Mardi 22 octobre 2019 | Dernière mise à jour 22:57

PROSTITUTION «Nous continuerons malgré tout à nous prostituer»

Violence, gangs, clandestinité: les travailleuses du sexe craignent le pire si la Suisse rend illégale leur métier.

A cause de la pauvreté, les Espagnoles affluent

Lundi, ce sont des accents de castillan qui montaient aux oreilles depuis les trottoirs des Pâquis. Loulou*, 47 ans, ne s’était jamais prostituée avant la crise qui a si durement frappé la péninsule Ibérique. Elle refuse de dire quel métier elle exerçait auparavant, de peur d’être reconnue. Mais elle est là depuis 2 ans pour pouvoir nourrir son fils de 6 ans. Jacqueline*, 43 ans, qui attend à ses côtés sur un pas-de-porte, crispée par le froid, était vendeuse. Elle a deux filles en Espagne qui espèrent son retour. Et puis Sabrina*, 28 ans, qui s’occupait de personnes âgées l’an dernier encore. Maria*, 28 ans, ancienne vendeuse, et son amie Lorena*, 24 ans, qui occupait un poste de secrétaire et avec qui, désormais, elle partage un rebord de fenêtre et une conversation, en guettant un client potentiel. Ou encore Daniela*, 25 ans, auparavant étudiante. Toutes affirment vendre leur corps pour la première fois, poussées par un chômage qui continue de progresser dans leur pays pour s’établir aujourd’hui à 26% des actifs.

Les statistiques

Les chiffres de la police genevoise confirment cette forte présence espagnole. Genève comptait en 2004 trois travailleuses du sexe espagnoles déclarées, contre 55 en 2009 et 247 en 2012. Elles constituent donc aujourd’hui près de 5% des travailleuses du sexe enregistrées auprès de la Brigade des mœurs de Genève. Selon le porte-parole de la police cantonale, Silvain Guillaume-Gentil, leur effectif se serait stabilisé et «il ne faut pas s’attendre à une telle augmentation pour l’année 2013».
Cependant, dans la rue, des tensions se font jour. Les autres prostituées les accusent de casser les prix. Auparavant, aucun client n’essayait de discuter une passe à 100 francs, disent-elles. Désormais, certains savent que des travailleuses du sexe prises de désespoir sont prêtes à accepter entre 15 et 20 euros (environ 20 et 25 francs).●
* Prénoms d’emprunt

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Dans un pays libéral comme la Suisse, je suis surprise qu’on remette en cause la légalité de la prostitution.» Hélène* est Française et vend ses services depuis cinq ans à Genève. Que certains parlementaires demandent au Conseil fédéral d’examiner la possibilité d’interdire son activité («Le Matin» de lundi), la brune de 38 ans n’en revient pas. «Les mœurs ne constituent quand même pas le problème No 1 dans notre société. Il me semble qu’il y a d’autres priorités, comme l’économie. L’immigration de masse qui pèse sur nos tarifs, voilà une véritable difficulté à laquelle ils devraient consacrer leur temps!» lance-t-elle avant de reprendre place sur un haut tabouret de la vitrine d’un sex-center des Pâquis.

Une fronde se forme

«Ridicule», «à côté de la plaque». Le postulat de la conseillère nationale Marianne Streiff-Feller (PEV/BE) fait l’unanimité contre lui. Pas une voix ne s’élève dans ce quartier populaire genevois pour lui trouver une vertu. «Ce serait un énorme retour en arrière», estime Lili*, une Portugaise de 30 ans. «Aujourd’hui, cette activité est acceptée. On arrive à avoir des petits amis qui sont au courant. Je fais ce que je veux de mon cul, j’effectue les horaires qui m’arrangent et ça, ça n’a pas de prix! Pourquoi changer?»

«On ne fait de mal à personne»

Les travailleuses du sexe que «Le Matin» a rencontrées dans la rue ou dans les salons se montrent viscéralement attachées à leur indépendance et à leur liberté. «Incompréhension» est un terme récurrent, face à ce que les prostituées estiment être un non-problème. Elles s’enregistrent auprès de la Brigade des mœurs, paient leurs impôts, restent tranquilles, ne se dénudent pas outre mesure dans l’espace public, respectent les passants. «On ne fait de mal à personne et beaucoup de familles mangent grâce à ça», résume Variana*, 25 ans, qui est venue de Roumanie il y a 2 ans.

Changer les règles du jeu revient surtout à les mettre en danger. «Même avec une interdiction, nous continuerons malgré tout à travailler. Mais la différence, c’est qu’on devra se cacher. On voit déjà des filles de l’Est ici, elles ont toutes un maquereau. En rendant la prostitution illégale, la situation serait bien pire», analyse Marie*, une Brésilienne de 39 ans. Après près de 10 ans de pratique, celle-ci refuse que ses clients pleurent sur son sort. «J’aurais pu faire autre chose, mais j’aime bien. Et je vis très bien, merci, j’ai trois appartements au Brésil!» Pas de misérabilisme donc. Les travailleuses du sexe réclament seulement du pragmatisme. Selon elles, jamais le plus vieux métier du monde ne disparaîtra et mieux vaut qu’il s’exerce au grand jour, plutôt que dans l’ombre des mafias.

Créé: 20.11.2013, 15h03

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse lm.online@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.