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Sciences Premier homme bionique: notre interview de Bertolt Meyer

Le psychologue suisse travaille depuis un an sur le premier homme bionique, qui vient d’être présenté à Londres et qui a ses traits. Interview.

Bertolt Meyer connaît son sujet: né sans main gauche, il porte
une prothèse bionique.

Bertolt Meyer connaît son sujet: né sans main gauche, il porte une prothèse bionique. Image: Reuters

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«Rex», qui a coûté 1 million de dollars, a été révélé mardi par le Science Museum de Londres, et, étrangement, il a le visage d’un Suisse: Bertolt Meyer, professeur de psychologie à l’Université de Zurich. Rex a en fait été créé pour un documentaire, présenté par le même Bertolt Meyer, qui sera diffusé ce soir en Grande-Bretagne sur Channel 4.

En attendant, cet être étrange a déjà droit à une couverture médiatique exceptionnelle. Et pour cause: le fascinant humanoïde parle, possède un système autonome de circulation sanguine et est entièrement fait de prothèses et d’organes de synthèse: pancréas, rein, cœur, trachée, etc. Bertolt Meyer, lui, travaille depuis un an sur le projet. Il nous explique comment il s’est retrouvé «papa» d’un double bionique.

L’homme bionique Rex a votre visage. Ça vous fait quoi?

Je ne m’y ferai jamais. C’est bizarre, horrible et même horrifiant. D’autant qu’il ne peut manifester aucune émotion, c’est donc un peu mon masque de mort…

Au fond, c’est quoi ou qui ce Rex, présenté comme le premier homme bionique?

Cette espèce de Frankenstein bionique est la somme de tout ce qu’on sait faire aujourd’hui en matière d’organes de synthèse et de prothèses robotisées. Exosquelette, bras, rate ou pancréas artificiels: tout ce dont il est fait existe. L’idée était pour la première fois de tout assembler pour pouvoir réaliser où nous en sommes dans ces technologies. Et d’avoir un support pour réfléchir à ce que cela implique.

Mais pourquoi le psychologue de l’Université de Zurich, que vous êtes, se retrouve-t-il au cœur de ce projet avant tout britannique?

Pour deux raisons. En tant que sociopsychologue, je suis passionné par ces technologies et je peux apporter mes réflexions sur les questions éthiques cruciales que l’homme bionique du futur va soulever. Et ils cherchaient quelqu’un qui a un rapport personnel avec le sujet. Or je suis né sans main gauche et j’ai une prothèse.

Comment vivez-vous avec ça?

J’ai eu une première main artificielle à 19 ans. Elle était plutôt sommaire. J’ai aujourd’hui 35 ans et j’ai depuis trois ans une main bionique qui me permet des mouvements assez fin: chaque doigt est indépendant. Mais l’intéressant, c’est que j’entretiens une relation très émotionnelle avec cette main, autant qu’avec l’autre en fait. Elle fait partie intégrante de mon identité et de l’image corporelle que j’ai de moi-même. L’humain peut donc parfaitement intégrer de la technologie comme une part entière de son corps.

Revenons à Rex. Il semble avoir presque tout ce qui fait un humain: que n’a-t-il pas?

Avant tout, un cerveau… On est extrêmement loin de pouvoir remplacer un cerveau humain par un cerveau conçu par les humains. Mais l’intéressant avec Rex est qu’il démontre que toutes les incroyables technologies disponibles ne sont rien sans le corps humain. Ces mains, cœurs ou yeux artificiels ne fonctionnent que s’ils sont connectés à une personne. C’est rassurant, d’ailleurs…

Quelles questions morales soulèvent Rex?

A mon avis, nous devrons affronter deux défis éthiques majeurs dans le futur. D’abord l’argent. Prenons un exemple: le cœur artificiel de Rex coûte 120 000 dollars. Donc nos sociétés n’ont simplement pas les moyens d’équiper toutes les personnes qui en auraient besoin. Alors comment choisir? Qui y a droit, selon quels critères? Ou faut-il accepter que ces avancées ne sont et ne seront destinées qu’à une minorité de riches et qu’eux seuls ont le droit de vivre mieux et plus longtemps? Le rapport entre argent et médecine est évidemment déjà d’actualité. Mais avec les avancées technologiques, la question sera demain encore bien plus aiguë.

Quel est le second défi à venir?

Aujourd’hui, les prothèses ou organes artificiels que l’on peut voir sur Rex sont conçus pour restaurer des fonctions perdues, pour remplacer des parties du corps déficientes ou disparues. Nous sommes dans les soins. Mais demain? Nous aurons des organes de substitution ou prothèses offrant des possibilités meilleures que les originaux. Nous aurons des jambes artificielles qui permettent de courir plus vite et plus longtemps que des jambes saines. Alors que fera-t-on et qu’aurons-nous le droit de faire? Amputer pour se doter de capacités supérieures? Ce débat devra avoir lieu. Il revient au fond à définir ce qu’est un être humain.

Créé: 08.02.2013, 08h33

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