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Ecole "Le bavardage est devenu une torture pour l'enseignant"

Une prof de philo dénonce une réalité qui passe rarement la porte des classes: le désarroi des enseignants face au babillage intempestif et sans scrupule des élèves.

Génération SMS, habitués à la communication immédiate, les enfants l’ouvrent pour tout et rien, n’importe quand.

Génération SMS, habitués à la communication immédiate, les enfants l’ouvrent pour tout et rien, n’importe quand. Image: Greg Vote/ Tetra Images

Ce qu'en disent les élèves...

«Quand on parle avec nos voisins, ça ne nous empêche pas du tout d’écouter en même temps. Moi je suis tout à fait capable de faire les deux. La preuve, c’est que j’ai de bonnes notes»
ABDEL

«Il y a des cours qui n’intéressent pas ou des profs vraiment pas pédagogues. C’est normal
qu’on bavarde si on s’ennuie!»
CÉDRIC

«Chez moi, parler, c’est un réflexe. Je sais que ce n’est pas très poli, mais c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’en empêcher. Y a même des fois où je me dégoûte moi-même»
MAXIME

«Ça nous arrive aussi de décrocher à un moment du cours, par fatigue ou parce qu’on veut absolument raconter un truc à notre voisin, et puis, après, on ne reprend pas le fil, alors on discute jusqu’à la sonnerie»
SOPHIE

«Tout le monde bavarde, de toute façon. On voit personne qui se taise constamment»
STEVEN

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«J’ai 46?ans. A l’époque où j’étais au lycée, on comptait une poignée de bavards dans une classe, aujourd’hui c’est une poignée d’élèves silencieux…» Prise en otage au milieu des babillages incessants de ses étudiants, sa vie de prof de philo est devenue insupportable. La Française Florence Ehnuel publie un essai dans lequel elle raconte comment le bavardage est devenu une maladie «endémique», «une torture pour les enseignants». Bref, un véritable fléau.

«On ne peut pas demander à des enfants ou des jeunes gens d’écouter religieusement huit heures durant, reconnaît-elle. Mais être coupé à chaque phrase, c’est du harcèlement, c’est inhumain.» Vu de l’extérieur, pourtant, on aurait plutôt l’impression que ce sont les incivilités, les agressions verbales, voire physiques qui gangrènent les établissements scolaires. «Les injures, les menaces, les coups, tout ça c’est exceptionnel dans la vie d’un enseignant», relativise Florence Ehnuel, avant d’expliquer posément qu’en quinze ans d’enseignement le bavardage est le seul problème qu’elle n’ait jamais réussi à gérer «par la méthode douce».

Epuisée, elle a fini par en parler à ses collègues: «C’est sûr, le seuil de tolérance varie d’un enseignant à l’autre, mais j’ai réalisé que le bavardage existe à tous les niveaux scolaires, des petits de 6 ou 7?ans aux adolescents.»

Libérer la parole de l’enfant

Enseigner dans un «brouhaha généralisé», c’est de plus en plus fréquent, admet le Valaisan Francis Klotz, professeur retraité qui garde des contacts étroits avec les milieux scolaires. Selon lui, le phénomène s’amplifie depuis quelques années, parallèlement à une érosion de l’autorité de l’enseignant: «Une classe, c’est une alchimie et certaines sont silencieuses, mais il faut reconnaître qu’à l’heure actuelle chacun estime avoir droit à la parole et la prend sans vergogne, y compris les élèves.»

Président de la Société pédagogique vaudoise, Jacques Daniélou dédramatise les choses pour sa part. «Le bavardage n’est pas le fait d’une majorité d’élèves, mais de quelques éléments perturbateurs», affirme-t-il, sans nier que les choses ont bien changé ces trente dernières années: «Jusqu’aux années 1980, la parole de l’élève n’était quasi pas prise en compte en classe. Ensuite, les enseignants ont été encouragés à libérer la parole l’enfant. Aujourd’hui, la difficulté, c’est d’encadrer cette parole, d’y mettre des limites.» Un retour de balancier parfois incontrôlé avec lequel les profs doivent désormais compter.

La parole sans filtre s’est imposée. Les enfants l’ouvrent pour tout et n’importe quoi, n’importe quand. D’une certaine manière, ils ne font que reproduire ce qu’ils voient autour d’eux, relève florence Ehnuel, qui pointe notamment du doigt les talk-shows télévisés au cours desquels les thèmes s’enchaînent à une vitesse folle autour d’intervenants qui ne cessent de se couper la parole. Mais aussi les SMS et les tweets qui exaltent la parole immédiate. «Lorsqu’il faut passer à un cours qui nécessite que vous consacriez dix minutes pour en énoncer la consigne, vous imaginez le décalage…»

Les élèves, eux, trouvent leurs verbiages tout ce qu’il y a de plus naturel. La Française, qui n’a pas manqué d’interroger ses étudiants, relaie leurs arguments. En vrac, sur les bancs d’école on jacasse autant par ennui que parce que le cours présente un intérêt, mais on discute aussi par réflexe ou pour profiter du laxisme du prof. «Il y a une myriade de raisons de bavarder qui masquent la véritable cause: ils ne savent pas se retenir!» Inutile de chercher de l’aide du côté des parents, eux qui préfèrent généralement qu’on leur dise que leur enfant parle trop plutôt que pas assez. Mais les enseignants eux-mêmes ont tendance à étouffer les ravages du bavardage. Rares sont ceux qui s’en plaignent ouvertement. «On n’en parle pas entre nous, parce qu’on continue à penser que si les élèves n’écoutent pas, c’est que notre cours n’est pas intéressant», regrette Florence Ehnuel «De manière générale, ce qui se passe en cours se dit peu à l’extérieur, reconnaît Jacques Daniélou. C’est compréhensible, sachant qu’on a dans l’idée qu’une classe doit être tenue dans le calme et la sérénité, sans quoi c’est un échec.»

Profs peu armés

Les profs sont-ils si mal armés pour endiguer les dérapages verbaux de leurs élèves? Florence Ehnuel le pense, elle qui «ne parlemente plus», mais avertit et sanctionne. «Il n’y a pas de cours de gestion du bavardage en tant que tel destiné aux futurs enseignants, mais le sujet est abordé notamment en stages pratiques, en cours de didactique disciplinaire ou d’éducation générale, explique le doyen de la Haute école pédagogique de Fribourg Jean Rouiller. On y apprend comment mettre en place un climat de classe favorable aux apprentissages scolaires en rythmant les leçons, en instaurant des règles claires, autant d’éléments qui peuvent servir de garde-fous.» N’empêche, le spécialiste admet qu’une fois que le prof se retrouve seul devant sa classe, les choses ne sont pas toujours si simples.

Pour atténuer la vulnérabilité du maître, une nouvelle approche émerge: le co-enseignement. Il prévoit que deux enseignants interviennent dans une même classe pour superviser des activités différentes à des moments différents du cours, lorsque la matière s’y prête. «Ça commence à se faire dans les classes du primaire, relève Jean Rouiller. Le fait d’intervenir à plusieurs permet de se voir fonctionner et de mieux gérer un certain nombre de choses.» Pourquoi pas le bavardage… (Le Matin)

Créé: 18.02.2012, 22h58

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