Dimanche 29 mars 2020 | Dernière mise à jour 23:51

Bangladesh La double peine des «veuves de tigres»

Dans certaines campagnes, les femmes dont le mari a été tué par un tigre du Bengale sont considérées comme responsables de sa mort. Vues comme des oiseaux de malheur, elles sont exclues et délaissées par leurs proches.

Délaissées par leurs proches, deux «veuves de tigres» témoignent.
Vidéo: AFP

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Trois mois après avoir été soufflé par un cyclone, le toit de tôle ondulée de la bicoque de Mosammat Rashida n'est toujours pas remis en place. Impossible pour cette mère bangladaise d'obtenir de l'aide de ses voisins, trop effrayés par les superstitions autour des «veuves de tigres».

Dans les campagnes du Bangladesh, les villageois ostracisent les femmes dont le mari a péri tué par un tigre du Bengale. La croyance populaire voit en elles des oiseaux de malheur et les tient pour responsables de la mort de leur conjoint.

(Mosammat Rashida a perdu son mari il y a une dizaine d'années, tué par un tigre du Bengale. Photo: AFP)

Même les deux fils aînés de Mosammat Rashida, âgés de 24 et 27 ans, l'ont abandonnée: «ils m'ont dit que j'étais une sorcière qui portait malchance», dit la veuve de 45 ans, essuyant des larmes dans ses yeux. Elle a perdu son mari il y a une dizaine d'années lorsqu'il était parti chercher du miel dans la jungle. «Ils font partie de la société, après tout», avance cette habitante pour essayer d'expliquer le comportement de ses enfants dans leur village de cueilleurs de miel de Gabura, situé en bordure des Sundarbans, la plus grande forêt de mangroves de la planète.

Délaissée après la catastrophe

Depuis le passage du cyclone Bulbul début novembre au Bangladesh, Mosammat a partiellement recouvert le trou béant au-dessus de son foyer par une bâche. «Le chef de village est passé devant ma maison. Il a aidé les voisins, mais pas moi», dit-elle. Les responsables démentent lui avoir refusé de l'aide après la catastrophe naturelle.

Dans la maison à côté, Mohammad Hossain répare son toit endommagé tout en expliquant à l'AFP pourquoi il a ordonné à sa femme de ne pas adresser la parole à leur voisine. «Cela porterait atteinte au bien-être de ma famille et pourrait nous porter malheur», justifie le cueilleur de miel de 31 ans.

Confrontations fréquentes

Dans les villages autour de la forêt de 10 000 kilomètres carrés, les confrontations entre l'homme et le tigre se font plus fréquentes à mesure que l'habitat humain empiète sur l'espace du félin menacé, qui ne compte qu'une centaine de membres dans la partie bangladaise des Sundarbans - qui se poursuivent de l'autre côté de la frontière indienne.

(Dans les Sundarbans, les confrontations avec le tigre sont fréquentes. Photo: AFP)

Entre 2001 et 2011, dans un district d'un demi-million de personnes, les tigres ont ainsi tué au moins 519 hommes de 50 villages, d'après l'organisation Ledars Bangladesh qui oeuvre à la réinsertion des «veuves de tigres» dans les villages. «Les cueilleurs de miel préfèrent collecter le miel principalement dans les Sundarbans du sud-ouest, où vivent la plupart des (tigres) mangeurs d'hommes», explique à l'AFP Monirul Khan, spécialiste des tigres et professeur à l'université Jahangirnagar.

Selon lui, l'érosion des sols provoquée par la montée des eaux qu'entraîne le réchauffement climatique réduit aussi l'habitat naturel de ces fauves dans cette région de marais, et les force à s'aventurer dans les villages pour chercher de la nourriture.

Changer les croyances

Des ONG ont lancé des campagnes de sensibilisation pour encourager ces communautés très conservatrices à abandonner leurs préjudices «vieux de plusieurs siècles», indique Mohon Kumar Mondal, directeur de Ledars Bangladesh. Les ONG «travaillent à restaurer la dignité des veuves. Le principal obstacle est de changer les croyances des gens», dit-il à l'AFP. «Le changement est très lent. Toutefois, je dirais qu'il y a du progrès», juge-t-il, notant que les villageois plus jeunes et plus éduqués sont moins effrayés par les «veuves de tigres».

Toutes ces femmes, estimées par les ONG à plusieurs milliers, ne sont pas ostracisées de la même manière. Une poignée d'entre elle reçoit le soutien de leur famille et leurs voisins. Rijia Khatun, qui a perdu son mari sous les griffes d'un tigre il y a quinze ans, a ainsi été soutenue secrètement par son neveu et sa famille. «Mes fils étaient jeunes. Mais personne (dans le village) ne m'a aidée. Je me sentais mal au début car on m'accusait d'être responsable de la mort de mon mari. Je ne savais pas que c'était ma faute», témoigne-t-elle. «Mais maintenant, j'ai appris à vivre avec cette adversité.»

(Rijia Khatun a reçu secrètement le soutien de sa famille. Photo: AFP)

Profession désertée

Son neveu Yaad Ali, qui a été le témoin de plusieurs attaques de tigres, dont celle sur son oncle, éprouve de la compassion pour sa situation. «Nous devions (l'aider) en cachette sinon les gens du village nous auraient ostracisés également», confie-t-il.

Récolter du miel est vu comme le métier traditionnel pour les villageois n'ayant pas les moyens de se procurer l'équipement nécessaire pour la pêche, l'autre mode de subsistance de la région. Mais le sort des «veuves de tigres», ainsi que la peur d'être tué par un sauvage félin rayé, font que les hommes désertent aujourd'hui en masse cette ligne de métier.

Harun ur Rashid, dont le père a succombé à un tigre, est ainsi désormais pêcheur, marquant une rupture avec toute les générations de cueilleurs de miel de sa famille. «Ma mère ne veut pas que je finisse comme mon père», déclare-t-il à l'AFP. «Je veux rester en vie et prendre soin d'elle car elle énormément souffert et traversé beaucoup d'épreuves après la mort de mon père», ajoute-t-il. (afp/Le Matin)

Créé: 20.02.2020, 06h50

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