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Médecine «Le LSD, ce n'est pas le diable»

Pour le psychiatre soleurois Peter Gasser, le LSD peut-être bénéfique s’il est utilisé dans le cadre d’une thérapie. Sa recherche autour de la drogue hallucinogène vient d’être publiée. Du jamais-vu depuis 40 ans.

«Je suis comme un steward. Le pilote, c’est le patient et le LSD, moi je ne connais pas la destination»

«Je suis comme un steward. Le pilote, c’est le patient et le LSD, moi je ne connais pas la destination» Image: Solothurner Zeitung

TÉMOIGNAGE

Episodes de «pure détresse»

Le Dr Gasser affirme que ses patients sous LSD étaient la plupart du temps calmes. Et qu’il n’a pas eu à déplorer «d’expérience psychotique, de crise suicidaire, d’anxiété sévère ou de bad trip». Ses 12 «cobayes» atteints de cancers avancés, dit-il, ont tous au final ressenti un apaisement. Une baisse de l’angoisse due à la «tristesse existentielle» liée à la mort qui s’approche.

Reste qu’il n’a pas caché que la drogue psychédélique a aussi engendré des scènes spectaculaires, beaucoup pleurant, tremblant ou vivant des séquences de «détresse intense». L’un a cru voir le diable surgir du sol qui s’ouvrait sous ses pieds. Une autre s’est soudainement mise à danser et à chanter. Le New York Times a parlé à l’un d’eux, un Autrichien de 50 ans.

Ce qui résumait le mieux son état d’esprit avant de prendre la drogue hallucinogène était, raconte-t-il, «l’effroi, la peur que tout pourrait mal tourner». Et celui qui a souhaité rester anonyme d’expliquer avoir eu «très froid pendant une longue période. Je tremblais même si je transpirais. J’ai eu ce qu’on peut appeler une expérience mystique. Surtout constituée de pure détresse pour tous ces souvenirs que j’avais réussi à oublier durant des décennies.» Et de citer «les sentiments douloureux, les regrets, la crainte de la mort». Mais il estime que la prise de LSD liée à une psychothérapie lui a permis de se reconnecter avec ses émotions. «Je pense que c’est mieux de ressentir les choses fortement. Mieux d’être en vie que de simplement fonctionner.»

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C’est un tabou qui est brisé et une première depuis près de 40 ans. Une étude paraît sur une utilisation de LSD à des fins médicales. Elle est le fruit des recherches d’un Suisse, le Dr Peter Gasser.

Psychiatre et psychothérapeute à Soleure, il a utilisé le puissant hallucinogène dans le cadre de thérapies pour douze patients souffrant de cancers à des stades avancés. Selon ses résultats parus mardi dans le Journal of Nervous and Mental Disease l’essai a été bénéfique à tous. Et le chercheur estime la baisse du niveau d’anxiété à 20%. Il s’explique.

Le LSD est un médicament?

Pas dans le sens habituel: il ne soigne rien et ne coupe pas des symptômes. Et c’est tout sauf un médicament qu’on peut mettre en poche pour le prendre chez soi. Pour moi, c’est un catalyseur, un outil qui peut être utile en thérapie.

Concrètement, dans quel cadre l’hallucinogène a-t-il été pris?

La dose – 200 microgrammes – était ingérée dans mon cabinet. Le patient était couché sur un matelas ou assis, dans un environnement paisible. L’effet dure une dizaine d’heures. J’étais continuellement présent, en apaisant parfois la personne par la parole, par un geste ou en jouant de la musique. Mais mon rôle principal était alors la sécurité du patient car une prise de LSD est toujours un peu incalculable et il peut y avoir des moments difficiles. J’aurais aussi pu administrer un médicament pour couper l’effet mais ça n’a jamais été nécessaire.

Il y a un dialogue avec celui qui est sous psychotrope?

Pas vraiment. La discussion, le travail thérapeutique se déroulent plutôt le lendemain. Sur le moment je suis un steward, je fais partie du personnel de cabine. Le pilote, c’est le patient et le LSD, moi je ne connais pas la destination.

Sous l’effet du LSD, avez-vous raconté, certains pleuraient, tremblaient. L’un a vu le diable tandis qu’un autre rencontrait son père décédé… C’est violent, non?

Tout ça a existé mais c’est un condensé de ce qui peut sembler spectaculaire. Dans la réalité la plupart du temps est plutôt calme: on parle d’un voyage intérieur. Celui qui est sous l’influence du produit est d’ailleurs en quelque sorte coupé en deux. Il vit des expériences mais sait qu’il est sous l’emprise du LSD. Il s’observe vivre ces expériences.

Mais en quoi le LSD aide-t-il à apaiser des angoisses?

Un exemple: l’un des volontaires était un homme de 57 ans atteint d’un cancer de l’œsophage. Il avait eu une histoire difficile et un rapport conflictuel avec son père, décédé 20 ans auparavant. Avec le LSD il a eu l’impression que son corps se dissolvait, puis de monter, monter, de voler dans le ciel. Et, là, il a rencontré son papa. Qui lui a adressé un signe d’acceptation. Nous avons pu ensuite travailler sur ce sujet et il avait un sentiment de réconciliation, d’apaisement, de libération.

Pensez-vous que le LSD pourrait être utile pour d’autres pathologies?

Oui, pour l’alcoolisme, la dépression, des troubles obsessionnels compulsifs ou des troubles alimentaires comme l’anorexie ou la boulimie. Mais ce n’est pas prouvé scientifiquement. Ces pistes ont été abordées dans les années 50 et 60, avant que le LSD ne soit frappé d’un interdit total.

Votre recherche va-t-elle en entraîner d’autres?

Je suis modérément optimiste… Un tabou a été brisé. Mais pour l’industrie pharmaceutique ce n’est pas un «business» car on ne prendrait au maximum que 3-4 fois du LSD dans une vie dans le cadre d’une thérapie. Quant aux universités elles hésiteront pour des questions d’image, de crainte d’être liées à ce produit à la réputation sulfureuse qui suscite beaucoup de rejet.

Le message donné par votre étude peut paraître ravageur: le LSD soigne…

Attention, je ne suis pas du tout un prophète de la libéralisation ou de je-ne-sais-quoi. On parle d’un produit qui peut être dangereux. Je dis simplement que le LSD n’est ni le diable ni un produit magique offrant la révélation. Mais une substance qui, avec un encadrement sérieux et des connaissances adéquates, a un potentiel important en psychothérapie.

Avez-vous déjà pris du LSD?

Oui, lors d’une recherche menée à la fin des années 80. J’estime que c’était indispensable pour celui qui prétend l’utiliser. Pour moi ça s’est bien passé: ça m’a entre autres permis de mieux me connaître.

Créé: 06.03.2014, 12h45

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