il, en illustrant son propos. Imaginez que j’invente un casque antimétéorite. Ça sera 100% efficace! Pourtant personne ne voudra le porter parce que les risques d’être frappé par une météorite sont quasi inexistants. C’est la même chose avec la prévention. On pourrait mettre des statines (anticholestérol) dans la nourriture des enfants pour éviter qu’ils ne développent à 50 ans une maladie cardio-vasculaire, mais ça serait totalement disproportionné. En revanche, faire passer une radiographie des poumons à un fumeur de 50 ans, ça a un sens.»

Cibler, tel est le mot d’ordre. «Dire à quelqu’un qu’il a un taux de cholestérol élevé, ça ne veut rien dire, reprend le Dr Sauveur Boukris. Il faut prendre en considération son âge, sa profession et ses conditions de vie socio-économique. Sinon, vous lui ferez prendre un médicament pendant des années, avec les effets secondaires qui vont s’en suivre, pour des bénéfices potentiels très minimes, voire inexistants.»

Il faut rassurer les patients

Alors que faire pour prendre soin de sa santé? «Vivre le présent, en sachant que la médecine est très mauvaise dans les pronostics, assure le Dr Boukris. En revanche, elle a fait d’énormes progrès au niveau des traitements, ce qui permet de se soigner de mieux en mieux quand on tombe malade. C’est cela, et non le dépistage précoce qui a contribué à augmenter l’espérance de vie. Quant à nous, médecins, nous devons apaiser nos patients et non les inquiéter.» Par ailleurs la vraie prévention – à ne pas confondre avec le dépistage! – contribue largement à améliorer la santé. A savoir s’abstenir de fumer, boire de l’alcool avec modération, avoir une activité physique régulière et encore s’alimenter de préférence avec un régime alimentaire de type crétois: beaucoup de fruits, légumes et céréales, de l’huile d’olive, peu de viande et de produits laitiers.

Créé: 04.02.2013, 07h17

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