Mardi 20 août 2019 | Dernière mise à jour 01:20

Courage Quand les Afghanes s’élèvent par l’alpinisme

Trois montagnardes afghanes, dont la première à avoir vaincu le Noshaq (7492m), étaient récemment de passage à Chamonix (F). Elles nous ont confié comment la montagne les aide à reprendre la maitrise de leur vie dans un pays où l’oppression du féminin est la norme.

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Un jour brumeux se lève sur la vallée de Chamonix (F). Trois femmes s’extirpent à la queue leu-leu de la tente grise où elles viennent de passer la nuit. Ces discrètes alpinistes ne passent pas inaperçues au camping «Glacier d’Argentière». Deux d’entre elles portent le hijab, et la troisième un simple bonnet.

C’est le premier séjour de ces Afghanes en Occident. Il y a à peine quatre ans, aucune d’elles ne savaient ce qu’était un piolet. Aujourd’hui, elles sont pourtant à Chamonix pour un stage de perfectionnement aux techniques alpines. C’est l’ONG américaine Ascend, dont l’objectif est de donner confiance et élever les femmes afghanes par l’alpinisme, qui l’organise.

Deux ans d’enfer et une première

Plus que tout autres montagnardes, ces femmes savent que les sommets qu’elles convoitent sont avant tout intérieurs. Hanifa, l’ainée de 24 ans, en a atteint un l’été passé.

«Cette réussite a fait d’elle une femme plus confiante et un symbole d’espoir pour d’autres», se réjouit Marina LeGree, fondatrice d’Ascend. C’était au Noshaq (7’492m), point culminant du pays d’Hanifa, jusque-là jamais gravi par une femme. Une fois là-haut, l’Afghane d’1m57 a déployé son drapeau national au vent et a crié : «vive les filles d’Afghanistan!»

Un rêve l’anime : «Devenir guide en montagne et gravir l’Everest!» Hanifa a longtemps été une afghane type. Née dans une famille pauvre de Kaboul, elle est la plus jeune d’une fratrie de neuf. Elle ne sait ni lire ni écrire et parle très peu anglais. Mariée de force à 14 ans à un cousin éloigné habitant au Pakistan, elle a vécu deux ans d’enfer là-bas avant de s’enfuir. Son mari la battait et la cloitrait.

Impensable d’agir sans l’aval du chef de clan

Après avoir passé plusieurs années à se faire oublier recluse chez ses parents, Ascend a été comme une renaissance. «Quand je me suis retrouvée en montagne, c’est comme si l’on avait ouvert ma cage. Dès lors, j’ai décidé de devenir une femme puissante, qui viendrait au secours des autres», confie celle qui aujourd’hui, touche un petit salaire en tant qu’assistante de projet dans l’ONG.

Avant cela, Marina LeGree a dû convaincre son père de lui faire confiance. «Agir sans l’aval des chefs de famille mettrait ces filles en danger», rappelle l’Américaine de 40 ans. Souvent, les proches des 24 jeunes femmes prises en charge chaque année par l’ONG sont divisés. Ainsi, un oncle d’Hanifa a menacé de la tuer si le nom de leur famille était publié dans la presse.

Le spectre du mariage forcé

«En Afghanistan, les extrémistes restent encore libres de faire ce qu’ils veulent», décode Marina LeGree. A tel point d’ailleurs que la plupart des femmes prises en charge par son ONG ont déjà perdu un membre de leur famille dans un attentat.

C’est le cas de Shogufa. Elle a connu Ascend via une présentation dans son lycée et en a parlé à Hanifa. Elle n’a que cinq ans de moins que sa cousine mais un gouffre les sépare. Son regard n’est pas fuyant. Elle s’exprime aisément en anglais et est la première de sa famille à savoir lire et écrire. C’est ainsi d’ailleurs qu’elle a pu repousser un inévitable mariage forcé en se lançant dans des études.

«J’aimerai qu’un jour dans mon pays, il soit possible de choisir de ne pas se marier. Lorsque je me marierai, ce sera avec l’homme que j’aurai choisi et il devra respecter mon amour de la montagne», assène la jeune femme comme si elle se refaisait une promesse à elle-même.

La tenir ne sera pas facile! Dans le passé, deux anciennes d’Ascend ont épousé deux hommes montagnards plus ouverts que la moyenne. Sauf que ces derniers ont cédé à la pression sociale et leur ont interdit de continuer à faire du sport…

La montagne comme médecine

La liberté dont elle est témoin au camping surprend la jeune alpiniste. «Ici, il est normal que des hommes et des femmes partent ensemble en montagne. On peut être libres, parler les uns avec les autres sans craindre le regard extérieur. On pourrait être tuées rien que pour ça au pays». Cette réalité reste difficile à avaler pour Shogufa, qui depuis toute gamine adore grimper aux arbres et déteste qu’un autre lui dicte ce qu’elle doit faire.

Pour Mariam, 20 ans, la montagne et le yoga découvert via Ascend, ont été thérapeutiques. «Ces deux activités ont changé ma vie, confie-t-elle. J’étais timide et je parle facilement. J’étais déprimée et je suis joyeuse.» Comme ses camarades, l’étudiante est salariée d’Ascend. Elle rêve de lancer son école de yoga et aussi une organisation dans laquelle filles et garçons pourront faire de la montagne ensemble. Au début, la montagne faisait parfois remonter en elle des crises d’angoisse.

«La force de la nature peut aider à guérir. Chez nous, elle est prétexte à encourager ces femmes à exprimer leurs émotions et aussi à s’entraider», précise Marina LeGree.

Et dans dix ans…

En Afghanistan, les montagnes sont plutôt vues comme des lieux hostiles, propices aux violences guerrières. Hanifa, Shogufa et Mariam en refont des endroits de plaisir et de liberté. Rob Spencer, le guide britannique qui les encadre à Chamonix, est bluffé par leur envie de progresser et leur volonté aiguisée dans les souffrances.

Shogufa illustre tout ça à merveille, lorsqu’à l’heure de nous quitter pour repartir en altitude, elle conclut: «Dans dix ans, nous serons des leaders, nous serons allés au sommet de l’Everest et nous aurons fait progresser l’alpinisme et les femmes d’Afghanistan!»

Créé: 20.07.2019, 16h33

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